T. UNE C0?1V£RSAT10N INTIME DE PAUL AVEC SES DISCIPLES
Nous abordons maintenant Tétude des Pastorales. Nous y cherchons la pensée religieuse et nous examinerons si elle concorde avec les expériences de Paul. Ce qui est certain, c'est que ces lettres se meuvent bien dans le cercle des conceptions et même des expressions pauliniennes. Ce qui est indubitable^ c'est qu'elles doivent être rattachées, au point de vue de la pensée générale, au paulinisme seul. Mais, dans leur examen, il y a des précautions particulières à ne pas négliger. Prenons ces lettres pour ce qu'elles prétendent être ; il est bien clair qu'elles ne sont pas du tout sur le même plan que les autres épîtres de Paul. Paul n'y est pas le même, ce n'est plus le prédicateur, le missionnaire, le fondateur des Eglises, mais c'est le chrétien qui dans l'intimité s'adresse à ses enfants spirituels. Les lecteurs ne sont plus les mêmes, ce ne sont plus des communautés où se rencontrent, à côté des chrétiens expérimentés, des chrétiens débutants et des chrétiens indécis, mais les enfants spirituels de l'apôtre (ITim., i, 2;IITim.,i, 2;Tit.,i,4).
Pour lire avec fruit et simplement avec sérieux ces épîtres, il nous faut nous placer dans la position de ceux qui les reçoivent. Il faut connaître Paul complètement. Nous devrons donc avoir lu et étudié toutes les autres épîtres, avoir pénétré jusqu'aux sources de la pensée de l'apôtre, avoir établi clairement les expériences personnelles et les conditions extérieures qui ont dicté son système théologique. On ne pourra donc examiner les Pastorales de toute manière qu'en appendice, qu'après avoir terminé l'étude approfondie des autres lettres. En outre, il faut être chrétien complètement, d'expérience, et déjà de longue date. Il est impossible de compren-
dre autrement ce que Paul veut dire, ce que Tiraothée et Tite lisent aisément dans ces lettres. Rien n'est plus fâcheux que de présenter à des chrétiens inexpérimentés ce qui n'est destiné qu'aux enfants spirituels de lapôtre; rien n'est plus dangereux que de transformer les conseils intimes, compris à demi mot, et saisis dans toute leur portée par les initiés seuls, en enseignements publics, en proclamations officielles aux Eglises. Dans l'hypothèse que Paul est bien l'auteur des Pastorales, nous avons à considérer ici la pensée intime de Paul, les épanchements de son cœur de chrétien et d'apôtre dans le cercle restreint de son affection et de sa tendresse pour ses fils spirituels, devenus ses collaborateurs, appelés à être ses continuateurs^
11 suffit de lire superficiellement ces épttres pour reconnaître les symptômes très clairs de cette position spéciale de l'auteur et des lecteurs, Paul y parle de lui, de ses expériences, de sa vie, sur le ton de la conversation intime. 11 relève l'ordre de Dieu dans son apostolat, il rappelle comment TEvangile lui a été confié (I Tim., i, 1, 12-14; n, 7; II Tim., 1, 1, 11 ; Tite, i, 3). Autrefois persécuteur, il est devenu prédicateur par la grâce du Seigneur, et cette grâce a grandi en lui avec sa foi en Jésus-Christ et son amour pour lui. Il a été fait docteur des Gentils pour ce qui concerne la foi et la vérité. Néanmoins, c'est encore le Dieu qu'ont servi ses ancêtres qu'il sert maintenant avec une conscience pure (II Tim., I, 3). Mais sa fidélité à l'Evangile lui a attiré tous les maux qu'il endure (II Tim., i, 12). Il raconte en partie les misères qu'il a à subir (II Tim., i, 15-18 ; m, 10-11). Mais le Seigneur Ta jusqu'ici constamment délivré. La persécution est le sort qui attend tous ceux qui veulent vivre pieusement en
* « Il suffit à notre dessein d'avoir prouvé que ces trois épîtres représentent bien la dernière phase du paulinisme. Nous pouvons laisser indécise la question de savoir si cette dernière tranformation s*est faite du vivant de lapôtre lui-même, ou seulement après sa mort. De quelque façon qu'on la tranche, on ne pourra nier que ces lettres n'appartiennent à l'histoire de la pensée paulinienne. » (Sabatier.)
