III. LA MORT DE JESUS
Tel nous apparaît Jean durant toute la vie du Maître. Vient la catastrophe de Tarrestation et de la mort de Jésus. L'instinct de la conservation parle au premier moment plus fort que son amour. Jean prend la fuite avec les autres. Mais bientôt le sentiment de sa lâcheté et son inquiétude pour celui qu'il aime le ramènent sur les traces de Jésus et jusque dans le palais du souverain sacrificateur (Jean, xviii, 15, 16). Il faut remarquer que Dieu épargne à cette plante délicate qui peut-être y eût été complètement brisée, l'épreuve qu'il réserve pour le caractère plus fort mais aussi plus présomptueux de Pierre. Il n'y a pas lieu de se demander ce qu'aurait fait Jean en présence de la tentation à laquelle Pierre a succombé, d'abord parce qu'ici sa liberté eût été en jeu, puis parce que Dieu lui-même a jugé que de là n'aurait pu résulter rien de favorable. Jean se laissant conduire par son affection sans bornes à proclamer ouvertement son attachement au Sauveur, se seï'ait vu entraîné à vouloir partager le sort de son Maître, ou bien Jean cédant comme Pierre aux inspirations de la crainte, ne se serait jamais pardonné à lui-même cette faute irréparable envers celui qu'il aimait. Dieu n'expose pas Jean à cette terrible alternative. Mais probablement Jean la pose dans son cœur, en présence du reniement de Pierre accompli, et dans ses intentions cachées fait devant Dieu le sacrifice de sa vie par amour pour Jésus. Dieu n'en demande pas plus. 11 faut bien en tout cas que Jean ne se soit pas senti coupable envers son Maître pour avoir gardé sans ombre aucune son attachement profond pour lui.
Mais ce qui produisit un effet terrible, c'est la vue du supplice (Jean, xix, 25-37). C'est bien dans la logique des choses que le disciple qui aimait le Maître d'une affection intime, toute particulière, ait voulu assister lui-même à sa mort. La
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crainte des Juifs devait exercer son influence sur lui comme sur les autres apôtres, Tappréhension des souffrances du Maître bien-aimé, déchirant son propre cœur, devait le tenir plus que tout autre éloigné de la croix; mais son amour est vainqueur, il faut qu'il soit là et qu'il se rassasie de toute cette grande douleur. Ajoutons que la pitié, la compassion pour la mère du Maître et pour les femmes qui l'accompagnaient doit aussi jouer quelque rôle dans cette décision du disciple. Qui dira l'horreur et l'amertume de Jean, voyant souffrir et succomber Jésus I Au moins une consolation jette sa pâle lumière sur ce fond uniformément obscur : le Maître l'a vu, lui a adressé une parole d'affection, lui a confié sa mère. Oh ! certes, sur elle il reportera cette affection intense qu'il avait vouée à son fils.
Pour Jean, c'est la plus atroce douleur de sa vie que la mort du Maître, et comme son affection a un caractère personnel et passionné, tous les détails sont pour lui sujet d'angoisse; et les clous qui percent les mains, et les gouttes de ce sang précieux, et les cris de détresse et l'expression de souffrance, et le dernier soupir, et le cadavre pendu encore au bois infâme et le CQup de lance du soldat. Voilà ce que rien au monde ne pourra lui faire oublier, c'est gravé non dans sa mémoire, mais dans son cœur; ce n'est pas son esprit qui est blessé par ces images lugubres, c'est son cœur. Avec la piété pour un être bien -aimé, il prend soin du cadavre. Avec tout son amour, il voudrait recueillir ce qui reste de son tendre ami, de son Maître. En réalité, le sang de Jésus n'a pas été répandu sur la croix, quelques gouttes seulement ont coulé, mais Jean ne peut oublier cette effusion de ce sang précieux. De là, la vénération profonde du sang répandu.
L'impression de tous les détails du supplice est si forte, que tout le reste est obscurci et passe au second plan. En particulier la résurrection qui rend à tous les disciples force et courage, ne parvient pas à effacer les tristes scènes du supplice. C'est là, sur la croix que finit celte relation d'amitié
unique au monde, c'est Ik le dénouement tragique de cette vie si douce et si intime. C'est un abîme de douleur, et c'est comme le pèlerinage sacré que jamais la pensée et le cœur ne consentiront à délaisser pour un autre souvenir ou pour une sublime espérance. Il y a devant les yeux de Jean Thallucination permanente de la mort de Jésus ; entre lui et le spectacle des réalités sensibles se dresse sans cesse Tapparition lugubre de la croix et ces gouttes de sang, symbole de la vie qui s'en va et que l'amour de l'apôtre contemple avec une fixité volontairement obstinée. C'est là la grande tempête qui a bouleversé sa vie, c'est là la suprême épreuve, c'est pour lui récole de la douleur. Mais bien loin que ce soit la rupture ou l'affaiblissement de son amour, c'est une occasion d'exaltation, c'est une impulsion nouvelle, avec l'adjonction de l'enivrement de la souflfrance, pour son affection envers Jésus, le pauvre et cher supplicié.