‹ La pensée religieuse dans le Nouveau TestamentChapitre 74 sur 78 · III. IB RAPPORT BB LA PENSEE MYSTIQUE AVEC LES PAROLES DE JÉSUS · texte numérisé non relu

III. IB RAPPORT BB LA PENSEE MYSTIQUE AVEC LES PAROLES DE JÉSUS

A mesure que ces conceptions, qui découlent directement de ses expériences, se présentent à la pensée de Jean, elles lui apparaissent non comme des idées nouvelles et bien personnelles, mais comme des réminiscences. Ces mêmes termes avec leur même acception, ces mêmes qualifications de Jésus et de la vie du disciple, il les a déjà entendus, il les connaît déjà. Le Maître a tenu ce langage. Mais autrefois on n'a pas compris toute la signification de ces paroles. On n'y avait vu dans le cercle apostolique que de brillantes figures, que des mots étincelants, qui avaient peu à peu disparu de la mémoire,

parce qu'on n'en pouvait faire le sujet habituel des prédications. Mais Jean comprend maintenant sous un jour nouveau tout ce côté des discours de Jésus, de ses entretiens intimes, familiers, qui s'est effacé de la tradition. Son expérience personnelle lui permet d'en apprécier la haute vérité et c'est la joie de son âme que de retrouver dans sa mémoire les paroles du Maître qu'il tire ainsi de l'oubli.

En effet, on peut prouver par les Synoptiques que Jésus a employé le langage mystique, qui ne lui était nullement étranger ^ Mais, d'autre part, il est inadmissible qu'un apôtre ait volontairement mis dans la bouche de Jésus des paroles qui auraient été simplement l'expression de ses propres pensées et de ses propres expériences. Enfin il est inacceptable qu'un disciple ait possédé un langage mystique plus développé et plus complet que celui du Maître. U n'y a pas de domaine où Jésus n'ait dépassé ses disciples. Si donc il est certain que Jésus a parlé à ses apôtres le langage mystique, c'est une hypothèse très plausible qu'il a prononcé tous ces mots, qu'il a connu et exposé toutes ces notions mystiques, si simples dans leur absoluité tranchante, que les disciples n'ont pas comprises dans leur profondeur et dont ils n'ont pu apprécier la valeur qu'à la lumière de leur expérience. Jean par conséquent ne découvre pas, il retrouve seulement dans sa mémoire la pensée de Jésus, mais il ne peut plus l'oublier, maintenant qu'elle est soulignée et illustrée par sa propre expérience.

Mais voici la différence entre Jésus et Jean, c'est que le Maître n'usait pas exclusivement de ce langage, c'est que cette pensée mystique n'était pas pour lui la seule, tandis que Jean n'a pas plutôt retrouvé ces paroles de Jésus, saisi

*■ « La présence de fragments mystiqaes dans les autres évangiles est une preuve que ces éléments particuliers n'ont pas été étrangers aux discours du Seigneur, mais plutôt à l'intelligence d'un certain nombre de ses auditeurs, et que la tradition n*a pas su les conserver avec autant de facilité. » (Reuss.)

ce côté de sa pensée, que tout le reste s'atténue ou s'efface, que toute sa puissance d'esprit et de cœur est désormais concentrée sur ce sujet. Le mysticisme, même celui de Jean, absolu dans ses conceptions, tranchant dans son dualisme constant, extrême et exagéré dans ses conclusions, nous paraît faux, inacceptable dans son exclusivisme. C'est un côté de la vérité, c'est l'expression d'une partie de la vérité, ce n'est pas toute la vérité. Jésus aussi domine et dépasse ce mysticisme et le pondère par d'autres considérations. Mais ce que peut la nature parfaite et souveraine de Jésus est impossible au disciple. Du moment que Jean a entrevu cette direction de pensée, il s'y lance à corps perdu et c'est bien son devoir, c'est bien sa vocation, puisque c'est l'expression de son expérience personnelle, c'est aussi sa grandeur et sa dignité incomparable. Sans Jean, sans son expérience mystique, toute une partie de l'enseignement de Jésus serait pour nous irréparablement perdue.

Ne doit- il pas nous rester la crainte que Jean lui-même n'ait pas tout retrouvé, et qu'un certain nombre de notions mystiques qui appartenaient au langage de Jésus lui aient échappé ? La réponse catégorique est impossible, mais l'expérience chrétienne nous permet d'afârmer que Jean doit avoir tout retenu. En effet, nous savons Jésus trop sage, trop prudent pour rien dire qui dépasse complètement l'expérience possible du disciple. Que Jésus n'ait pas exprimé toute sa pensée, c'est indubitable. Mais quand il parlait, il gardait la juste mesure de ce qui pouvait, immédiatement ou plus tard, devenir intelligible à ses disciples. Or, les termes mystiques qu'il a employés, la pensée mystique qu'il a exprimée ne pouvaient être compris qu'à travers l'expérience personnelle du disciple. Jésus a connu d'avance, a jugé ce que pouvait être l'expérience mystique chrétienne et y a proportionné ses discours. Et d'autre part l'expérience de Jean est indubitablement toute l'expérience mystique accessible au disciple de Jésus, personne ne l'a jamais égalé en ce domaine, comme personne n'est comparable à Paul pour

l'expérience psychologique. Ainsi nous pouvons avec pleine certitude nous attendre à retrouver chez Jean tout ce que les paroles de Jésus ont renfermé d'expressions et de pensées mystiques.