Jésus-Christ (II Tira., m, 12). Quant à lui, Paul, il est maintenant abandonné de tous à Rome et sa mort est prochaine (II Tim., IV, 6-13). 11 a combattu jusqu'au bout le bon combat, il n'attend plus que la couronne de justice.
Trouvera-t-on cette autobiographie déplacée ? S'étonnerat-on qu'il raconte à nouveau à des disciples, qui doivent les connaître en détail, les débuts de sa carrière? Ce serait méconnaître ce trait capital de l'apostolat de Paul, qu'il se retrempe constamment au souvenir de l'événement qui a métamorphosé sa vie, à la narration fréquente de cette manifestation sublime de la grâce de Dieu. Ce serait aussi ignorer cette faiblesse du vieillard pour qui les événements du passé conservent l'auréole de vie et de lumière que leur donnait sa jeunesse. Rien n'est mieux à sa place que ces détails familiers et intimes dans ces épanchements touchants du vieil apôtre.
Paul y parle de Timothée. Des prédictions ont été faites autrefois à son sujet (ITim., i, 18). Il est appelé à être un bon ministre de Jésus-Christ (ITim., iv, 6), nourri qu'il est des leçons de la foi et de la bonne doctrine. Il mérite le beau titre d'homme de Dieu (I Tim., vi, 11). Une foi sincère l'anime, comme auparavant, son aïeule et sa mère (II Tim., i, 5). Depuis que Paul lui a imposé les mains (I Tim., iv, 14 ; II Tim., I, 6-7), c'est-à-dire simplement depuis sa consécration au ministère (Paul rappelle en passant que c'est là un événement où la vie de l'apôtre et la vie du disciple ont été étroitement réunies, l'un faisant les expériences du consacrant, l'autre du consacré), une grâce spéciale de Dieu lui a été accordée. Dieu donne un esprit de force, d'amour et de sagesse et non un esprit de timidité. Voilà bien, par ces quelques souvenirs rappelés à propos, le lien complètement renoué entre l'apôtre et son fils spirituel. 11 semble donc que nous avons le droit d'attendre de nos lettres des renseignements sur l'état d'esprit et la préoccupation personnelle de Paul^
^ Rappelons ici Topinion de M. de Pressensé : « Elles n*ont rien à nou» apprendre sur la pensée de Tapôtre, car elles en ont plutôt adouci les angles que prolongé les lignes. »
Or, dans nos lettres nous voyons Paul insister sur runion nécessaire de la vérité et de la foi, c'est-à-dire de la doctrine et de la vie (I Tim., ii, 4,7; iv, 6 ; vi, 3). Certes, pour lui l'important, l'essentiel, c'est toujours la foi du cœur, il ne renie et ne rétracte pas le fond même, la base de son système, la déclaration que le vrai caractère du chrétien, c'est Christ vivant en lui. Mais le problème embarrassant des rapports de la croyance et de la foi se montre à ses yeux, et il voudrait tout au moins diriger de ce côté l'attention de ses collaborateurs. Ce qui fait surgir cette difficulté, c'est l'apparition et les progrès de l'hérésie. L'existence dans le sein des églises de chrétiens qui professent et enseignent une autre croyance que celle à laquelle l'apôtre a attaché son nom, oblige Paul à se préoccuper de la détermination de la doctrine nécessaire comme accompagnatrice de la foi, et aussi de la constitution de l'Eglise.
