IV. LA RBLATION DE JESUS AVEC DIEU
C'est seulement alors, quand sa position spéciale vis-à-vis de l'humanité est bien établie, quand la vie par ses expériences lui montre toujours plus la réalité de ce que ses réflexions lui ont fait entrevoir, quand sa certitude est devenue inébranlable à la pierre de touche de l'existence, que la pensée de Jésus se reporte sur lui-même et qu'il cherche à éclaircir l'énigme de sa position privilégiée. D'où vient que lui, Jésus, est à l'abri de la puissance du péché, tandis que tous les autres hommes en sont esclaves? De ce que Jésus aime le bien, l'accomplit naturellement avec joie, tandis que tous les autres hommes aiment le mal, sont naturellement portés au mal, et n'accomplissent le bien que sous l'impulsion d'un sentiment d'obligation.
Certes, à cette heure où il comprend que la soumission au devoir c'est la soumission à Dieu, que l'exécution du bien
c'est réxécution de la volonté de Dieu, Jésus met sa volonté au service de cet amour naturel du bien, c'est-à-dire de Dieu. C'est délibérément qu'il accomplit maintenant ce que jusqu'ici un instinct l'avait conduit à faire. Grâce à la lumière nouvelle qui éclaire pour lui le monde, il a transformé une soumission naturelle en obéissance volontaire, et son activité devient vraiment sainte, tandis que jusque-là elle n'avait été qu'instinctivement pure. Désormais sa volonté s'éveille, et sa première décision positive et libre, c'est celle de demeurer fidèle à l'instinct du bien, de s'opposer à la formation possible en lui, à l'éclosion de l'instinct du mal. De ce moment il a passé vraiment dans le domaine de la sainteté positive. Donc, pour l'heure présente, la différence entre Jésus et les hommes revient à ceci, que Jésus est volontairement fidèle à son instinct naturellement bon, tandis que les hommes sont volontairement fidèles à leur instinct naturellement mauvais.
Mais le problème est seulement reculé. Quelle est la raison de cette différence d'instincts naturels qui distingue si profondément Jésus des hommes? Comme enfant, avant la manifestation possible d'une volonté propre, Jésus s'est trouvé déjà dans une position spéciale, unique au sein de l'humanité. Tous les enfants, sans exception, apportent en naissant des prédispositions mauvaises, qui se développeront plus tard, mais qui se manifestent déjà de diverses manières. Jésus dès sa naissance ne présente aucun symptôme de mal, mais au contraire le germe de toute espèce de dispositions heureuses, bonnes, droites. Tous les enfants, sans exception, éprouvent un attrait mystérieux pour la désobéissance et pour le mal ; il leur est plus facile, plus naturel de se détourner du bien. Jésus dès sa naissance ressent un attrait mystérieux pour l'obéissance et pour le bien, il lui est facile, naturel de faire le bien, il lui parait contre nature de l'éviter et de rechercher le mal. Tous les enfants, sans exception, ont besoin d'être réprimés, d'être mis à l'école dure de la loi, de la défense, de la correction, de sentir les conséquences rudes du désordre et les bienfaits de l'obéissance. Jésus se
développe harmoniquement, sans contraste et sans contrainte» il se passe facilement d*ordre, parce qu'il aime le bien et y va naturellement, il n'a nul besoin de réprimande et de correction, parce qu'il est orienté vers l'obéissance» la soumission immédiate et joyeuse, c'est sa nature même.
Nous n'avons, il est vrai, aucun document qui nous rapporte ces traits de son caractère, mais ce sont les conditions sine qtui non des dispositions et de la carrière de Jésus, telles que nous les connaissons. C'est un point indispensable à la sainteté parfaite de Jésus, qu'il n'ait jamais été sous l'empire du péché, qu'il ait par conséquent échappé à tous ces fâcheux symptômes qui nous montrent déjà dans les enfants de futurs pécheurs. L'enfance de Jésus a dû aussi certainement faire présager un futur saint. Ces dispositions enfantines de Jésus, ce n'est pas la sainteté, puisque la sainteté c'est la volonté libre du bien, et qu'il n'y a là aucune place pour la liberté et la volonté. Ces dispositions sont le terrain nécessaire à Téclosion de la sainteté, les éléments indispensables à la formation d'une volonté absolument sainte, la possibilité de la sainteté.
