‹ La pensée religieuse dans le Nouveau TestamentChapitre 65 sur 78 · II. LES ABLATIONS AVEC JÉSUS · texte numérisé non relu

II. LES ABLATIONS AVEC JÉSUS

Vient maintenant la rencontre de Jésus. Nous ne savons h ce sujet qu'une chose, c'est que Jean reconnut d'emblée, à la suite de la première conversation, que le Baptiste ne se trompait pas en désignant Jésus comme le Messie (Jean, i, 35 • 41^). Nous pouvons nous représenter la joie de Jean en trouvant si vite le messager de Dieu qui vient établir le royaume sur la terre, et de cette première heure nous comprenons qu'il donna sans restriction toute son affection, tout son cœur au Maître. Le seul changement produit en lui c'est que les dispositions vagues, générales, confuses de tendresse qu'il ressentait pour le royaume et ses membres, se précisent et se condensent pour s'appliquer à Jésus, le fondateur du royaume sur la terre. Mais ce n'est pas à cette disposition de grand amour que Jean accorde alors son attention, Tiraportance particulière, c'est un sentiment instinctif auquel il s'abandonne et qui lui semble naturel et normal. Pour lui, ce qui domine tout le reste ce sont les grandes destinées du Maître et de ceux qui s'attacheront à lui. Mais Jésus discerne de suite les dispositions intimes, et sans rien en dire, il vient d'apercevoir la condition réalisée d'expériences tout spécialement profondes et durables, et le naïf attachement du disciple attire une affection particulière du Maître, la tendresse du Sauveur pour cette âme si ardente et si vivante, dont l'épanouissement peut devenir un moyen puissant pour la propagation du salut.

Comme disciple de Jésus, durant toute la carrière terrestre du Maître, Jean manifeste seulement trois traits de caractère. Nous le voyons ambitieux, ayant conservé toutes les illusions populaires sur le triomphe terrestre du Messie, enfermant

encore dans le cadre d*une monarchie humaine ses espérances religieuses, attendant encore pour les disciples fidèles des récompenses» des avantages, des privilèges sensibles (Matth., XX, 20-23; Marc, x, 35-40). Est-ce à dire que des progrès spirituels ne se sont pas réalisés, que l'éducation de rame ne s'est pas produite sous l'influence de Jésus? Nullement. Mais comme Jésus ne procédait jamais par négation, comme il ne combattait les espérances charnelles qu'en accentuant Timportance des biens spirituels, des progrès de rame, s*en remettant aux événements pour la destruction de tout ce qui ne pouvait subsister des conceptions inférieures de ses partisans, nous ne devons pas nous étonner que des hommes simples et ignorants comme les apôtres aient prétendu amalgamer la spiritualité de leur Maître et le matérialisme des espérances nationales, aient conservé leurs prétentions terrestres tout en accueillant avec joie les réalités célestes que Jésus faisait apparaître à leurs yeux. Quant aux prédictions terribles de souffrances et d'épreuves, les apôtres n'y voyaient qu'une période difficile et douloureuse dans la carrière de leur Maître, qu'un passage dangereux, et ils étaient prêts à tout supporter, à tout accepter, à montrer leur fidélité, à condition qu'ensuite le triomphe et les privilèges matériels vinssent compenser les sacrifices qu'il aurait fallu faire. Jean n'est pas le seul à conserver ainsi une conception terrestre, nationale, réaliste de la royauté de Jésus. C'est, au contraire, le cas de tous les disciples sans exception. Mais s'il ne distingue pas Jean des autres apôtres, ce trait de caractère n'en est pas moins assez clairement dessiné chez lui pour que nous devions le relever.

Nous le voyons intolérant, exclusif. Du moment que ses espérances se rattachent à Jésus, du moment que le fait de vivre auprès de Jésus, de l'accompagner, de partager son sort terrestre lui semble son privilège et la cause de tous les avantages qu'il attend dans l'avenir, il ne peut admettre les bienfaits du royaume étendus à d'autres qu'au cercle des compagnons habituels de Jésus ; il ne permet pas que le

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moindre des succès appartenant à Jésus et à ses disciples devienne le partage d*un partisan qui ne «s'attache pas entièrement au Maître. Qui n'est pas avec lui, est contre lui (Marc, IX, 38; Luc, ix, 49). C'est une manifestation bien précise et bien intéressante de cet esprit entier, qui n'admet pas les nuances et les compromis. Tout ou rien. Ou complètement avec Jésus, ou complètement contre lui. D'un côté vérité entière et droit entier, de l'autre point de vérité, point de droit. Ici encore nous ne pouvons pas dire que ce soit un trait de caractère particulier à Jean, qui le distingue entièrement parmi les disciples de Jésus, mais c'est un trait dessiné de manière bien nette, en sorte qu'à ce sujet le doute n'est pas permis.