Voyons tout d'abord ce que Paul sait et pense des hérétiques. On enseigne de fausses doctrines (I Tim., i, 3-4; II Tim., II, 14), on s'attache à des fables et à des généalogies sans fin, qui sont une source de disputes, sans avancer le règne de Dieu. Il y a parmi les disciples des bavards, qui ont la prétention d'être docteurs, bien qu'ils ne comprennent rien (I Tim., i, 6-7). Selon la prédiction de l'Esprit, quelques-uns abandonnent la foi pour s'attacher à des esprits séducteurs et à des doctrines de démons (I Tim., iv, 1-2). Ceux qui se détachent ainsi de la foi sont des imposteurs hypocrites, que leur conscience elle-même flétrit. Ils propagent des fables profanes, des contes de vieilles femmes (I Tim., IV, 7). Us enseignent de fausses doctrines, ils ont la maladie des discussions et des disputes (I Tim., vi, 3-5). Ce sontdes hommes viciés d'esprit et dévoyés, qui font de la piété un moyen de lucre (II Tim., ir, 16, 23 ; m, 8). Il n'y a pas même à entrer en discussion avec cette science faussement ainsi nommée, ce serait un bavardage profane (ITim., vi, 20-21 ; Tite, m, 9 ; II Tim., ii, 16).
Nous voyons que Paul est extrêmement efi'rayé des discus-
sions qui surgissent. Et pourquoi? Parce qu'elles compromettent le règne de Dieu. On en vient à attacher tant d'importance aux divergences de pensée, et à mettre tant d'ardeur dans la controverse, que l'accord des cœurs, la communion intime et la paix des communautés s'en trouvent menacés. En face de l'Eglise, Paul ne prend pas de position parfaitement solide. Il ne voit pas clairement ce qu'il faut recommander, il ne s'élève pas à un principe sûr et permettant de régler d'avance tous les cas. Mais il s'adresse à ce sujet à ses amis, et les presse de ne pas rechercher les discussions, de les laisser tomber dans le silence et l'oubli. Il expose aussi sa pensée intime, en termes très vifs et très libres, comme dans la correspondance privée. Il lui semble que ces docteurs héré-' tiques, qui font tant de mal a l'Eglise, ne peuvent être que de méchantes gens, animés d'un esprit pervers. Paul n'est pas assez bien informé et ne connaît surtout pas assez les personnes, pour pouvoir attribuer à ces erreurs de pensée une autre cause qu'une faute morale. Mais hâtons- nous de le reconnaître, ce sont là des hypothèses de Paul, il n'en donne pas l'assurance positive, c'est l'opinion qu'il émet dans un cercle intime. Il se garderait peut-être de parler publiquement sur ce ton.
Paul nous cite positivement une de ces fausses doctrines qu'on essaie de répandre dans l'Eglise, c'est que la résurrection a déjà eu lieu (II Tim., ii. 17-18). En lisant cette phrase, nous ne pouvons retenir notre étonnement. nous aurions été disposé à admettre que c'était une formule de Paul lui-même. N'avons- nous pas trouvé sous la plume de Paul que nous sommes ressuscites avec Christ? Si cette formule ne représente pas la pensée de Paul, elle ne saurait pas davantage désigner la négation de la résurrection. Nous en sommes donc à nous demander ce que prétendaient enseigner par là Hy menée et Philète? Nous voyons d'autre part que ces hérétiques proscrivent le mariage et l'usage de certains aliments (I Tira., IV, 3). C'est donc une apparition de l'ascétisme.
Le résultat pratique de cette propagation de l'hérésie, c'est
que les hommes ne gardent plus que les dehors de la piété, mais en renient le nerf (II Tim., m, 1-9). On s'insinue dans les maisons, on s'empare de Tesprit des timides, dont la conscience est tourmentée par leurs péchés et esclaves de toute espèce de passions, mais qui ne sont jamais satisfaits de la piété saine qu'on leur présente, à qui il faut toujours quelque chose de neuf, d'excentrique. Les propagateurs de ces doctrines sont des gens sans valeur pour la foi, mais leur folie sera bien vite démasquée. C'est parce que les hom mes cèdent à leurs passions, qu'ils ne veulent pas souffrir l'instruction morale (II Tim., iv, 3-4), s'entourent de docteurs qui chatouillent agréablement leurs oreilles, et préfèrent les . fables à la vérité.
