II. LE MONDE METAPHYSIQUE
Dieu se trouve là l'alpha et l'oméga, le commencement et la fin, lé plus haut, le souverain. A ses côtés Jésus glorifié, ayant par conséquent le plus haut degré de puissance et la dignité la plus élevée. Il est représenté sous les espèces d'un agneau immolé (Apoc, v, 6-12), pour rappeler à la fois sa pureté, sa douceur et son sacrifice. Mais il y a une intention plus profonde encore dans le choix de cette expression. Jésus est décrit
458 LA CSONCEPTION MYSTIQUE DU GHRISTUNISMB
SOUS ce trait d'abaissement, par lequel il est le plus semblable aux chrétiens persécutés. L'immolation de Jésus, qui est présentée ici comme le prélude et même la condition de sa glorification, est destinée à faire accepter aux disciples la souffrance et le martyre. Ajoutons que le sentiment personnel de Jean est toujours intéressé à cette piété pour le Maître souffrant et mourant, et que son cœur lui offre naturellement cette admirable image. Puis nous voyons tout un peuple d'anges, de serviteurs de diverses sortes (Apoc, xii, 7, v, 11-12). Puis dans la même sphère, les saints, c'est-à-dire les disciples de Jésus déjà morts. Là se font entendre d'une manière presque continuelle les louanges de Dieu et de l'Agneau. C'est une occasion pour l'auteur de nous donner un nombre considérable de forts beaux hymnes (Apoc, iv, 8-11, v, 9-14, vu, 10, 12, XI, 17-18, XV, 3-4, xii, 10-12, xix, 1-10).
D'autre part Satan, qui joue dans ce monde supérieur le rôle d'accusateur (Apoc, xii, 10), pour entraîner vraisemblablement une malédiction de Dieu sur les hommes, qui les livre à sa puissance. Mais nous ne faisons qu'entrevoir un peuple de démons (Apoc, xii, 7-8). Nous connaissons mieux les instruments terrestres de la lutte de Satan contre Christ. Mais l'intérêt principal doit s'attacher à ce monde surnaturel, où se passent les événements essentiels dont les faits historiques ne sont en quelque sorte que le contre-coup. C'est de ce monde que dépend le sort de la terre, c'est là seulement qu'on peut entrevoir l'avenir. Voilà pourquoi l'auteur nous y transporte et s'y maintient. Notons enfin qu'une région de ce monde surnaturel est occupée par l'étang de feu et de soufre, lieu de punition et de tourments (Apoc, xix, 20, xx, 10, 14).
Il faudrait entrer maintenant dans le détail des scènes prophétiques, mais alors nous y trouverions les thèses morales et les expériences chrétiennes de l'auteur noyées dans une foule d'éléments étrangers, qui doivent seulement leur servir de vêtement, mais deviennent si abondants et si amples qu'ils absorbent toute l'attention.
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m. AMALGAME DE CONCEPTIONS JUIVES ET DE SENTIMENTS CHRETIENS
Nous chercherons seulement k dégager le sentiment moral et religieux de l'auteur, qui se trahit constamment par des formules ou des remarques incidentes. Nous voyons que l'auteur a vraiment rompu avec le judaïsme, c'est-à-dire qu'il n'admet plus une confusion du cercle apostolique et de la nation ; ce qui reste en dehors du cercle apostolique n'est plus le peuple élu. Il parle à deux reprises de la synagogue de Satan (Âpoc, ii, 9; m, 9). Jérusalem est appelée Sodome ou Egypte, parce que le Seigneur y a été crucifié (Apoc, XI, 8). Mais notons bien que c'est encore une conception teintée de judaïsme, que de regarder comme une injure, non pas le nom de Satan ou de Sodome, mais celui d'Egypte. L'auteur resté Juif de pensée n'a plus pour la nation dans son ensemble que le grand reproche d'avoir repoussé et con damné le Messie.
