‹ La pensée religieuse dans le Nouveau TestamentChapitre 73 sur 78 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

FORMATION DE LA PENSÉE MYSTIQUE I. LA nUINB PB JERUSALEM

Il est certain que la carrière apostolique de Jean ne s'arrête pas au moment de l'apparition de l'Apocalypse. Sa vie s'est prolongée beaucoup au delà et c'est par de dures expériences que se fontdésormais le développement de sa pensée etla modification de ses dispositions. Qu'il soit ou non l'auteur de l'Apocalypse, l'apôtre est alors très en vue, c'est sur lui que compte la chrétienté. Nous sommes arrivés au moment de la ruine de Jérusalem et cet événement, qui a une importance ôapitale pour les destinées du christianisme, ne saurait être sans influence sur l'apôtre Jean. Pour tout membre du cercle apostolique, c'est une catastrophe effroyable. Sans doute d'une part c'est un jugement de Dieu, c'est la punition de l'incrédulité du peuple élu, c'est le juste châtiment du crime odieux qu'il a commis en condamnant et en crucifiant son Messie. Envisagé sous ce jour, le désastre national est une revanche de Christ et les disciples doivent en éprouver de la joie. Mais d'autre part quelle destruction de leurs propres espérances ! Il faut renoncer à la conversion du peuple dans

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son ensemble, à la réalisation juive, par le moyen delà nation juive, du règne visible de Dieu sur la terre. C'en est fait, le peuple élu semble rejeté par Dieu.

Plus un chrétien avait conservé d'attaches au judaïsme, de conceptions juives, et plus le terrible événement devait le frapper au cœur, l'ébranler dans sa pensée. Or Jean particulièrement était resté très juif. La ruine de Jérusalem est pour lui un bouleversement, et par une réaction bien naturelle à un caractère enclin à Texagération comme le sien, amène un détachement complet. Pour bien comprendre, il importe d'examiner les choses de près. Jusqu'ici la carrière de Jean a suivi un développement progressif sans secousse et sans rupture. Il a commencé par être bon Juif, fidèle Israélite ; sur le fond de sa conscience juive se greffe solidement l'influence du Baptiste qui détermine la crise morale décisive ; ensuite survient en Jésus l'objet digne de son amour auquel s'attache son cœur, mais surtout le messager de Dieu par excellence, le Messie qui apporte la réalisation des espérances nationales. Jean estime que son affection pour Jésus et les relations d'amour qu'il a entretenues avec le Maître sont affaire privée, son cas particulier, absolument exceptionnel; mais le principal à ses yeux, l'universel, c'est la réalisation que Jésus donne aux espérances nationales, c'est l'avènement du règne de Dieu. Jésus est personnellement l'ami intime ; mais ce qui lui semble plus important, ilestle Messie et le Sauveur. Â travers tous ces changements, le fond reste le même ; tout est construit> établi sur le fond juif.

Or, voici à propos delà ruine de Jérusalem le fond juif lui-même qui sombre *. Ce que sa haine pour les bourreaux

^ CTest ainsi que peut s'expliquer ce que Renan regarde comme impossible : « S*il y a quelque chose d'évident, c'est que l'Apocalypse d'une part, l'Evangile et les trois Epitres d'autre part, ne sont pas sortis de la même main. L'Apocalypse est le plus juif, le quatrième Evangile est le moins juif des écrits du Nouveau Testament... IJoeseule chose reste claire, c*e8t que Jean ne peut être à la fois Tauteur des deux séries d'ouvrages

466 LA CONCaEPTION MYSTIQUE DU CHRISTIANISME

de Jésus, ce que son besoin de vengeance n'avaient pu faire, l'événement historique le produit de suite. Jérusalem et le Temple sont détruits, le règne de Dieu ne peut plus s'établir pratiquement en Palestine, tout ce qu'on avait précieusement conservé du judaïsme pour ne pas empêcher la conversion du peuple dans son ensemble est désormais bien superflu. Peu à peu on pourra le laisser de côté sans scrupule. Mais surtout Terreur des disciples a été grande, durant toute leur vie avec leur Maître, en particulier l'opinion de Jean se trouve singulièrement fausse, que le principal pour lui a été de connaître le Messie et de goûter à l'avance les avantages et les privilèges du règne messianique. Il faudra à ce sujet se contenter de ce que l'on a possédé pendant la vie terrestre du Maître. C'est une période sans lendemain. Non, l'essentiel n'a pas été le prélude du royaume messianique, puisque ce royaume n'aura pas lieu. Ce que Jean a connu de meilleur et de plus sûr, c'est l'affection du Maître, c'est l'amour de Jésus. Voilà qui ne peut préparer aucune déception, voilà le grand privilège durable, indestructible, que le Sauveur a accordé au disciple préféré ^

qa*on lui attribue. Aucune des deux séries n^est peut-être de lui ; mais certainement les deux séries ne sont pas de lui. x>

