IV. LE COMPAGNON DE PIERRE
Nous trouvons ensuite toute une nouvelle période de la vie de Jean, où il devient le compagnon fidèle de Pierre dans sa carrière publique et probablement le soutien de Marie dans sa vie privée. Jean a besoin d'un appui ; il s'attache facilement et profondément ; mais c'est pour lui une nécessité de nature. Fidèle au vœu de son Maître, il va devenir le fils adoptif de Marie, mettant en commun leur douleur, et entretenant leur affection ; mais d'autre part il lui faut un caractère plus fort, plus énergique qui le maintienne et le relève, et il n'a pas de peine à trouver auprès de lui l'ami indispensable dans l'apôtre Pierre, intime comme lui avec Jésus, et qui depuis la mort du Maître est, par ses facultés énergiques, le conducteur des apôtres *.
* Nous devons relever comme uae marque certaine de la personnalité supérieure de Jean, qu'en dépit de cette position effacée, il passe pour une
JEAN l'apotre 447
Quelles sont les expériences nouvelles de Jean, quels événements dans sa vie, quelles manifestations de sa foi ? Nous sommes, à ce sujet dans l'ignorance complète. Il disparaît de nouveau de la scène dans l'ombre de Pierre, qui exerce toute l'activité importante. Mais si rien ne trahit extérieurement la vie de Tapôtre Jean, c'est que le travail s'eflfectue dans son àme. C'est la période très longue et très lente où Tafifection intense et ardente qu'il avait vouée à son Maître se transforme. Les souvenirs s'affaiblissent et se condensent, il n'en reste plus que les points brillants, les traits accentués, la douleur s'apaise et devient calme, résignée, l'amour seul subsiste. Mais privé de son objet matériellement accessible, il prend la voie du mysticisme. La relation un instant rompue, se rétablit complètement entre l'apôtre et le Maître glorifié, elle se spiritualise, elle s'élève et s'épure encore. Seulement la dignité de Jésus croît toujours davantage à mesure que l'affection de Jean devient plus mystique. Ce serait pure imagination et par conséquent sentiment dangereux et faux, à propos de tout autre mort ; mais la réalité de Jésus glorifié, la réalité de sa présence auprès des disciples, la réalité de son action dans leur cœur, donnent à ce mysticisme toute sa valeur et maintiennent les sentiments dans une direction normale et saine.
Jusqu'à quel point ce travail est-il avancé ? Nous l'ignorons. Mais un autre trait du caractère de Jean doit trouver aussi un développement nouveau et ce qui est important, en double direction préparant une contradiction profonde. D'abord le meurtre de Jésus est un crime de la nation juive que Jean ne peut pas pardonner. Avec la vivacité de sa haine et de son amour, il voue, à ce sujet, toute son amertume et toute sa colère aux bourreaux de son Maître. Aussi il devient membre fervent du cercle apostolique, professant la nécessité d'une séparation radicale au sein de la nation entre les partisans de
des colonnes de TEglise, il a autant de prestige et d'autorité que Jacques et Pierre.
Jésus, seuls héritiers des promesses et la masse incrédule. Il faut se prononcer nettement, ou pour Jésus, ou pour ses assassins. Sans une rétractation explicite des sentiments exprimés par la nation au sujet du Messie, il n'y a pas d'espérance messianique pour le peuple. Mais d'autre part, le privilège juif demeure intact, et rien ne légitime pour l'expérience de Jean l'appel adressé aux païens. Il veut bien exclure une partie de la nation juive des avantages messianiques, mais ne saurait être disposé à appeler d'autres en remplacement. Jean ne pouvait pas arriver par lui-même à l'idée delà vocation des Gentils.
Mais tout autre est la question de savoir, s'il s'oppose à Paul et à ses prétentions. Du moment que devant lui s'affirme une expérience authentiquement chrétienne, différente de la sienne, il est du caractère de Jean de s'incliner et d'accepter. Il n'est pas, lui, directement appelé à être apôtre des Gentils, mais en face d'un homme qui montre clairement cette vocation, adressée par Jésus, il doit soutenir et approuver Paul. Ou du moins plus exactement, il doit garder pour lui la manière de voir qui découle de son expérience, en réclamant qu'on la respecte, et en donnant de suite l'exemple de respecter et d'accepter la conception qui découle d'une autre expérience. C'est bien ce qu'établissent les textes. L'accord théorique n'est pas fait, mais cela n'empêche pas l'accord pratique de se réaliser (Galat., ii, 7-9). Pierre et Jean sont destinés à évangéliser les Juifs, ils s'en tiendront à cette tâche et demandent la liberté d'agir selon leur expérience. Paxil est destiné à évangéliser les païens, on lui accorde la liberté d'agir selon son expérience.