De même qu'il attribuait la doctrine des hérétiques au péché, c'est au péché qu'il fait remonter la cause de leurs succès auprès des fidèles. Et Paul nous donne des indications bien curieuses et bien précieuses sur cet état d'âme des communautés. Nous y voyons une peinture exacte de ce que nous connaissons comme une maladie grave et fréquente de la chrétienté. Le phénomène qui se passe, c'est celui de crises périodiques où la foi chrétienne semble ne plus suffire, où des âmes ont besoin d'émotions plus fortes et de dévotion plus intense. A quelle cause l'attribuer ? Paul le dit très clairement : à l'état d'écrasement des consciences sous le remords du péché, qui ne permet plus de se contenter du pardon gratuit de Dieu et à l'état d'asservissement sous le joug des passions, qui ne permet plus de trouver un remède suffisant dans le secours de l'Esprit. C'est donc une hyperesthésie morale. Voilà bien le mal décrit, et complètement diagnostiqué. Et le remède? Paul ne l'indique pas. Serait-ce peutêtre qu'il Tignore et le cherche encore péniblement? Au contraire, c'est qu'il juge suffisamment connues ses affirmations si magistrales et si complètes sur la justification parla foi. Le remède, c'est Christ vivant dans les cœurs.
Notons encore une légère différence entre nos lettres. Dans les épîtres à Tiraothée, les adversaires semblent païens de
naissance ; dans Tépître à ïite, ils apparaissent cemme des Juifs. Mais c'est là toute la divergence. Leur position est toute pareille. Tite aura des démêlés avec des Juifs insubordonnés (Tite., I, 10-16), bavards et séducteurs, à qui il devra fermer la bouche. Ils bouleversent les familles et dans leur intérêt enseignent des choses inconvenantes. Il faut empêcher que les fidèles ne s'attachent à des fables judaïques, à des commandements d'hommes dévoyés. Ces gens ont l'esprit et la conscience souillés. En paroles, ils semblent connaître Dieu et l'honorer ; en actes, ils le renient. Il faut éviter les questions folles, les généalogies, les querelles et disputes sur la Loi, qui sont inutiles et vaines.
Nous voyons que Paul, dans une conversation très sérieuse et intime avec ses disciples, donne ainsi son opinion sur cette grave question des divergences de doctrine; au fond, la cause de l'apparition de doctrines nouvelles, c'est l'infériorité morale des docteurs qui les inventent et les propagent ; la raison vraie du succès de ces imaginations et rêveries, c'est l'infériorité morale des membres de la communauté chrétienne qui se laissent gagner. Mais Paul, qui a sans doute parfaitement jugé ses adversaires et apprécié la portée de leur enseignement ne prévoit pas ici le cas d'une divergence de doctrine qui ne saurait être attribuée à l'infériorité morale. Il ne voit et ne traite qu'un côté de la question, ce cas spécial d'une doctrine nouvelle résultant d'un reste de péché chez le disciple. Il ne dit rien de cette situation toute différente où il n'y aurait plus accord intellectuel entre chrétiens de même valeur morale. C'est qu'en réalité, de son temps, dans l'état de la doctrine chrétienne extrêmement souple et générale, il ne pouvait avoir d'adversaires que de la première sorte. Aussi l'usage que nous avons le droit de faire des appréciations et conseils de Paul, n'est-il nullement de déclarer que tout hérétique est par là -même convaincu d'infériorité morale, mais bien uniquement d'y avoir recours quand il est bien établi que l'hérésie est le résultat d'une infériorité morale.