La position privilégiée de Jésus revient donc à ceci, que dès sa naissance il détient la possibilité de la sainteté. D'où provient cet avantage ? Il faut rappeler ici qu'en se comparant aux autres hommes Jésus a reconnu qu'en l'absence de ce sentiment d'obligation, qui est chez eux l'influence directe de Dieu exercée sur une portion au moins de leur être, il ressent, ce qui est supérieur, un attrait naturel pour le bien, un amour spontané du bien. C'est là en quelque sorte la part de Dieu en lui, l'intervention de Dieu dans son propre caractère. C'est donc à Dieu que Jésus doit attribuer ce don magnifique qu'il apporte avec lui sur cette terre, la possibilité de la sainteté. S'il est saint, c'est bien qu'il le veut, mais c'est aussi qu'il le peut, et, s'il le peut, c'est que Dieu lui -même lui en a fourni les moyens. Or c'est là un don gracieux, une faveur extraordinaire, une marque exceptionnelle de bienveillance de la part de Dieu. Sans qu'il lui soit encore possible d'en apercevoir la raison, il doit reconnaître que Dieu s'est montré à
son égard d'une générosité sans pareille. Plus il estime la valeur de la sainteté, plus il doit considérer comme une précieuse marque d'amour de Dieu qu'il Tait fait, lui Jésus, capable de la sainteté. Il ne peut pas y avoir d'autre explication à ce £ait extraordinaire : Jésus doit sa position exceptionnelle au sein de l'humanité à une manifestation unique de l'amour de Dieu. C'est ainsi que la notion de l'amour de Dieu, qui dans le milieu contemporain avait une couleur particulière et historique, acquiert pour Jésus un contenu moral positif.
Il n'est pas d'ailleurs seul l'objet de l'amour de Dieu. Tous les hommes doivent à Dieu un trait essentiel de leur constitution humaine, ce sentiment d'obligation, qui est l'influence actuelle exercée par Dieu sur leur vie, qui est un bienfait, qui est incontestablement une marque de bienveillance et d'amour. Mais autant l'attrait naturel pour le bien est supérieur au simple sentiment d'obligation, autant l'amour de Dieu s'est montré plus tendre, plus généreux pour Jésus que pour les autres hommes. Jésus se sent d'une manière toute spéciale objet de l'amour de Dieu.
Dès ce moment Jésus apprend à connaître l'amour volontaire, libre, reconnaissant pour Dieu. Certes, l'amour naturel qu'il ressent pour le bien, doit s'appeler de son vrai nom un amour pour Dieu. L'attrait qu'exerce sur lui le bien toujours et partout est une manifestation d'une inclination de son cœur à aimer la volonté de Dieu, à aimer Dieu et son obéissance d'abord spontanée, puis réfléchie et volontaire à Dieu, a sa source dans un sentiment caché d'amour pour Dieu. Mais cette disposition est encore à l'état instinctif, dans le domaine inconscient jusqu'au moment où Jésus se sentant l'objet de de l'amour de Dieu, constatant que Dieu l'aime dès son apparition sur la terre, éprouve en son cœur une profonde reconnaissance et un ardent amour pour Celui qui l'a aimé le premier. Alors il aime Dieu directement, complètement, consciemment. Et sa vie est désormais la mise en activité, dans les plus petits détails, de cet amour pour Dieu qui remplit
son cœur. Voilà la certitude dans laquelle s'écoule l'existence de Jésus ; il est l'objet tout spécial de l'amour de Dieu, preuve en est la possibilité de la sainteté qu'il rencontre en lui seul ; il répond à cet amour de Dieu par un profond amour reconnaissant, preuve en est sa vie de sainteté parfaite ; il vit ainsi dans un échange constant d'amour avec Dieu, dans une communion vraie et permanente avec Dieu.