Nous le voyons impitoyable pour les adversaires. Du moment qu'ils ne cèdent pas à Jésus, qu'ils lui témoignent du mauvais vouloir ou de l'hostilité, ils méritent un châtiment exemplaire (Marc, m, 17; Luc, ix, 54). Ni patience qui attende le retour à de meilleurs sentiments, qui espère et sollicite la repentauce et la conversion, ni pitié pour les coupables, ni condescendance à admettre des circonstances atténuantes. Le jugement immédiat, définitif, radical. C'est bien le disciple de Jean, fanatisé par les espérances personnelles qu'il nourrit. C'est bien la manifestation d'un esprit contraire à l'Evangile. C'est bien le caractère vindicatif et emporté du Juif. Certes l'opinion qu'il émet avec son frère Jacques ne le distingue probablement du reste des disciples que par plus de franchise, plus d'audace, plus de conséquence avec sa pensée et ses dispositions. Mais préci sèment par là nous voyons le caractère entier, impérieux, de Jean, avec tant de netteté, que l'hésitation n'est pas possible.

Enfin nous le voyons ou du moins nous le soupçonnons très dévoué, très profondément attaché à Jésus, vivant de la vie de Jésus plus que de la sienne propre, tellement abîmé dans la personnalité de son Maître, qu'il en disparaît de la scène, qu'on ne l'aperçoit plus, qu'on ne l'entend plus.

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Douceur de rintimité de cœur avec Jésus, tendresse indicible d*une existence toute consacrée, dévouement qui va immédiatement et facilement au sacrifice entier et sans réserve d^ sa personnalité : voilà la vie de Jean. Mais, pour lui encore, cet amour passionné pour Jésus n'est qu'un accessoire, n'est qu'une anticipation de toutes les gloires et de toutes les réalités tangibles du royaume. Il ne se doute nullement qu'il s'y trouve complètement, entièrement, dans ce domaine merveilleux du royaume, que ses yeux cherchent encore comme un éblouissement dans le fond mystérieux de l'avenir, tandis que son cœur le touche, le connaît, y vit. Encore aveuglé par les préventions nationales, encore tout préoccupé de ses sentiments violents et ardents, il ne se rend pas compte de l'existence en lui d'une vie si profonde et si vraie qu'elle n'est pas atteinte par les éléments impurs qui subsistent à côté d'elle, et si haute et si durable qu'elle fera peu à peu tomber et disparaître tout ce qui lui est inférieur, et qui voudrait lui disputer la souveraineté.

Et remarquons que ce caractère de Jean est bien un, entier, logique, conséquent, lors même qu'il semble en proie à une contradiction profonde. La source et le centre de ce caractère c'est l'ardeur pour le royaume de Dieu ; avant tout le règne de Dieu, la consécration entière de toutes ses énergies vitales à la réalisation du royaume. Mais deux directions différentes s'imposent à lui, sans se confondre et encore sans se contrarier : d'une part l'influence nationale un peu purifiée par le Baptiste, mais revêtue d'une autorité nouvelle en ce que la prédication du Baptiste avait consacré, qui pousse à l'ambition personnelle, à l'exclusivisme, à la haine de l'infidèle et du rebelle; d'autre part l'influence de Jésus, qui produit en lui un amour d'une intensité et d'une pureté sans pareilles. Mais nous ne voyons pas comment cette relation toute personnelle, ce rapport d'être à être, que Jean ne pense pas possible entre le Maître et un autre que lui, que Jean ne regarde point du tout comme un trait général du royaume, aurait changé immédiatement les dispositions qu'il conservair

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de son éducation juive et qu'il estimait nécessaires, universelles pour tous les membres véritables du royaume, ambition, exclusivisme, haine des ennemis, Nous voilà devant une personnalité bien caractérisée, bien suffisamment explicite et compréhensible, et telle que des indications historiques claires dans leur brièveté nous la présentent.

Il faut relever encore un trait sur lequel le silence des textes laisse pourtant planer un soupçon. Il ne semble pas que Jean ait connu par expérience le côté dramatique de la conversion. Son développement moral semble s'être fait sans secousse, d'une manière régulière. Aux antipodes de Paul pour qui la conversion est une rupture complète avec le passé, une transformation soudaine et radicale, très différent aussi de Pierre, qui s'est trouvé dans le trouble du pécheur et dans le désespoir d'une chute profonde, relevé par l'amour du Sauveur, Jean a connu le sentiment du péché et le besoin de la repentance, et s'est converti avant la rencontre de Jésus. L'influence de sa conscience et du Baptiste a suffi pour le détourner de la voie du péché et il semble être déjà définitivement attaché à la volonté de Dieu au moment où Jésus paraît. Dès lors c'est uniquement à son cœur que Jésus s'adresse. Il rencontre en une heure propice, alors que son cœur aimant cherchait un objet digne de lui, le Maître qui attire et mérite toute son affection. La crise morale, à ce qu'il paraît, très simple et très courte est déjà passée et en quelque sorte oubliée. Jésus se présente seulement comme l'objet de l'amour le plus intense de son cœur. Jean n'apprend de Jésus qu'une chose, l'amour, mais avec quelle profondeur et quelle sûreté ! Cela nous semble forrher le vrai trait caractéristique de Jean, c'est sa véritable marque distinctive parmi les apôtres.

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