En présence de cette apparition de doctrines nouvelles,
découlant d'un état moral imparfait, Paul sent le besoin d'insister sur certains points de son enseignement particulièrement importants à ses yeux ou particulièrement menacés. Il affirme que le régime de la loi n'est applicable qu'aux pécheurs, mais non aux justes (ITim., i, 8-11). C'est sa grande pensée de la déchéance de l'économie légale. C'est ainsi qu'il espère se débarrasser des réclamations des judaïsants qui veulent astreindre les disciples à des observances légales. Tel est l'enseignement de l'Évangile. 11 affirme avec solennité que Jésus est venu dans le monde pour sauver les pécheurs (I Tim., i, 15-16), et à ce sujet se donne lui-même comme l'exemple le plus probant. Dieu veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité (I Tim., ii, 4, iv, 10). Comme il n'y a qu'un seul Dieu, il n'y a aussi qu'un seul médiateur entre Dieu et les hommes, Jésus-Christ, homme, .qui s'est donné en rançon pour tous (I Tim., Il, 5, 6). Il affirme la descendance davidique de Jésus et sa résurrection d'entre les morts (II Tira., ii,8). Jésus s'est donné afin de nous délivrer de toute iniquité et de se faire un peuple zélé pour les bonnes œuvres (Tite., ii, 11-14). Paul expose sous le nom de mystère de la piété les faits fondamentaux de Thistoire de Jésus: son humanité, sa résurrection, son ascension, la prédication de l'Evangile, la foi des disciples, la gloire actuelle du Sauveur (I Tim., m, 16). Paul affirme que le Dieu vivant est le Sauveur de tous les hommes, non pas à condition qu'ils soient fidèles, mais surtout s'ils sont fidèles (I Tim. , iv, 10). Paul fait remonter la vocation au ministère non à un mérite des œuvres accomplies, mais à un dessein éternel de Dieu (II Tim., i, 9-10). Mais nous savons déjà que cette prédestination sauvegarde complètement les droits de la liberté humaine. D'ailleurs Paul prend soin d'ajouter que le dessein éternel de Dieu a été réalisé avant tout par la venue de Jésus -Christ, qui a aboli la mort, et mis en lumière la vie et l'immortalité par l'Evangile.
Paul exige qu'on adhère aux leçons morales de notre Seigneur Jésus-Christ et à la doctrine qui a pour objet la
piété (Tite., i, 1; I ïim., vi, 3). Pour que Thomme soit accompli, et propre à toute bonne œuvre, il faut l'instruire au moyen d'une Ecriture inspirée de Dieu (II Tim., m, 16). La grâce de Dieu qui est la source du salut fait notre éducation, et nous apprend à vivre avec sagesse, avec justice et avec piété (Tite., ii, 12). Dieu nous a sauvés par miséricorde, par une ablution de nouvelle naissance et de renouvellement opéré par l'Esprit saint (Tite, m, 3 -7). Nous sommes justifiés par sa grâce et héritiers de la vie éternelle. Il faut que ceux qui ont cru en Dieu s'appliquent à pratiquer les bonnes œuvres (Tite., II, 13-14 ; Tite., m, 8). Il faut attendre l'apparition de la gloire du grand Dieu et de notre Sauveur Jésus- Christ.
Nous remarquons la sobriété et la prudence de cette doctrine, ramenée à ses points essentiels, aux faits historiques et aux expériences psychologiques et morales. Pas de détermination intellectuelle rigide, pas de formule trop précise et trop serrée. C'est encor3 l'expression très simple et très large des faits chrétiens. Il n'y a pas même là l'intention du dogme. Relevons encore ce fait que nous n'y trouvons aucun élément qui n'ait déjà sa place marquée dans le système paulinien. C'est l'expression familière et décousue de la conversation entre gens déjà initiés, des traits principaux que nous avons trouvés dans les autres Epîtres. Paul estime donc qu'il n'a rien à changer, rien à ajouter à son évangile psychologique, tel qu'il l'a exposé, il éprouve plutôt le besoin de le simplifier, de le faire plus populaire, de lui ôter l'appareil scientifique et de le pénétrer encore davantage de souffle religieux. Nous saurons donc qu'il importe seulement à Paul qu'on retienne son exposition du salut en Jésus-Christ, telle que nous l'avons résumée sous ces deux faces : péché et salut.
Mais il faut remaquer encore l'absence de toute allusion à l'expiation par le sang. Nous savons bien que l'argument a silentio est toujours dangereux et toujours insuffisant. Mais nous ne pouvons pas oublier que cette doctrine eût été plus que toute autre menacée par les imaginations des hérétiques. Il est donc certain qu'elle n'avait pas une importance capitale
pour Paul, que ce n'était pas pour lui le centre et le résumé de l'Evangile. Nous disons plus, il est probable d'après l'ensemble des écrits de Paul qu'elle ne s'est jamais formulée nettement et clairement devant son esprit ; nous allons plus loin, il est impossible, en présence de quelques phrases qui peuvent être un écho de cette manière populaire de penser, mais qui peuvent tout aussi bien s'expliquer sans avoir recours à cette hypothèse, il est impossible d'attribuer à Paul le moindre acheminement, la moindre velléité de diriger sa pensée de ce côté. Notons enfin cette leçon bien sage et bien précieuse que Paul nous donne; c'est précisément dans sa lutte contre l'hérésie qu'il emploie l'expression dogmatique la plus vague, la moins précise.