Beyschlag attribue la différence de pensée, de conception, de point de Tue à rinfluence de la ruine de Jérusalem, mais sans entrer dans une explication détaiUée.

Haag : a Dans l'Ëvangile, respire Tamour ; dans TÂpocalypse, la haine et la vengeance. Dans TEvangile, Dieu, être spirituel, veut être adoré en esprit et en vérité, et la félicité suprême est au ciel. Dans TApocalypse, Jérusalem sera le centre du royaume millénaire du Messie et les élus y jouiront d*un bonheur tout matériel. Dans l'Evangile, Tennemi du Christ, c*est la fraction juive; dans TApocalypse, Tétat anti-chrétien, c'est l'empire romain. Dans TEvangile, le royaume de Dieu est fondé, au moins en partie dans les cœurs, et l'épanouissement de la vie chrétienne s*y fera peu à peu ; dans TApocalypse il ne se fondera qu'à la suite d'épouvantables catastrophes et le triomphe tout extérieur du christianisme sera brusque, instantané. »

Sabatier : « Il est certain que ces deux ouvrages, nés dans la même région de l'Asie Mineure, malgré les différences qui les séparent, restent unis par un mystérieux lien de parenté. »

^ A ce moment, mais alors seulement, Jean aurait approuvé l'opinion

Ainsi, le résultat de la ruine de Jérusalem, c'est de produire une interversion dans la conscience que le disciple a gardée de son existence avec le Maître. Ce qui était à Tarrière-plan comme affaire privée, spéciale, l'amour qui l'unissait à Jésus devient le plus important, l'essentiel ; ce qui occupait la première place, la connaissance et la jouissance de l'avant -goût du règne messianique est désormais repoussé dans l'ombre. En même temps, tout ce que le cercle apostolique s'efforçait pieusement de conserver du judaïsme se montre superflu, inutile, et commence à être délaissé ^

Une autre influence générale de la ruine de Jérusalem, qui se fait particulièrement sentir pour Jean, c'est la solution radicale de l'antagonisme entre Paul et les chrétiens partisans de la circoncision. Les prétentions du peuple juif sont anéanties avec son existence légale. Les réclamations des chrétiens qui veulent rester juifs n'obtiendront plus de crédit auprès des païens. Heureusement pour lui, Jean n'a pas eu encore à se prononcer, et nous ne pouvons pas déterminer quel parti il aurait adopté. Mais désormais, la difficulté n'existera plus. Gomme il n'avait auparavant opposé aucun obstacle à la liberté d'action de Paul, il se trouve très bien placé pour sanctionner de son autorité apostolique le coup mortel porté aux partisans entêtés de la circoncision par la ruine de Jérusalem. Mais notons-le bien, pour lui, l'antagonisme n'est pas dépassé ou résolu. Il n'existe pas tout simplement. L'un des deux termes est supprimé. Il n'est pas, il ne saurait pas être question d'imposer la circoncision aux païens ^.

de Renan : ce On était son disciple, non pas en croyant ceci ou cela, mais en s'attachant à sa personne et en l'aimant. »

^ Ainsi s^explique ce que M. de Pressensé se borne à affirmer : « Nous constaterons dans le quatrième Evangile et surtout dans les Epîtres un progrès considérable dans la spiritualité de Tespérance chrétienne. »

* Rappelons Topinion de Renan: a La ruine du Temple et de Jérusalem fut pour le christianisme une fortune sans égale... Le temple survivant aurait continué d'être le centre de toutes les œuvres judaïques... La séparation d*avec le judaïsme eût été impossible ; or cette séparation était la condition indispensable de l'existence de la religion nouvelle, comme la