Pour mesurer exactement la force de cette affection qu'il ressentait pour Dieu, il lui fallait une occasion de la comparer à d'autres sentiments de son cœur. Or, longtemps avant que ce travail de pensée, que nous venons d'exposer, fût clairement fait en sa tête, nous savons qu'une circonstance de sa vie l'obligea à mettre en parallèle son attachement pour Dieu et son amour pour ses parents (Luc, ir, 41-50), nous voulons parler de la scène du Temple à l'âge de douze ans. Nous y voyons l'enfant plus frappé de l'étude des rouleaux de TAncien Testament que des pompes du culte> plus attentif au côté moral et historique, qu'au côté cérémoniel et pratique de la religion, mais surtout nous y voyons l'enfant obéissant encore à son instinct, et sans lutte aucune, comme marchant dans la voie naturelle, oublier entièrement ses parents pour ne s'occuper que de Dieu. Ce n'est pas la science des docteurs qui l'attire, ni la connaissance des minutieuses prescriptions des coutumes religieuses qui le préoccupe, ce sont les intérêts de Dieu. Il a enfin trouvé un cercle qui tourne uniquement son attention vers Dieu et c'est là l'atmosphère qui convient à son cœur. D'instinct, son amour pour Dieu l'emporte tellement sur son affection et son obéissance envers ses parents, que c'est pour lui le devoir d'oublier les parents pour ne plus songer qu'à Dieu (Luc, ii, 49,50). Et c'est pour lui si parfaitement naturel, qu'il s'étonne, en enfant qu'il est, que ses parents ne le sentent pas et ne le sachent pas comme lui. C'est aussi tout naturellement qu'il appelle Dieu son Père, et comme inconsciemment. Cette dénomination il ne pouvait pas l'appliquer à Dieu, pour la première fois, ailleurs que dans le Temple de Jérusalem. Là seulement, en tant que Juif, il se
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trouvait dans la maison du Père, du Dieu Père de la nation élue. Mais cette forme, reçue de la tradition de son peuple, trouve à cette occasion son contenu moral positif. Jésus s'aperçoit qu'il aime Dieu plus que ses parents, qu'il Taime conmie un Père, que sa relation habituelle avec Dieu est celle d'un fils avec son père. Voilà la valeur de cette àfieciion exactement fixée, Jésus aime Dieu plus que tout et que tous, il aime Dieu comme son Père.
Mais la relation est aussi bien établie de Dieu à Jésus, et même c'est Dieu qui en a pris l'initiative, en accordant à Jésus le don magnifique de la possibilité de la sainteté, Jésus est donc à regard de Dieu comme un fils. Bien plus, si l'afiection de Jésus s'est montrée à l'égard de Dieu plus forte que toutes les autres afiections , c'est que l'amour de Dieu s'est montré à l'égard de Jésus tout spécialement tendre et géné^ reux, c'est que l'amour de Dieu a en Jésus un objet tout spécial, un objet unique en son genre. La relation d'amour entre Dieu et Jésus est absolument celle qui est établie entre un père et son fils unique et bien-aimé. C'est ainsi que Jésus arrive par l'examen des circonstances de sa vie, en réfléchissant à cette scène admirable du Temple, à déterminer exactement la formule de sa position privilégiée au sein de l'humanité, en se déclarant le Fils unique et bienaimé du Père^