En revanche nous trouvons affirmée énergiquement l'union nécessaire de la piété et de la moralité. Les adversaires sont combattus plus comme immoraux et fauteurs d'immoralité que comme hérétiques. Pour Paul la saine doctrine est importante parce que seule elle sauvegarde les intérêts d'une vie pure et droite devant Dieu et devant les hommes. Aussi nulle part les notions morales et le terme lui-même de conscience ne reviennent plus souvent sous la plume de Paul que dans les Pastorales ^
Examinons rapidement toutes ces déterminations précises sur l'état moral et religieux du disciple. Il réclame un cœur pur, une bonne conscience, une foi sincère et comme manifestation de ces dispositions, la charité (I Tim., i, 5). Il importe de combattre le bon combat, en gardant la foi et une bonne conscience, car en renonçant à la bonne conscience, on risque de faire naufrage à la foi (I Tim,, i, 19-20). 11 est désira-
^ a Rien ne ressemble moins à une orthodoue sèchement intellectaelle qae la saine doctrine recommandée dans les lettres pastorales ; elle est toujoars pénétrée de sève morale pour conclure à la pratique chrétienne. » (De Pressensé.) « Nos Epitres n'entrent jamais dans une discussion théonque des erreurs qu'elles réprouvent ; elles insistent beaucoup plus sur les tendances morales fâcheuses que sur les erreurç dogmatiques particulières. » (Sabatier.)
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ble de passer une vie paisible et tranquille en toute piété et toute honnêteté, ce qui est agréable à Dieu (I Tim., ii, 2-3). Pour prier, il faut pouvoir lever au ciel des mains pures (I Tim., II, 8). Il faut s'attacher à la parole de Dieu et à la prière (ITim., IV, 5), car c'est par elles que toutes choses sont sanctifiées, que l'usage de tout ce que Dieu a donné aux hommes est rendu compatible avec l'aspiration du chrétien à la sainteté. Il est important de s'exercera la piété, qui a la promesse de la vie présente et de la vie à venir (I Tim., iv, 8). Un disciple qui ne prend pas soin des siens, des membres de sa famille, qui ne les soutient pas, a renié la foi, est pire qu'un infidèle (I Tim. , V, 4, 8, 16). Un esclave chrétien qui n'a pas de respect pour son maître fait blasphémer le nom de Dieu et la doctrine (I Tim., VI, 1-2). C'est un grand gain que la piété jointe au contentement d'esprit (I Tim., vi, 6-8), qu'un homme doit avoir s'il a de quoi se nourrir et se couvrir, puique nous n'avons rien apporté en ce monde et n'en emporterons rien. Le désir de la richesse est un piège et la racine de tous les maux (I Tim,, vi, 9-10). Il faut plutôt rechercher la justice, la piété, la foi, la charité, la patience, la douceur (ITim., VI, 11). Ilfaut saisir la vie éternelle (I Tim., vi, 12). Il faut garder le commandement pour rester sans tache et sans reproche jusqu'à Tavènement du Seigneur (I Tim. , vi, 13-14). Il oppose aux richesses incertaines de ce monde, la richesse en bonnes œuvres (I Tim,, vi, 17-19), qui est un trésor placé sur un fondement solide. Paul accentue comme base fondamentale de la piété la confiance personnelle en Christ. Il fait de la foi et de la charité le cadre nécessaire où doit se maintenir ce modèle de leçons morales qu'il a transmis (II Tim., I, 13-14), et il attribue le maintien, l'intégrité de ces leçons à l'action du Saint-Esprit. Il est important que le disciple partage le sort de Christ (II Tim., ii, 11-13) : mourir avec lui, pour vivre avec lui ; endurer pour régner ; ne pas renier de peur d'être renié. Les vrais disciples invoquent le Seigneur avec un cœur pur (II Tim., ii, 22). Paul décrit la conduite que le serviteur de Christ doit tenir dans les disputes (II Tim.,
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II, 24-26) : il doit se faire instrument de Dieu pour amener à un changement de sentiments et à la connaissance de la vérité. Le programme du chrétien, c est de renoncer à l'impiété et aux passions mondaines, et de vivre avec sagesse, avec justice et avec piété (Il Tim., ir, 22). Ceux qui ont cru en Dieu doivent s'appliquer à pratiquer les bonnes œuvres.