II. TRADUCTION PROGRESSIVE EN UNE VUE MYSTIQUE GÉNÉRALE DES SENTIMENTS DU COEUR

Il nous faut maintenant suivre dans Tâme et la pensée de Jean les modifications amenées par ce bouleversement radical de sa conscience de lui-même. Du moment qu'il cherche en lui ce que Jésus lui a apporté, il trouve avant tout son amour pour Christ. Ce que Jésus a donné au monde, c'est l'objet nouveau d'un amour qui dépasse tout amour humain, parce qu'il a les caractères de l'absolu. Voilà ce que le changement profond opéré dans les relations du disciple et du Maître par la mort de Jésus n'a pu modifier. Voilà ce qui, au contraire, s'est développé constamment et grandit encore, tandis que tout le reste diminue, tandis que l'importance attachée au règne messianique terrestre ou aux manifestations éclatantes de puissance extraordinaire s'efface et disparaît. Comme l'amour pour Christ domine dans le cœur de Jean, il en résulte nécessairement que la préoccupation et l'affirmation de l'amour l'emporteront dans sa pensée. Mais cet amour, ce n'est pas seulement un sentiment à côté de beaucoup d'autres, c'est le seul sentiment de ce cœur ardent, ce n'est pas un mobile à côté de beaucoup d'autres, c'est le seul mobile, ce n'est donc pas un élément, même très important, même essentiel à côté de beaucoup d'autres, c'est la vie même, la vie entière de Jean.

section du cordon ombilical est la condition de Texistence d*un être nouveau. »

Weizsâcker : a Jésus lui-même n*a pas de position vis-à-vis de la Loi, pour lui elle n^existe pas, parce que pour FÊglise de Tauteur elle n*est plus là avec l'importance qu'elle avait pour Tépoque précédente, et parce que d'après sa conception de la personne de Jésus, la Loi tombe d'ellemême. Ainsi la question de la justice pour les disciples de Jésus ne se pose même pas. »

Aussi, plus la clarté se fait rayonnante, éblouissante sur cet amour et sur la vie qui en est toute imprégnée, plus la pensée est amenée à envisager toute vie et tout être qui ne sont pas dominés par cet amour comme opposés à cet amour, comme sous l'impulsion de la haine. Un amour aussi vif et aussi exclusif n'admet en face de lui que l'extrême opposé, la haine. Il n'y a pas de milieu. Qui n'est pas dans l'amour est dans la haine. Voici donc à ses yeux le résultat de l'apparition de Jésus, c'est la séparation de l'humanité entière en deux groupes opposés: ceux qui aiment Jésus, ceux qui le détestent, l'amour et la haine.

Notons bien le changement que cette conception suppose chez l'apôtre Jean, Jusqu'ici, il a regardé sa relation d'amour avec Jésus comme son privilège particulier, maintenant il en vient à admettre que c'est là plus ou moins le partage de tous les chrétiens. Ce que Jésus attend de son disciple, c'est l'amour qu'il a trouvé dans l'apôtre Jean. C'est par là que Jean estime qu'on appartient à Jésus, et par aucun autre sentiment, par aucune autre espérance. Aimer Jésus de tout son cœur par dessus tout au monde, c'est être à Jésus, Ce qui caractérise le reste du monde, ceux qui n'appartiennent pas à Jésus, c'est qu'ils n'ont pas l'amour pour Jésus, et par conséquent vivent dans la haine pour le Maître. En vain ferait-on remarquer à Jean les actes de dévouement, les preuves d'affection que les non-chrétiens peuvent fournir. Jean considère comme le seul objet d'amour, Jésus, et comme le seul domaine où l'amour puisse exister, les relations avec Jésus. Un homme aime -t- il Jésus? Il est dans l'amour. Un homme aime-t-il abondamment tous au monde excepté Jésus ? Il est dans la haine contre Jésus ou absolument dans la haine. Le fait historique de l'apparition de Jésus est de telle importance que tout le reste cesse d'exister en comparaison ; c'est là la pierre de touche qui révèle le fond du cœur de l'homme : s'il suscite l'amour, c'est que l'homme est dans l'amour, capable d'amour; s'il ne suscite pas l'amour, c'est que l'homme est dans la haine. C'est ainsi que se forme cette première con -

ception mystique de l'amour et de la haine (Jean, xv, 9, 10, 18, 23;IJean, m, 13).

