‹ La pensée religieuse dans le Nouveau TestamentChapitre 68 sur 78 · V. l'apôtrb survivant · texte numérisé non relu

V. l'apôtrb survivant

Telle est la position secondaire et cachée de Jean jusqu'à la mort de Pierre et de Paul. Alors la situation change brus-

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quement et comme sans transition. Jusqu'ici on a gardé l'habitude de s'adresser soit à Pierre, en ce qui concerne les conseils à donner aux Juifs convertis, soit à Paul, en ce qui regarde le sort des païens devenus chrétiens. Les deux chefs manquent à la fois. Jean se trouve soudain mis en évidence. Lui qui jusqu'ici a éprouvé le besoin de se retirer au second plan estmis ainsi au premier, bien en vue. De plus les circonstances se sont faites terribles, les persécutions éclatent, ne respectant plus rien et dès l'abord faisant tomber les têtes des chefs les plus utiles et les plus vénérés. Ce n'est plus une émeute locale, ce n'est plus une disposition particulière et passagère ; il semble que la persécution devienne 1 état normal, le sort régulier des chrétiens ^ Et c'est là une grosse question qui se pose. Que faut-il penser de cette épreuve redoutable qui atteint si cruellement les chrétiens? Faut- il y voir l'abandon de Dieu, son indifférence à l'égard des fidèles serviteurs de Christ ? Faut-il penser que c'est une punition momentanée du refroidissement et du relâchement des disciples ? Faut- il se résoudre à cette perspective désespérante que ces souffrances durent encore longtemps ? Y a-t-il lieu au contraire d'attendre une prompte délivrance? Qui aura assez d'autorité pour parler au nom de Dieu, pour apporter au monde chrétien les conseils et les encouragements de l'Esprit ? L'apôtre Jean sent bien que les circonstances le désignent et que le silence ne lui est plus possible.

A cette époque Jean se trouvait en Asie Mineure, selon toute probabilité. Comment s y était- il rendu, dans quel but? Nous l'ignorons. C'est là que devant l'appel des circonstances, Jean se recueille devant Dieu et lui demande ses inspirations. Nous pouvons imaginer avec quelle ferveur l'apôtre présente les besoins pressants des disciples et avec quelle docilité il attend du Seigneur l'indication de ce qu'il doit écrire. Quel livre

^ Beyschlag expose admirablement les événements historiques qui doivent faire croire aux chrétiens que le temps est venu de la Parousie, de la victoire du Seigneur.

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va sortir de la plume de l'apôtre ? Nous savons que Jean ne se meut pas exclusivement comme Pierre dans le domaine historique, il le quitte de plus en plus pour aborder plus tard un autre point de vue, qui ne lui est pas encore clair et entièrement accessible. Or, l'exemple de Paul nous a montré que la porte par laquelle on quitte le terrain historique, c'est l'eschatologie. Il parait que c'est la préoccupation dernière par laquelle l'esprit se rattache encore à l'histoire, le souci de l'avenir, le regard inquiet qui cherche à pénétrer ces insondables ténèbres. Rien d'élonnant ace que Jean se tourne avec prédilection vers l'eschatologie.

Dans ce domaine que devons-nous attendre de ses disposi < tiens spéciales ? Des oppositions violentes et bien accusées : pour les disciples fidèles de Jésus, la paix, les avantages les plus précieux, le bonheur le plus parfait, les compensations les plus douces à tous leurs tourments, à toutes leurs misères; pour les ennemis des disciples, pour les persécuteurs nous devons nous attendre à trouver sous la plume de l'apôtre des expressions de haine, un besoin ardent de vengeance, la description de châtiments effrayants ; à l'égard de Jésus la plus profonde tendresse, la pitié de son sort humain, de son sacrifice, de sa mort. Nous n'admettrons cependant pas que les circonstances et le caractère de Jean donnent entièrement l'explication de son œuvre. Il faut examiner la question de ce que l'expérience chrétienne dans ce qu'elle a de général devait inspirer à ce moment à un chrétien fidèle et sincère.