Nous pouvons donc être assurés que la préoccupation de Paul doit se formuler ainsi : il faut de toute nécessité que la moralité soit intimement unie à la piété, c'est le résultat principal et immédiat à obtenir ; ensuite et secondairement on devra s'occuper d'unir la croyance à la foi. Ce résultat sera obtenu facilement après le premier, car la seule explication des divergences de doctrines, c'est une différence de moralité *.
Paul ne pouvait pas penser autrement, étant donné qu'il connaissait mal les hérétiques, et que ces hérétiques étaient des philosophes qui volatilisaient en métaphysique creuse tout le contenu moral de l'Evangile. Ainsi quand dans l'Ëglise on retrouve des docteurs disposés à tout transporter dans le domaine métaphysique, on pourra avoir recours à Paul et à ses leçons. Quand le soupçon de Paul se trouvera appliqué à des docteurs qui en réalité sont .de moralité inférieure, on pourra s adresser à Paul et lui demander ses conseils. Et alors voici que Paul affirme : ce qu'il faut combattre c'est non l'hérésie, mais l'immoralité ; ce qu'il faut maintenir, c'est non la doctrine, mais la vie chrétienne, et en présence des discussions doctrinales, rendre la croyance aussi simple, aussi élémentaire que possible, s'en tenir aux faits historiques et aux expériences personnelles, et renoncer aux formules dogmatiques qui divisent plus qu'elles n'unissent.
Mais Paul n'a pas prévu, n'a pas pu prévoir le cas où des
' (( Le christianisme tend évidemment à se résoudre ici en une doctrine et en une morale. Le lien organique, entre la foi et la vie, si intime dans les grandes lettres de Paul, se relâche, s'il n*est déjà rompu. Là est la véritable inféi'iorité de ces dernières épîtres. » (Sabatier.)
Les POSTtLATS DE L ÉVANGILE tAULiNIEN 431
divergences de doctrines se présenteraient sans atteinte à la moralité ou comme résultat d'une moralité supérieure. Mais Paul n'a pas entrevu la possibilité de cette hérésie, qui consisterait à ramener au domaine moral des éléments évangéliques métaphysiques. Il ne pouvait pas se représenter que cette tendance qu'il combattait, triompherait dans l'Eglise chrétienne en ce sens que sa métaphysique à lui, Pau], deviendrait le point de départ de spéculations et de déterminations toujours plusprécises et serrées. 11 ne pouvait pas penser qu'un jour ceux qui continueraient son effort pour détourner de la métaphysique à outrance, seraient les hérétiques. C'est donc rester d'accord peut- être avec les termes de Paul, et être à l'antipode de sa pensée que d'appliquer la même règle uniforme et la même condamnation h tous les hérétiques sans distinction aucune.
Au contraire, les lettres pastorales nous donnent le droit de déclarer que ceux-là ne sont pas hérétiques aux yeux de Paul, qui maintiennent l'union intime entre la piété et la moralité, quand bien même leur doctrine ne serait pas absolument identique à celle d'autres chrétiens ; que ceux-là sont dans la ligne de la tradition apostolique, qui restreignent la part de la métaphysique au profit du domaine moral et donnent la première importance aux doctrines morales.
