III. BIEU ET L ADVERSAIRE
Dès ce moment la question se pose pour Jésus de la cause, de la source du bien, de l'obligation, du mal, du péché. Nous ne saurions rendre compte de la manière dont Jésus remonterait de sa sainteté directement à l'existence de Dieu. Aucune expérience, aucune habitude de pensée ne nous ouvre ce chemin, et, si nous pensons que Jésus n'a à sa disposition que les procédés habituels aux hommes, nous devons admettre aussi qu'instinctivement il est en pleine communion avec la volonté de Dieu sans arriver à la pensée de cette volonté comme distincte de la sienne propre. Jésus aime le bien, se sent porté naturellement au bien. Il est, sans le savoir, animé pour son devoir présent d'une affection qui légitimement ne s'adresse qu'à une personne. Mais nous ne pouvons nous représenter comment il en viendrait dans son expérience à comprendre qu'il est d'accord avec un Etre supérieur que rien ne lui dévoile. Il est vrai que Jésus devait arriver à la notion de Dieu par héritage de la tradition religieuse de son peuple, mais nous ne tenons pas compte des conceptions étrangères que Jésus se contenterait d'adopter, nous cherchons par quelle expérience de sa vie ces formes vides ont reçu leur contenu positif*.
11 nous semble donc que c'est à l'occasion de l'expérience
*■ « Une haute notion de la divinité, qu'il ne dut pas au Judaïsme et qui semble avoir été de toutes pièces la création de sa grande ftme, fut en quelque sorte le principe de toute sa force. » Renan qui s'exprime ainsi constate ce fait que la pensée de Jésus ne vient pas du milieu ambiant, mais surtout de son expérience personnelle. G*est bien tout ce qu'il pou« vait faire, car malheureusement Renan n'était pas capable de rechercher par quelle expérience se sont formées les pensées de Jésus.
morale des autres hommes que Jésus s'élève à la constatation de l'existence de Dieu. Si nous, pécheurs, nous parvenons, par l'analyse de notre propre expérience, à reconnaître dans l'obligation morale Tautorité souveraine de l'Être absolu, nous pouvons nous attendre à ce que Jésus avec son regard plus exercé et plus sûr y lise plus vite et plus profondément ce qui concerne Dieu. Voyant en l'homme l'obligation absolue et sainte en lutte contre la volonté propre de l'homme, il en conclut immédiatement que c'est là l'impression produite sur une portion au moins de l'être humain par l'Être absolu et saint. L'autorité dont s'accompagne le devoir, dont se revêt aux yeux de l'homme le bien, c'est l'autorité d'un Être antérieur et supérieur. Le seul fait de la lutte en l'homme de l'instinct mauvais naturel et de l'obligation absolue et sainte est la preuve de l'état de péché de l'homme et de la sainteté de Dieu. Mais un trait doit attirer de suite l'attention de Jésus. Du moment que le Dieu saint oblige absolument l'homme, on doit s'attendre à ce qu'il ne souffre pas la révolte et écrase immédiatement le coupable. Le Dieu qui veut absolument le bien ne saurait tolérer le mal. Mais en fait les choses ne se passent pas ainsi. L'obligation, c'est-à-dire le Dieu saint et absolu, supporte d'être bravée. Pour qu'il n'y ait pas là une atteinte à sa sainteté et à son absoluité, il faut qu'il y ait un but à cette patience, il faut que le Dieu qui veut absolument le bien fasse servir cette tolérance à ramener le coupable au bien, il faut qu'il y ait une espérance et un moyen de délivrance et de salut. C'est ainsi que le Dieu que Jésus aperçoit est de suite pour lui le Dieu Saint et Sauveur.
Jésus doit se demander quelle est sa position à lui vis-à-vis de ce Dieu. Jusqu'ici, il n'a pas pris garde à l'existence en lui de l'obligation, parce que jamais le bien ne s'est présenté à lui sous forme d'ordre et de contrainte. Mais alors Dieu n'aurait-il pas mis en lui cette influence qui ne fait pas défaut aux autres hommes? En tout cas, ce ne saurait être pour lui une infériorité, car d'instinct il sent qu'il vaut mieux faire le bien, être d'accord avec Dieu par amour et joyeuse -
ment que par obligation et à contre-cœur. S'il ne trouve pas en lui l'obligation, marque certaine d'une influence de Dieu sur lui, il trouve mieux que cela, une disposition naturelle au bien, un amour spontané pour le devoir, c'est-à-dire pour la volonté de Dieu. Voilà ce qui chez lui tient la place que l'obligation occupe chez les autres, voilà par où il se sent en rapport immédiat avec Dieu. Combien il estime hautement, combien il apprécie cet instinct naturellement favorable au bien, où il découvre désormais la main bienfaisante de son Dieu !