Mais voici que pour l'apôtre Jean, depuis que cet amour s'est forme dans son cœur, tout est apparu sous un jour nouveau, une lumière s'est faite jusque-là totalement inconnue. La clarté s'est produite dans son cœur : le besoin d'aimer qui le tourmentait, il le comprend maintenant, attendait seulement son objet ; de là s'expliquent tous les mystères du cœur, et les angoisses de la solitude, de l'isolement, et l'attrait que le cœur éprouve pour toute espèce d'objets, et l'insuffisance de toutes ces affections naturelles, et les déceptions et les peines profondes qui en résultent, et l'influence souveraine de Jésus, immédiate sur les cœurs bien disposés, moins rapide sur les cœurs déjà occupés, impuissante sur les cœurs aveuglés, qui s'imaginent avoir déjà trouvé l'objet digne de leur amour. La clarté s'est produite dans sa conscience: le devoir, l'obligation austère s'expliquent comme l'expression de la volonté du Maître encore inconnu, de là le sentiment de contrainte, de gêne qu'il impose naturellement, de là aussi le désaccord de la volonté humaine, qui préfère la volonté, le désir, l'influence de ce qu'il aime au devoir émanant d'un être qu'il n'aime pas ; de là aussi le remords d'avoir négligé et repoussé celui qui, sans qu'on le soupçonne encore, est digne de tout notre amour ; de là la joie du disciple dans l'accomplissement du devoir, qui lui apparaît comme l'expression* claire et parfaite de la volonté du Maître bien- aimé. La clarté s'est faite dans sa pensée, puisqu'il se trouve que Jésus répond à toutes les énigmes, éclaircit tous les mystères. C'est ainsi que Jean se sent dans la lumière à tous les points de vue, plus d'obscurités d'aucune sorte en aucune direction. Mais il n'estime pas que ce soit là son privilège spécial, c'est la conséquence naturelle et par conséquent générale de l'amour pour Christ. Les disciples sont donc tous sans exception dans la lumière, et Jésus lui-même est par là la lumière du monde (Jean, viii, 12, IX, 5).

Mais alors tous ceux qui ne connaissent pas l'amour de

CSirist, tous ceux qui pour Tapôtre sont encore dans la haine» ne peuvent à aucun titre posséder cette lumière, ils sont dans les ténèbres. En vain objecterait-on à l'apôtre qu'il y a d'autres explications, d'autres clartés que l'homme peut péniblement acquérir, que tous les mystères et toutes les énigmes ne sont pas naturellement insolubles. Pour lui, l'événement historique de l'apparition de Jésus est de telle importance que tout le reste cesse d'exister en comparaison. Ou bien Jésus projette surtout une vive lumière, absolument nouvelle, inaccessible en dehors de lui, ou bien de Jésus procèdent, découlent des ténèbres encore plus épaisses qu'auparavant ; Jésus comme la clarté éblouissante du soleil fait disparaître les pâles lueurs qu'on avait cru entrevoir avant lui. Ainsi se forme cette deuxième conception mystique, des ténèbres et de la lumière (Jean, i, 4-10 ; m, 19-21, xir, 35, 36, 46 ; I Jean, ii, 8).

Un autre résultat non moins important de cet amour de Jean pour Jésus, c'est qu'il se sent désormais dans la vérité. Quant à son cœur, vérité pleine, il en fait le seul usage normal en le donnant tout entier à Jésus ; quant à sa volonté, vérité pleine, il en fait le seul usage légitime, en se soumettant absolument à la direction permanente de Christ ; quant à sa pensée, vérité parfaite, il en fait le seul usage légitime en se laissant instruire, enseigner par Christ, en cherchant en Jésus la solution de tous les problèmes. Sa vie tout entière dans toutes ses manifestations s'écoule donc dans la vérité. Et cela, c'est le sort de tout disciple, parce que la vérité procède de Jésus et de Jésus seul. Il suffit donc d'aimer Jésus de tout son cœur pour être dans la vérité parfaite. Jésus est la vérité (Jean, vin, 31, 32, xiv, 6 ; II Jean ; III Jean).