Pour maintenir la pureté de la vie et la fidélité de la doctrine, Paul doit songer à organiser solidement l'Eglise. Nos lettres sont tout spécialement destinées à exposer les mesures qui semblent à l'apôtre nécessaires ou utiles. Nous apprenons que ïimothée avait été laissé à Ephèse pour y exercer une surveillance active (I Tim., i, 3). 11 faut qu'il y soit le modèle des fidèles de toutes manières. En attendant Paul, il faut qu'il lise, qu'il exhorte, qu'il enseigne, qu'il exerce le don qui lui a été conféré (I Tim., iv, 11-16). Il y va de son salut et de celui de ses auditeurs. Il ne doit rien faire par prévention (I Tim., V, 21-22) et par faveur, ou avec précipitation. Il est appelé à transmettre à d'autres les enseignements qu'il a reçus de Paul (II Tim., ii, 1-2). Il doit annoncer purement
la parole de la vérité. Il est comparé à un soldat, à un laboureur (II Tim., ii, 3, 6, 15). Il doit prêcher la parole avec insistance, sans timidité, mais au contraire avec force, amour et sagesse, quand cela lui plaît et quand cela ne lui plaît pas, mais non pas hors de temps pour les autres, au moment défavorable, ce qui serait absurde (II Tira., iv, 2; II Tim., I, 7). De même Tite est resté en Crète pour y achever d'organiser l'Eglise (Tite, i, 5). Nous voyons quel genre d'autorité exerce l'apôtre, quand nous lisons qu'il livre à Satan ceux à qui il veut apprendre à ne point blasphémer (I Tim., i, 20), ce qui veut dire simplement qu'il cesse de prier pour eux, de les reprendre et de les encourager, attendant que les conséquences fatales de leur péché, de leur endurcissement au service du mal leur ouvre les yeux. Il édicté des lois somptuaires, réglant la toilette des femmes (I Tim., ii, 9-10). Il veut que les femmes gardent le silence dans les assemblées (I Tim., Il, 11-15). Ce qui est curieux à relever, c'est la raison exégétique que Paul donne de cet ordre : l'antériorité d'Adam et la culpabilité plus grande d'Eve dans la chute ; ce qui est important aussi c'est le relèvement moral que la maternité apporte à la femme et qui efface en quelque sorte le souvenir de la chute. Paul demande des prières habituelles pour tous les hommes, et spécialement pour les rois et les dignitaires (I Tim., ii, 1-2). Paul énumère avec grand soin et en détail les qualités requises de l'évêque et des diacres (I Tim., III, 1-13 ; Tite, i, 5-9). Il emploie une formule qui pourrait faire croire à d'autres que ses disciples, que l'imposition des mains par le collège des anciens contribue à conférer certains dons (I Tim., iv, 14). 11 donne les conseils de son expérience relativement à l'exhortation pastorale (I Tim., V, 1-10 ; Tite, ir, 1-10), les directions pour l'organisation du rôle des veuves (I Tim., v, 9-11, iC), qui sont assistées, mais semblent avoir une fonction religieuse. Paul réclame l'honneur pour les anciens (I Tim., v, 17-19). 11 indique enfin la conduite à tenir avec l'hérétique (Tite, m, 10-11) : deux avertissements pour l'amener à sentir sa
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condamnation, puis la rupture avec lui. Une seule indication un peu précise (I Tim., iir, 15), la maison de Dieu, TEglise du Dieu vivant est la colonne et l'appui de la vérité ^
11 faut retenir en résumé les faits suivants, bien qu'ils ne concordent pas parfaitement, mais leur réconciliation reste pour le moment impossible : 1° 11 n'y a pas dans la vie connue de Paul de place convenable pour les Pastorales ; 2° la pensée des Pastorales convient complètement à ce que nous connaissons de Paul, c'est bien l'expression détaillée et minutieuse des préoccupations de son cœur en présence des difficultés des Eglises, c'est bien la conversation intime de l'apôtre avec ses fidèles collaborateurs ; 3° tout ce qui traite de piété, de moralité et de doctrine se rapporte exactement à l'état d'âme de Paul au moment de l'envoi des lettres de la captivité, ou dans la suite; c'est bien la même conception, les mêmes tendances, le même esprit; les moyens difi'èrent à cause de la difiërence d'auditeurs ; 4° tout ce qui a trait h l'organisation de l'Eglise rappelle les dispositions et la manière de Paul dans ses grandes Epîtres, sans qu'il paraisse y apporter modifications, ni même grand développement.