^ C'est ainsi qae nous arrivons à comprendre ce que Renan se borne à affirmer et ne peut attribuer qu'à des méditations philosophiques, parce qu'il ne reconnaît pas les expériences positives qui sont à la base de la carrière de Jésus. « La plus haute conscience de Dieu qui ait existé au sein de rbumanité a été celle de Jésus. Dieu conçu immédiatement comme Père, Yoilà toute la théologie de Jésus. Il est probable que, dès ses premiers pas, il s'envisagea avec Dieu dans la relation d'un fils avec son pçre. Là est son grand acte d'originalité; en cela, il n'est nullement de sa race. » Mais Renan s'en tient ici à de brillantes imaginations ou de sublimes hypothèses ou de nobles aspirations de la part de Jésus, au lieu de montrer la genèse psychologique de ses certitudes. La pensée de Jésus, ainsi expliquée par Renan, doit paraître hasardée et indécise, c'est comme un beau rêve qu'il ne faut pas gâter en le serrant de trop près, au lieu qu'en réalité c*est la plus solide et la mieux basée des convictions, tirée qu'elle
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Une nouvelle question se présente, celle de l'utilité de la présence au sein du royaume du Prince de ce monde
est de son expérience persoimelle. Renan, en fin de compte, est obligé de laisser subsister on mystère initial inexplicable. « La première pensée de Jésus, pensée tellement profonde chez lui qu'elle n'eut probablement pas d'origine et tenait aux racines mêmes de son être, fut qu'il était le fils de Dieu, Tintime de son Père, l'exécuteur de ses volontés. » Mais le soupçon reste toujours possible, que c^est là une grossière illusion de Jésus. Et comment alors justifier cette pensée de Jésus ? Renan y renonce, il affirme simplement qu'il ne faut pas accuser Jésus. « Jésus s'envisageait depuis longtemps avec Dieu sur le pied d'un fils avec son père. Ce qui chez d'autres serait un orgueil insupportable ne doit pas chez lui être traité d'attentat. » Mais pourquoi ?
D'ailleurs, M. de Fressensé n'explique pas mieux son opinion : « Je reconnais, pour ma part, dit-il, que la vie terrestre de Jésus-Christ se rattache à l'éternelle vie divine, et qu'il a le droit de s'appeler le Fils de Dieu dans un sens unique. ^ Mais comment Jésus arrive-t-il à la conscience de sa nature spéciale, c'est ce que M. de Presaensé ne recherche même pas. Il se contente de dire : « Le mal ne l'a jamais effleuré ; rien n'est venu troubler la pureté exquise de son âme. Il n'a pas cessé un instant d'être uni à son Père, son cœur s'ouvrait spontanément à la vie divine comme sa poitrine respirait Pair vital. Puis, en grandissant, quand son intelligence commença à se rendre compte des choses, il eut de plus en plus conscience de la relation unique qui l'unissait à Dieu. » Mais comment? Nous ne sentirons la valeur de cette certitude de Jésus que lorsque nous serons parvenus à nous rendre compte de sa formation.
Weiss déclare impossible de rattacher au titre de Fils de Dieu Tidée d'une desceudance divine ou d*une égalité métaphysique de nature. Il ajoute que c'est de la conscience éthique de son rapport filial avec Dieu, que Jésus en est venu à la conscience de sa fonction, de son ministère.