Mais alors d'où vient le péché chez les hommes? H recon naît l'existence d'une puissance redoutable, rusée, habile, en lutte contre l'influence de Dieu. En examinant les caractères de l'empire du péché, il y trouve les traces d'une personnalité. En face de Dieu et comme son adversaire, Jésus établit le diable, Satan. C'est ici de sa part un raisonnement tout pareil à celui par lequel il conclut de l'obligation à l'existence de Dieu, quoique moins rigoureux. S'il y a une puissance redoutable, qui tient tête à Dieu même, puissance qui s'exerce dans le domaine moral et n'a rien de commun par conséquent avec les forces physiques, puissance qui tient dans sa dépendance les volontés, U faut qu'elle soit une volonté supérieure, mais mauvaise. Là s'arrête forcément le raisonnement. Au delà de l'existence de l'adversaire de Dieu, rien ne parait plus accessible à notre connaissance humaine, si ce n'est que devant l'obligation, le bien étant ce qui doit être absolument, le mal ce qui doit absolument ne pas être, Jésus reconnaît le droit de Dieu et refuse de suite toute espèce de droit au diable, qui ne peut être qu'un usurpateur, et dont la puissance ne peut être qu'un accident. C'est ainsi que la notion de Satan, qui venait à Jésus de l'héritage juif, reçoit son contenu positif ^
*■ Poar Beyscfalag, ce que ce nom de Satan doit exprimer, c^est simplement la pensée que le mal dans la nature et dans Thistoire est une puissance réelle redoutable, qu'on ne saurait absolument attribuer à Dieu,
Cette puissance détestable qu*exerce l'adversaire de Dieu atteint tous les hommes que Jésus rencontre. Il n'y a pas à sa connaissance, hors lui, un seul être humain qui s'y dérobe. Mais le champ d'expériences de Jésus est trop restreint pour que son observation lui donne le droit d'affirmer l'universalité de l'empire du péché. Cependant il y parvient directement par une autre voie. Tout d'abord, en examinant les dispositions de ceux qui l'approchent, il en vient à reconnaître que le péché est un élément bien profondément enraciné dans la nature humaine. D'autre part, en voyant les meilleurs, ceux que sa position l'appelle à respecter, tout particulièrement son père et sa mère, victimes comme les autres, esclaves comme les autres de ce pouvoir funeste, il est bien contraint à penser que personne, excepté lui, n'est indemne, n'est épargné. C'est ainsi que Jésus reconnaît que Satan est le prince de ce monde, qu'il y a sur la terre un royaume du mal dont tous les hommes sont naturellement les sujets. Mais par le seul fait que lui, Jésus, y échappe, ce royaume n'est pas légitime, le péché
mais qui, aa contraire, lai est opposée. La nécessité d'établir toujours cette puissance en hostilité avec Dieu a poussé Jésus à la personnifier, mais à la manière des poètes. Nous croyons qu'il y a plus que cela dans la pensée de Jésus. Nous avouons que nous ne comprendrions pas comment Jésus échapperait à la logique de cette conception toute naturelle et toute acceptée d'avance de son temps de Texistence personnelle de l'adversaire. Ce qui empêche un théologien moderne comme Beyschlag de conclure hardiment de l'existence d'une puissance malfaisante dans le domaine moral à l'existence d'un être mauvais, c'est la difficulté philosophique de concevoir un être essentiellement méchant, dont nous ne pouvons naturellement pas nous faire une représentation, mais cette difficulté n'existait pas, ne pouvait pas exister du temps de Jésus ; ce sont, d'autre part, les nouveaux problèmes qui surgissent relativement à l'origine et à la destinée de cet être métaphysique, mais ces questions n'embarrassent pas Jésus, qui n'a pas la prétention d'établir un système philosophique complet et s'arrête dès qu'il a trouvé ce qui sufât aux besoins pratiques immédiats. Mais naturellement nous ne revenons pas aux procédés que nous avons condamnés au début de ce travail, en affirmant ou que Jésus parle ici de souvenir, qu'il connaît métaphysiquement Satan ou qu'il se borne à accepter l'opinion de ses contemporains. G*est pour lui une conclusion logique d'observations purement historiques.
n'appartient pas nécessairemeot à la nature humaine, ce n'est pas la destination de Thomme de lui rester soumis. D'ailleurs la persistance en Thomme pécheur de l'obligation est une preuve certaine que le péché est l'ennemi de l'homme, que le diable est un maître inique dont le pouvoir doit être brisé, que Dieu n'a pas renoncé à arracher l'humanité à sa puissance.
Nous sommes arrivés ainsi au résultat du premier examen de conscience de Jésus. Â ses yeux se dessine cette grande opposition : d'une part, le prince de ce monde, Satan, exerçant son pouvoir tyrannique sur tous les hommes, plongés par là dans le mal et les ténèbres ; de l'autre, Dieu, exerçant son action sur toutes les consciences dans le sentiment de l'obligation et trouvant en Jésus un homme qui se soumet joyeusement à sa direction.