Or immédiatement devant les énigmes douloureuses de l'histoire, de ses incompréhensibles péripéties, le chrétien s'élève à cette pensée : rien n'arrive sans la volonté de Dieu , rien ne se passe au hasard, tout a une raison, et en dernière analyse, tout contribue à l'exécution des plans de Dieu sur la terre. Mais, comme le mal, la souffrance, le désordre, l'épreuve ne peuvent être directement attribués à Dieu, il faut admettre que l'emploi de ces moyens est devenu nèces saire a cause du péché, c'est-à-dire, à cause de la lutte que Dieu soutient avec lauteur du péché, avec le Prince de ce

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monde. Ainsi Texplication des événements historiques doit se chercher dans les événements du monde métaphysique où se poursuit le combat de Satan et de Jésus, le Fils de Dieu. L'histoire ne présente que le reflet des choses métaphysiques, l'histoire dépend entièrement des événements métaphysiques, Texplicalion de l'histoire se trouve dans la métaphysique^

Ne disons donc pas que c'est uniquement la position de Jean, dont la pensée quitte le terrain historique et ne s'établit pas encore solidement sur le terrain mystique, qui tourne ses regards vers les destinées mystérieuses du monde céleste. Non, c'est aussi bien la pensée chrétienne, les besoins et les aspirations du chrétien, qui le conduisent à attirer les regards de ses frères souffrants sur le drame supra-sensible d'où dépendent leurs destinées.

D'autre part, en présence de l'abaissement des chrétiens sur la terre, des souffrances indignes qu'on leur impose, de la manière ignoble et contre-nature dont on les traite, le chrétien ne peut s'empêcher de s'élever directement, d'un seul coup d'aile, à la contemplation de la gloire de Christ *-*. Celui qui, comme Jean, vit en relation constante avec le Maître glorifié est obligé de détourner l'attention des chrétiens de

1 « L*une des plus grandes pensées de l'auteur sacré est précisément de l'attacher incessamment la terre au ciel, et de montrer dans les événements de Thistoire religieuse le contre-coup d'autres événements qui se sont accomplis dans le séjour des élus... Au fond ce qui se dégage de l'ensemble de l'Apocalypse, c'est une loi de l'histoire religieuse de Thumanité. » (De Presaensé.)

' <c Tandis que tout est humiliation et souffrance, ou pénible attente pour l'Eglise visible, tout est gloire pour l'Eglise invisible et jamais le lien mystérieux qui unit les deux Eglises n'a été plus clairement manifesté; la seconde suit les luttes de la première avec une sollicitude que rien ne lasse et le ciel entier est attentif au drame obscur qui se joue dans un coin de l'univers. Il était impossible de fortifier par de plus efficaces consolations les chrétiens traités par leurs adversaires comme les balayures du monde. » (De Preasensé.) « L'Apocalypse a été précieuse à tous les persécutés, parce que c'est un livre de consolation et d'espérance ; c'est la protestation triomphante des martyrs contre les bouiTeaux, du bien et de la vérité contre le mensonge, de la foi contre les peines de la vie présente et contre la mort. » (Sabatier.)

leurs misères terrestres pour leur montrer, dans la gloire du Père, le Maître puissant et vivant ^ Et cette souveraine élévation de Jésus, c'est le gage, non pas de la délivrance prochaine, mais de la gloire qui attend les disciples, c'est l'assurance que les impudents adversaires, qui osent porter une main sacrilège sur les chrétiens, seront à leur tour écrasés par cette puissance surhumaine qu'ils ignorent ou qu'ils bravent.

Ne disons donc pas que c'est uniquement le caractère de Jean qui lui fait attendre de l'avenir des châtiments redoutables et une félicité sans pareille. C'est aussi bien la certitude de la gloire actuelle de Christ, de sa puissance définitive et inattaquable, qui ne permet pas à sa pensée d'éviter cette double conséquence de l'écrasement des adversaires et du relèvement des fidèles.

Pour être plus exact disons que tous ces éléments contribuent ensemble au résultat, disons que Dieu se sert de tout cela, et que c'est par tous ces traits de son caractère personnel et de son expérience chrétienne que Jean se trouve l'instrument dont Dieu a besoin. Mais il nous sera permis de choisir entre ces éléments ceux qui nous semblent excellents et durables et de reconnaître les dangers qu'entraînent quelques-uns. Nous ne pourrons nous empêcher de trouver admirable cette assurance chrétienne que dans les soufirances les plus atroces et les plus inexplicables de la terre, le disciple de Jésus doit en chercher l'acceptation et la consolation dans la pensée du grand combat qui se livre entre Dieu et la puissance du mal, doit regarderies événements historiques comme un reflet de cette lutte surhumaine, et doit considérer comme son devoir d'auxiliaire, de serviteur de Dieu, la fidélité au poste difficile et douloureux qui lui est assigné ici -bas. Nous ne pourrons nous empêcher de trouver que c'est une concep-

*■ Nous ne sommes pas d*accord ici avec Renan : « Chaque livre, chaque institution chrétienne vaut en proportion de ce qu*elle contient de Jésus... Si l'Evangile est le livre de Jésus, TApocalypse est le livre de Néron. »

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