Celui qui se rapproche le plus de notre explication sans la donner explicitement est Sabatier : a La marque distinctive de Jésus est d'avoir apporté dans le monde et conservé jusqu'à la fin une conscience pleine de Dieu et qui ne s'en est jamais sentie séparée. S'il trouvait Dieu si sûrement dans l'Ancien Testament, s'il le voyait si clairement dans la nature, c'est qu'il l'avait en lui-même et vivait intérieurement avec lui dans un perpétuel entretien. Il ne faut point parler ici d'illuminisme, car cette conscience de Dieu grandit parallèlement avec sa conscience personnelle et se développe par les mêmes moyens, c'est-à-dire par l'expérience de tous les jours. Uni à ses contemporains par tous les autres côtés de son être, il
du Fils unique du Père. Il n'est pas là sans but, Dieu n'a pas fait au monde ce don magnifique sans intention. Or la seule œuvre que Jésus puisse accomplir c'est de se faire connaître, comme fils unique du Père, afin de rendre les autres hommes d'abord désireux de devenir -fils du Père, puis capables de ce développement ; afin de dé-
B*en séparait par là et prenait une position unique. Il se sentait enfant du Père, et en même temps, entrevoyait peu à peu comme son œuvre spéciale la mission de réaliser cette filialité divine au sein de l'humanité. Le fond de la conscience de Jésus se trouve, en dernière analyse, dans ce sentiment de filialité divine, qui fit la force et la joie de son âme dès les premiers instants. Ce n'était point pour lui un dogme ; c'était une expérience morale de tous les jours. »
Quant à la valeur de ce titre de Fils de Dieu, nous sommes d'accord avec Beyschlag que personne ne pensait par là à un être surhumain, mais bien uniquement à un être aimé de Dieu de façon spéciale, choisi et consacré par Dieu. La seule chose que ce nom affirmât, c*était l'union intime et profonde avec Dieu. C'est là le premier point caractéristique de la conscience de Jésus. Mais d'où vient-il ?
D.H.Meyerdit très positivement : « Nous pouvons tenir pour certain que dès l'instant où Jésus a eu une claire conscience de lui- même, il a eu conscience de la relation unique qui l'unissait à son Père céleste. Cette certitude de sa filialité divine fut certainement, dans le développement de la conscience du Fils de l'homme, le fait primordial. » Mais il ne se préoccupe pas de sa genèse. « La conscience du Fils de l'homme sur laquelle se fonde tout le système de l'Evangile est un mystère. »
Nous croyons être resté ici sur un terrain solide et nous ne jugeons pas utile de démontrer que notre étude n'a point de rapport avec le raisonnement invraisemblable de D.-H. Meyer : « Si Dieu est le père au sens parfait et absolu de ce mot, il doit exister un être qui réalise d'une manière infiment parfaite, dans la sphère de l'être éternel et divin cette relation filiale avec Dieu que les'créatures morales sont appelées à réaliser dans la sphère de la contingence. Le Père céleste n'est le Père au sens absolu, qu*à la condition d'avoir un Fils qui soit Dieu comme lui. »
Ritschl, qui déclare oiseuse la discussion scolastique sur l'essence de Dieu et sur sa nature, qui réclame que, pour connaître Dieu, l'homme parte d'un fait d*expérience, son amour, qui se manifeste parfaitement dans l'envoi de Jésus-Christ, en vient au bout de son étude à reconnaître que nous ignorons comment le fils de Marie est arrivé à la possession de cette révélation suprême. Hamack affirme qu^en se désignant comme le Fils de Dieu Jésus fait allusion à un rapport tout spécial avec le Père céleste, qui est la raison profonde de son ministère messianique, mais il avoue encore que le mystère de cette relation n'est pas expliqué par Jésus.