D'autre part, il faut reconnaître que pour l'auteur le christianisme vient se superposer au judaïsme. La foi en Jésus est comme le complément des commandements de Dieu (Âpoc, XIV, 12 ; XII, 17). Et un grand nombre des conceptions juives sont conservées intactes. Les disciples sont rois et sacrificateurs de Dieu (Apoc, i, 6 ; v, 10), et surtout l'idée juive de la purification par le sang apparaît ici dans toute sa rigidité (Apoc, VII. 14 ; XII, 11 ; i, 5; v, 9). Cependant il ne serait pas juste de supposer qu'en ceci Jean est simplement un Juif, conservant le préjugé juif. Nous savons d'où vient sa grande vénération pour le sang de Jésus répandu sur la croix. C'est l'expression touchante d'une tendresse extrême se manifestant à l'occasion d'une douleur intense. Pour lui la croix est couverte d'un voile de sang (Apoc, xix, 12-13). En réalité le sang de Jésus n'a pas été répandu. Mais l'afiection de
l'apôtre y a mis ce trait plus touchant, plus remuant pour le cœur humain, le sang de l'Etre bien-aimé qui s'échappe, entraînant avec lui la vie. Alors la vénération pour le sang de Jésus a substitué partout à la simple image de la mort celle de l'effusion du sang.
De plus, Jean n'étant pas un penseur, ne se préoccupant pas des droits de l'intelligence, ne s'est jamais posé le problème des relations compliquées qui existent entre la mort de Jésus et le salut du pécheur. C'est l'apôtre des sentiments directs du cœur, il ne donne libre essor qu'aux affections du cœur, et il exprime celte disposition naturelle au chrétien de relier dans son amour son bonheur et son salut aux souffrances, à l'agonie, au sang répandu du Sauveur. Voilà pourquoi Jean a trouvé simples, naturelles et justes les formules et les expressions qui ne sont qu'une transposition chrétienne des fausses notions juives de l'expiation. Voilà comment il en vient à déclarer que les disciples sont délivrés de leurs péchés par le sang de Christ, voilà comment le sang précieux de Jésus se présente à tout propos, employé à profusion. Comme son affection a couvert la croix d'un voile de sang, son cœur noie l'existence chrélienne dans le flot du sang précieux du Sauveur.
Nous retrouvons chez lui le besoin de vengeance qui est bien un héritage juif. On redemandera à ceux qui habitent la terre le sang de ceux qui ont été immolés pour avoir gardé la parole de Dieu et le témoignage (Apoc, vi, 10 ; xvi, 5-7 ; XVIII, 20, 24 ; xix, 2). Il emploie cette expression étrange de la colère de l'Agneau (Apoc, vi, 16-17), et en menace les adversaires, les persécuteurs. .
D'autre part, nous voyons sa pensée chrétienne complètement affranchie, ne se préoccupant plus des conceptions juives *. Après sa mort, Jésus est devenu le directeur des desti-
*■ Weizsâcker remarque que la loi et la prophétie ne tiennent en compte qu'autant qu'elles concordent avec renseignement de Jésus. La lutte contre le judaïsme prouve seulement que Tauteur ne connaît pas d'autre peuple de Dieu que les chrétiens, pas d'autre judaïsme que celui de l'Evangile.
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nées non seulement de son Eglise, mais du monde entier. C'est à lui que l'avenir est dévoilé et c'est lui qui en communique la connaissance au voyant (Apoc, i, 1-2, 9-20 ; v, 5-7). C'est l'expression naturelle de ce fait que le prophète n'est parvenu à comprendre l'avenir, par une intelligence vraie du présent et des facteurs de l'histoire que par sa foi en Jésus. L'impression de profonde vénération, d'adoration qui ressort pour le prophète non seulement de son amour pour son Maitre, mais du tableau merveilleux qui se déroule sous ses yeux, est l'occasion de nombreuses doxologies, ou bien directement sous sa plume ou indirectement, attribuées à des personnages célestes (Apoc, i, 5-6 ; v, 13 , vu, 12 ; XI, 15).