Mais alors, celui qui n'aime pas Jésus n'est pas dans la vérité, il n'y peut être d'aucune manière et à aucun point de vue, il est donc dans le mensonge. Son cœur est dans le mensonge, puisqu'il n'a pas trouvé son emploi naturel, et qu'il se contente d'un objet indigne de son amour ; sa volonté est en proie au mensonge, puisqu'elle ne peut pas se sou-

mettre au Maître légitime, du moment que Jésus n*est pas aimé ; sa pensée est toute dominée par ce mensonge initial et essentiel que l'explication de tout n'est pas demandée à Jésus, n'est pas cherchée en Jésus. En vain, objectera-t-on à Jean que des vérités partielles, spéciales, peuvent être trouvées par les hommes, que la vie du cœur, que l'exercice de la volonté, que l'usage de la pensée sont encore chez un certain nombre de non- chrétiens sur plus d'un point, en plus d'un détail parfaitement d*accord avec le disciple de Jésus, et par là échappent au mensonge, et parla se rattachent à la vérité. Le fait historique de l'apparition de Jésus a une telle importance que tout le reste cesse d'exister en comparaison. Du moment que ce n'est pas à Jésus seul qu'on doit la vérité, tout ce qu'on peut connaître et posséder de vérité est obscurci par ce grand mensonge irréparable qu'on ne cherche pas en Jésus la vérité. Ainsi se forme cette troisième conception mystique de la vérité et du mensonge (Jean, i, 17, 14).

Un autre résultat de cet amour de Jean pour Jésus, c'est qu'il éprouve profondément le sentiment de la liberté, c'està-dire l'accord parfait, fondamental de sa volonté et de sa destinée ; il est ce qu'il veut être, et il veut être ce qu'il est. Son cœur a trouvé sa liberté pleine, parce qu'il a rencontré son véritable objet et y reste attaché ; il y a telle harmonie entre le besoin d'amour du cœur humain et Jésus-Christ, que le cœur qui s'attache à Jésus se sent en pleine réalisation de sa destinée, et par conséquent en pleine liberté. Notons bien que liberté ne saurait signifier ici indépendance, tout au contraire, ce terme implique la plus complète dépendance. Mais pour le cœur, indépendance signifie inaction, représente un état, non de vie, mais de mort. Le cœur dépend de celui qu'il aime, mais en même temps aime celui dont il dépend: c'est donc une nécessité inéluctable pour le cœur que la dépendance. La liberté pour le cœur ne peut être que la possession d'un objet d'amour qui répond parfaitement à tout son besoin d'amour, c'est-à-dire la réalisation vraie de sa destinée, son fonctionnement parfait sans entrave.

FORMATION DB lA PENSÉE MYSTIQUE 473

Sa volonté a, trouvé sa liberté pleine, parce qu'elle s'est subordonnée au Maître légitime. Ici encore liberté n'est pas du tout synonyme d'indépendance, ce mot liésigne au contraire la plus étroite dépendance. Indépendance de volonté ce serait souveraineté, et la souveraineté est le privilège de Dieu seul. La volonté est de sa nature dépendante, l'indépendance se réduit à la possibilité du choix de sa dépendance. Ce très court moment d'indépendance peut être le prélude d'une véritable liberté, si la volonté a trouvé le Maître légitime, qui lui fait réaliser sa destinée. La liberté, c'est le fonctionnement normal de la volonté, et elle ne se trouve que pour celui qui s'attache à Christ.

Sa pensée a trouvé sa liberté pleine, c'est-à-dire son indépendance à l'égard de tout, par sa dépendance complète de l'expérience individuelle. La liberté de la pensée, ce n'est pas la faculté de penser toute espèce de choses fantastiques, sans règle et sans frein ; c'est la possibilité de ne relever que de la réalité, que des faits, que des expériences personnelles ; c'est l'affranchissement des préjugés et des systèmes étrangers, c'est la sécurité de la pensée selon ses règles seules, c'est encore le fonctionnement normal de l'intelligence. Cette liberté pleine, entière, est l'apanage de tout chrétien parce qu'elle découle directement de l'amour de Christ (Jean, VIII, 32).