truire Tempiredu mal, pour lui substituer l'empire du bien; afin de renverser le royaume du Prince de ce monde et d'établir à sa place le royaume de Dieu. Le seul fait de son apparition sur la terre est un premier échec à Tempire du péché» une première brèche faite à cette puissance. Il faut donc que les hommes ne puissent pas Tignorer ; sa sainteté parfaite doit devenir un fait public historique. Ensuite l'impression à produire sur les hommes sera de renforcer l'autorité deTobligation terriblement méconnue et de détruire l'influence de l'instinct naturel mauvais. Pour cela il faudrait grefifer, sur le sentiment de l'obligation, l'amour du bien, qui chez les autres hommes n'est pas instinctif, mais pourrait être volontaire. Il faudrait que, comme Jésus, les autres hommes en vinssent à aimerDieu, et à entrer avec lui en une relation ininterrompue d'amour mutuel, au lieu de conserver leurs sentiments habituels d'ingratitude, de révolte et d'indiflërence. Il faudrait que, comme Jésus, les autres hommes en vinssent à comprendre que Dieu les aime, les a aimés le premier. Il ne sufSt pas pour cela de les rendre attentifs au sentiment d'obligation : car, dans leur état de péché, ils ne savent pas y reconnaître une marque de l'amour de Dieu. Mais n'est-ce pas un témoi gnage historique irrécusable de l'amour de Dieu que la présence, au sein de l'humanité pécheresse, du fils unique du Père? N'est-ce pas là la preuve d'amour qui touchera les cœurs et produira en eux cet amour reconnaissant qui serait leur délivrance*? N'y aurait-il pas aussi une preuve irrécusable de Tamour de Dieu si le contact du Fils unique du Père se
^ C'est ainsi que Texpérience de Jésus Tamène naturellement à cette nouvelle conception de Dieu, comme Père, non seulement son Père à lui, mais le Père des hommes, le Père céleste, qui est à la base de toute sa prédication. Nous donnons ici raison à Beyschlag contre Weiss, qui prétend que Jésus n'a pas de nouvelle idée de Dieu, que son Dieu n'est autre que celui de TAncien Testament. De là aussi pour Jésus Tidée de lappel adressé aux hommes d*une manière spéciale au temps de son apparition sur la terre (Beyschlag). Le résultat obtenu par cet appel dépend entièrement de la liberté humaine, en sorte que, parmi les appelés. Dieu ne peut élire que ceux qui lui rendent l'élection possible (Beyschlag).
montrait efficace pour produire à l'égard des hommes pécheurs ce que Dieu a fait si généreusement pour Jésus, leur rendre la capacité de la sainteté ?
Voilà donc l'œuvre qui se présente à Jésus : opérer par son influence au sein de l'humanité pécheresse une sélection des âmes capables de comprendre et Thorreur du péché et l'amour de Dieu ; arracher par son influence ces âmes au royaume du Prince de ce monde, à l'empire du péché, pour en faire à son image des enfants de Dieu ; réunir autour de lui, grouper sous sa direction constante les enfants de Dieu pour en faire le peuple de Dieu, le royaume de Dieu sur la terre. C'est donc la guerre déclarée au nom de Dieu, au Prince de ce monde ; c'est la réalisation de la délivrance par Dieu et pour Dieu de l'humanité pécheresse ; c'est l'œuvre du salut. C'est ainsi que tous ces termes, trouvés dans le langage religieux des contemporains, reçoivent pour Jésus un contenu positif.
Nous sommes arrivés au résultat de cet examen de conscience plus approfondi de Jésus. A ses yeux se présente cette grande lutte à engager : Dieu chargeant son Fils unique et bien-aimé de détruire l'empire du Prince de ce monde, de sauver l'humanité corrompue, de la délivrer de l'influence néfaste du péché et de fonder sur la terre son Royaume *.
^ Renan reconnaît très justement que Jésus n'eut ni dogmes, ni système, mais nne résolution personnelle fixe, qui, ayant dépassé en intensité toute autre volonté créée, dirige encore à Theure qu*il est les destinées de l'humanité. Mais on ne peut s'en tenir à cette constatation. Si Jésus a une volonté si ferme, si inébranlable qu'il fait prédominer sur toute autre volonté, c'est évidemment qu'il se sent une mission toute spéciale, qu'il s'attribue une œuvre unique, c'est donc qu'il se tient pour un personnage exceptionnel, qu'il se sait une valeur supérieure à celle des autres hommes. Et le succès historique devrait être pour Renan, dans la logique de son système, la preuve de la vérité des prétentions de Jésus.
Voici comment Ghavannes expose la mission que Jésus se reconnaît à lui-même : « Ce qui manque à ce royaume de Dieu qui fera de la terre un paradis, c'est que les hommes connaissent Dieu comme leur père, se sentent eux-mêmes ses enfants, s'attachent à lui et les uns aux autres ; or c'est si bon, cela doit si évidemment détruire le mal et produire le bien, qu'i^