Nous connaissons maintenant dans ses traits principaux le mysticisme où la grande déception historique de la ruine de Jérusalem a jeté l'apôtre Jean et nous comprenons que telle devait être la pensée définitive du disciple qui dès le début avait soutenu avec le Maître exclusivement des rapports d'affection. Nous nous rendons compte par cet exemple de ce grand fait que la mémoire de Jésus gardée par les apôtres, identiquement la même au début, va se modifiant, se diversifiant suivant leurs expériences personnelles. Il y a chez les apôtres comme un cliché photographique de Jésus. Toutes les parties ne s'en développent pas également. Un seul réactif est capable d'agir sur ce cliché, c'est l'expérience personnelle. Suivant la vie intime des apôtres une partie ou l'autre de la mémoire de Jésus apparaît au jour. Il fallait Jean et ses expériences pour que le mysticisme du Maître ne fût pas oubliée

ly. CONSÉQUENCE MÉTAPHYSIQUE INÉLUCTABLE

Nous devons reconnaître aussi qu'il est impossible que cette conception mystique demeure complète et satisfaite

^ Nous croyons Topinon de M. de Pressensé entièrement erronée : « Il avait entrevu tout un côté de la personne et de la doctrine de son Maître qui avait moins frappé les autres apôtres : c'était le côté profond, mystérieux, concernant sa divinité, sa préexistence et son incarnation, v Du vivant de Jésus ce n* est pas plus vrai de Jean que des autres disciples. Mais après une longue expérience chrétienne cette différence s'établit réellement en faveur de Jean. Reuss dit beaucoup plus justement : « Les paroles du Seigneur contenaient un trésor de vérité inépuisable ; cbacim pouvait en prendre sa part dans la mesure de sa capacité morale ou inteUectuelle. »

d'elle-même, il lui faut bientôt uu prolongement métaphysique. En se développant, en s'affermissant, cette pensée mystique rencontre bientôt une sérieuse difficulté. Si tout découle de Jésus, si l'apparition de Jésus est un fait historique si fécond qu'on doive lui rattacher toute réalité ultérieure» avant lui, avant cet événement important il n'y avait donc aucune réalité. Si Jésus est le seul objet digne d'amour, on ne connaissait pas avant lui l'amour ; s'il est la seule source de vie, il n'y avait avant lui aucune vie ; s'il est le seul intermédiaire par qui se fasse la rencontre de Dieu et de l'homme, il n'y avait pas avant lui de communication entre l'homme et Dieu. Quand le mysticisme a poussé sa conception à l'extrême pour le présent et pour l'avenir, il devrait s'arrêter satisfait. Mais la logique veut qu'il aille aussi s'appliquer au passé et plus ses conclusions sont précises, extrêmes, plus elles deviennent embarrassantes. On peut admettre à la rigueur que tout soit concentré désormais sur Jésus, que pour le moment présent et pour l'avenir il soit la source de tout, mais on ne peut consentir à cette conséquence énorme que son apparition dans l'histoire soit le commencement de tout, une création gigantesque et subite. Si Jésus est tout, si hors de lui il n'y a rien, alors son avènement sur la terre est la Traie création, et non pas seulement pour l'humanité, mais absolument. Au moment où Jésus naît, Dieu crée l'objet de l'amour, la vie et la source de la vie, la communion possible de l'homme avec lui. Cela est franchement inadmissible.

Pour que Jésus, l'être historique, ne soit pas le commencement de tout, il faut qu'il ait préexisté à son existence humaine ; alors il devient seulement la révélation accessible à l'homme des réalités qui existaient de longtemps, mais hors de la sphère humaine. Ainsi l'objet de l'amour de tous les cœurs, la source de la vie pour tous les hommes, le moyen de la communion d'une âme humaine avec Dieu existait réellement dans le domaine de Dieu, et s'est seulement incarné dans la personne historique de Jésus. Ce qu'il y a pu avoir

avant rapparition de Jésus, d'amour vrai, de lumière, de vérité, de liberté, et de vie dans l'humanité, il faut déjà l'attribuer à Jésus, existant avant sa vie terrestre. Telle est la conséquence métaphysique inéluctable du mysticisme de Jean. Mais sous cette forme vague, elle suffit pleinement.

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