Mais pour tout homme qui ne s'attache pas à Christ, cette liberté est impossible. Le cœur qui n'a pas trouvé l'objet digne de son amour, ne fonctionne pas normalement, et du moment qu'il s'attache à un autre objet, il se donne un maître illégitime, il tombe dans l'esclavage. La volonté qui ne se soumet pas à l'influence de Jésus, semble faire à son égard acte d'indépendance, mais le résultat direct c'est qu'elle subit une autre influence, car la volonté ne peut pas fonctionner à vide ; toute autre influence que celle de Jésus étant illégitime, la volonté devient esclave. Par une fausse apparence de liberté elle tombe en un trop réel esclavage. La pensée n'est pas libre, subissant le contre-coup de fausses expériences,

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jugeant de la réalité en rapport avec Terreur fondamentale de la vie. Du moment que la vie d*un honune n'est pas dominée par Christ, elle est dans Terreur, de là une pensée esclave, faussée, erronée.

En vain on essaierait de faire comprendre à Tapôtre qu'il y a des témoignages éclatants d'indépendance et de liberté vraie fournis par des non-chrétiens ; pour lui, ces actions n'étant point inspirées par Christ ne peuvent pas être libres ; elles en ont l'apparence peut-être, non la profonde réalité. Le fait historique de Tapparition de Jésus a une telle importance que tout le reste cesse d'exister en comparaison. Si la rencontre de Jésus amène un homme à se soumettre à lui, voilà la démonstration péremptoire et l'assurance définitive que cet homme est libre ; si la rencontre de Jésus n'a pas ce résultat, il suffit, cet homme a été, est, et ne peut être qu'un esclave. Ainsi se forme cette quatrième conception mystique de la liberté et de Tesclavage (Jean, viii, 31-36).

Mais l'expérience de Jean Tentraîne à des affirmations toujours plus fortes et plus radicales. En regardant de plus près les choses, on s'aperçoit bientôt que de Tamour de Christ découle la vie ; c'est là pour Jean la source même de la vie. Jean estime être vivant. Son cœur est vivant, et cela vient de ce que Jésus y vit ; tout ce qu'il y a dans le domaine du cœur, Jean le doit à Jésus qui y tient toute la place. Si donc, pour Tapôtre son cœur est dans son fonctionnement normal, c'est que Jésus lui a communiqué la vie vraie, pleine, parfaite. En dehors de Tinfluence de Jésus il n'y a pas de vie possible (Jean, r, 4). En dehors des chrétiens, point de vie pour le cœur, la mort, voilà le triste spectacle qui s'offre aux yeux de Tapôtre.

Sa volonté est en fonctionnement normal, elle vit, parce que Christ vit en elle, parce que Tinfluence vivante et vivifiante de Christ s'y fait sentir. Mais en dehors de Christ cette vie n'est pas possible, il n'y a aucune vie, il n'y a donc que mort. Toute volonté, qui ne se soumet pas à Jésus, s'agite dans la mort.

Sa pensée est en fonctionnement libre assuré, elle est tournée du côté de la vie, influencée par la vie, en relation avec la vie, à cause de l'influence de Christ. Mais là où fait défaut cette influence de Christ, il n'y a pour la pensée que spectacle de la mort, étude de la mort, la mort elle-même. Jésus est donc la vie et la source de la vie (Jean, v, 21, 25, 26, 40, XI, 25, XIV, 6; I Jean, i, 2).

Avant d'avoir rencontré Jésus, le disciple lui-même était dans la mort. Mais Jésus lui a donné la vie, l'a pour ainsi dire ressuscité. Ce n'est pas ici l'expression de la nouvelle naissance, mais pour désigner le même fait un terme plus fort encore. 11 ne s'agit pas de donner une nouvelle vie à celui qui en a possédé déjà une inférieure, insuffisante, il s'agit de communiquer la vie à celui qui n'en a pas. C'est ainsi que Jésus est vraiment la nourriture qui donne la vie, le pain de vie (Jean, vi, 35, 48, 51), ou l'eau vive (Jean, rv, 14, vu, 37-38), qui communique et assure la vie, ou plus encore le cep (Jean, xv, 1-8), qui donne la sève de vie au sarment. Mais en dehorg de Jésus c'est le règne absolu et désolé de la mort! Et à cette hauteur de conception, il n'y a plus d'objection possible. Par définition, c'est-à-dire par expérience, il n'y a point de vie en dehors de Jésus, il n'y en pas même les apparences. C'est ainsi que se forme cette cinquième conception mystique de la vie et de la mort (Jean, V, 24 ; I Jean, m, 14) *.