Mais Jean ne s'en tient pas uniquement à ces considérations supérieures. 11 revient avec prédilection à la vie actuelle du disciple et nous montre en images courtes, en expressions brèves ce qu'il entend et connaît de la vie chrétienne. Jésus est représenté se tenant à la porte de chaque individu et demandant à être reçu. 11 suffit d'ouvrir pour qu'il entre (Apoc, m, 20). Cette admirable parabole de l'hôte, c'est déjà l'expression mystique de la relation d'amour qui existe entre l'apôtre et son Maître, étendue comme un fait général à tous les chrétiens et même à tous les hommes. Jean dépeint avec les couleurs les plus émouvantes et selon les intuitions les plus profondément morales, les douceurs de la communion avec Dieu (Apoc, vu, 15-17). Mais surtout à l'égard des martyrs et des mourants, dont le sort est si triste, Jean trouve les paroles les plus douces, les plus consolantes, qui vont désormais apporter au chevet des chrétiens de tout temps l'espérance et la paix (Apoc, xiv, 13 ; xxi, 4). Jean recommande aux Eglises de ne pas se relâcher dans leur amour et si c'est déjà fait de revenir à la ferveur des premiers jours (Apoc, II, 2-5), de ne pas abandonner leur fidélité par crainte des souffrances qu'il faut éprouver (Apoc,ii, 9-10), de ne pas se laisser aller à certaines hérésies pratiques, comme de manger des viandes immolées aux idoles et de se livrer au
libertinage (Apoc, ii, 13-16, 19-25), de ne pas se contenter de l'apparence de la vie, mais d'en rechercher la réalité (Apoc, Hi, 1-4), de ne pas rester neutres, indifférentes, tièdes, mais de prendre ouvertement et énergiqueraent parti (Apoc, III, 15-20). Il prévoit Tendurcissement des pécheurs après chaque fléau nouveau qui les frappe, et en réponse à cet endurcissement de nouveaux malheurs, plus terribles encore (Apoc, IX, 20-21 ; xvi, 9-11 ; xvi. 21). Mais dans la persécution doivent se montrer la patience et la foi des saints, qui se laisseront mener en captivité et ne se serviront pas de l'épée pour se défendre (Apoc , xiii, 10).
Le sort de chaque individu après la mort, c'est le jugement dont le résultat peut être la condamnation, qui s'appelle la seconde mort (Apoc, ii, 11). L'auteur annonce une première résurrection des martyrs et des saints dans un domaine où Christ régnera pendant 1000 ans, c'est-à-dire une longue période (Apoc. xx, 4, 5, 6). Plus tard, après la destruction et la condamnation de Satan, viendra la résurrection de tous, qui seront jugés alors selon leurs œuvres, consignées dans les livres (Apoc, xx, 12-15 ; xxi, 8). L'auteur rappelle la Parousie, le retour éclatant de Jésus sur les nuées aux yeux de tous (Apoc, i, 7). Inutile d'ajouter que ces perspectives d'avenir ont de tout temps exercé la patience et l'habileté des exégètes littéralistes.
L'Apocalypse contient d'autres traits de doctrine qui, sortis de leur contexte et de la grande conception de Jean, ont servi de point de départ et d'appui à la spéculation dogmatique. C'est ainsi que, se plaçant au point de vue de ce monde surnaturel d'où il contemple l'affliction présente et malheureusement durable des disciples, Jean estime que momentanément la virginité est préférable (Apoc , xiv, 4). De là se forme naturellement et simplement, en prenant un conseil pour l'expression d'une vérité dogmatique la pensée de la supériorité delà virginité. Au point de vue de ce monde supérieur, qui dicte par ses destinées propres les événements terrestres. Jean formule la prédestination sous une figure qui a particulière-