^ Beyschlag montre clairement la correspondance exacte de ce terme de vie, de vie éternelle, employé par Tapôtre Jean avec le terme de Royaume de Dieu qui se trouve dans les Synoptiques. Même contenu, même signification, même valeur. Mais alors, d'où vient la différence d'expression, Beyschlag ne le recherche pas. Nous croyons que la disparition du terme de Royaume de Dieu vient des espérances nationales que l'apôtre y avait dès le déhut attachées, et que les événements ont si cruellement démenties^ en sorte que depuis la ruine de Jérusalem, la formule Royaume de Dieu est devenue pénible, inacceptable pour Tapôtre. La substitution du terme de vie, de vie éternelle vient de son expérience, de son mysticisme croissant et conscient. D'ailleurs les deux termes sont certainement de même

La pensée s'élargit encore et Jean trouve de nouvelles conséquences de son amour pour Christ. Jean vit sur la terre les yeux tournés vers le ciel; ici-bas n'est pas sa patrie, il n'y met pas son intérêt. La terre, le monde visible n'est qu'une pâle et passagère apparence. La réalité pour lui est ailleurs, c'est le ciel. Et il ne s'agit pas là d'une belle espérance d'avenir, en faveur de laquelle il consentirait pour le moment à tous les sacrifices, non c'est la vérité actuelle qu'il n'est plus sur la terre, mais dans le ciel, et la raison en est toute simple, c'est que l'objet de son amour, Jésus-Christ, n'est pas sur la terre, mais dans le ciel. Là où est le cœur de l'apôtre, là est vraiment, réellement sa vie. Mais ce n'est pas son cas spécial, son privilège exclusif, c'est là ce que sentent et pensent tous les disciples de Jésus. Quant à ceux qui ne s'attachent pas à Jésus, il est impossible qu'ils connaissent cette vie dans le ciel qui est le sort des disciples. L'homme ne peut avoir au ciel que Jésus; s'il n'aime pas Jésus il n'a rien au ciel. Mais comme son cœur est obligé de s'attacher, il ne peut trouver d'objet à son amour que sur la terre, il aime sur cette terre, sa vie se passe donc entièrement et réellement sur la terre. Ainsi se forme cette sixième conception mystique, le ciel et la terre (Jean, m, 31).

Enfin, du moment que le cœur de l'apôtre appartient tout entier à Jésus, que sa vie est par là toute orientée et toute transportée dans le ciel, il accompagne et suit Jésus jusqu'au bout. Or Jésus est en relation permanente et intime avec Dieu. Il faut donc que le disciple soit introduit par Jésus dans cette communion avec Dieu, Jésus se trouve ainsi Tinter-

proyenance, ils ont été prononcés par Jésus. Et Beyschlag établit très clairement leur équivalence.

Weiss : « Pierre prêche la renaissance à l'espérance, Jacques, Timplantation de la loi parfaite, Paul, la justification et la nouvelle création par la grftce de Dieu, l'Epître aux Hébreux la TeXeiaxn;, et Jean la communication de la vie éternelle. Toutes ces expressions sont équivalentes, ce sont des formules diverses pour désigner le salut que Christ apporte k l'individu. »

médiaire où Dieu et rhomme se rencontrent constamment. Mais comme le disciple est entièrement à Jésus et que Jésus est entièrement à Dieu, il se trouve par là que le disciple est entièrement à Dieu. C'est là la dernière et sublime conséquence de Tamour absolu pour Jésus. Mais en dehors de Jésus il n'y a pas de chemin (Jean, xiv, 6), ni de moyen pour arriver à Dieu. Tout homme qui n'est pas à Jésus ne saurait être à Dieu. Mais alors comme son cœur doit s'attacher à la vie de la terre, et appartenir aux choses de la terre, il se donne à ce qui est sur la terre, puissant, dominateur, au monde. Comme Dieu désigne la puissance et l'autorité dans le ciel, le monde résume tout ce qui est puissance et influence terrestres. En dehors des chrétiens, les hommes appartiennent au monde et n'auraient qu'un moyen de lui échapper, à savoir l'amour pour Christ. Ainsi se forme cette septième conception mystique, Dieu et le monde (Jean, vu, 7, VIII, 23). Ainsi s'achève ce cycle de conceptions, toutes logiques et conséquentes, toutes absolues, qui constituent non pas un système, mais une vue d'ensemble, la pensée du mystique.

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