‹ La pensée religieuse dans le Nouveau TestamentChapitre 75 sur 78 · V. CONDITIONS DE l'aPPARITION DU QUATRIEME EVANGILE · texte numérisé non relu

V. CONDITIONS DE l'aPPARITION DU QUATRIEME EVANGILE

Un nouvel événement doit influer encore sur la pensée de Jean, c'est l'apparition des évangiles synoptiques. Il n'y a pas de doute que dans sa longue carrière, l'apôtre n'ait eu connaissance des écrits évangéliques. 11 n'y a pas d'hésitation non plus à ce sujet que l'auteur du quatrième Evangile a connu l'œuvre de ses prédécesseurs ^ En voyant combien ces récits, rapportant fidèlement les faits, et les paroles populaires de Jésus, passaient sous silence le côté plus intime de ses discours et la tournure mystique de sa pensée, Jean dut être amené à revivre en quelque sorte pas à pas son existence en compagnie de Jésus pour y relever des faits laissés dans l'ombre et surtout des paroles insuffisamment comprises, qui s'étaient effacées dans la tradition, parce qu'on ne pouvait les utiliser pour la prédication courante. Il va dans cette étude laisser de côté ce qui est suffisamment connu par la narration synoptique et s'attacher de préférence aux parties obscures ou incomplètement éclairées.

Ajoutons que c'est directement en vue de son troupeau et non pour son plaisir personnel qu'il se livre à ce travail. Aussi c'est en grec qu'il reconstitue directement ce qui a échappé jus-

^ « Non seulement il suppose d'un bout à Taulre la tradition sjnopti^ que, sans laquelle sa propre narration resterait souvent une énigme ; mais il la suppose écrite et fixée dans TEglise sous une forme à peu près semblable à celle que nous possédons encore. » (Sabatier).

qu*ici au souveair des apôtres. Ce n'est plus dans leur teneur araméenne et par traduction en grec que se recompose ce souvenir de la vie de Jésus, mais directement en mots grecs ^ 11 ne peut donc être question d'une reproduction littérale, comme pour une traduction. Les termes et leur valeur, la pensée remontent à Jésus, mais la forme est entièrement due à Jean, la manière d'exposer, l'art de la composition sont ici la part de l'apôtre^.

Ce travail que nous attribuons à un vieillard est peut-être invraisemblable, pour celui qui n'a pas l'expérience chrétienne. Mais nous croyons pouvoir affirmer qu'il n'y a là rien d'inacceptable pour un chrétien ^. Rien de plus plausible, en général, que ce fait qu'un vieillard se désintéresse des événements contemporains pour reporter avec prédilection sa pensée sur les souvenirs de sa jeunesse. Rien de plus certain que ce fait que les expériences de toute la vie peuvent avoir amené à un point de vue où les événements

^ Rappelons cependant que Tauteur da quatrième Evangile se montre malgré son langage, juif dans la tournure de son esprit : «c II y a dans le Nouveau Testament des styles plus marqués d'hébraïsmes ; il n*y en a pas de plus hébraïque de caractère. )> (Sabatier.)

^ «c Nous ne méconDaissons pas la part relative de la subjectivité de Fauteur dans la reproduction de ces discours ; ils ont pris, en passant par son souvenir, une teinte quelque peu uniforme, tout en étant constamment traversée par des mots lumineux, profonds, uniques, qui, comme on Ta très bien dit, y apparaissent comme des clous d'or. » (De Pressensé.)

3 Pas pour Haag, il est vrai : a Quand Jean écrivit TApocalypse, il avait plus de soixante ans et à cet âge on ne se développe plus. » Seraitil si difficile de trouver dans Thistoire contemporaine des hommes qui, après avoir franchi le cap de la soixantaine, continuent à progresser et même modifient profondément les allures de leur pensée et de leur parole en raison des événements? Sabatier : « De l'enfant du tonnerre que grondait Jésus à l'apôtre de Tamour, à la figure du Jean' ecclésiastique en passant par le voyant de Patmos, il y a une telle distance que si une seule âme d'homme Ta parcourue tout entière même pendant une vie de cent ans, nous nous trouverions en présence du plus prodigieux développement psychologique dont l'histoire humaine fasse mention. » Certainement, mais devons-nous trouver étrange qu'il se soit produit précisément sous l'influence de la cause la plus extraordinaire que jamais l'histoire humaine ait connue» l'amour passionné de Tâme d'un disciple pour Jésus ?

passés prennent une toute autre iniportance que celle qu*on leur a attribuée immédiatement. Rien de plus évident que cette préoccupation du prédicateur chrétien de faire tout servir directement à l'édification des âmes qui lui sont confiées. Le seul point délicat, où peut se rattacher l'hésitation est celui de la langue. Il n'y a rien d'inadmissible pour un chrétien à cette volonté d'un vieillard de posséder parfaitement la langue qui doit lui servir à l'évangélisation ; et il ne faut pas oublier ici que la longue carrière de l'apôtre suppose une vigueur peu commune de corps et d'esprit, et que la bénédiction de Dieu reposait sur ses fidèles serviteurs en toute chose. Mais encore à la rigueur on pourrait admettre le livre écrit, composé par un autre, mais directement sous l'influence personnelle du vieil apôtre.

Nous ne pourrons donc pas oublier que nous n'avons pas ici, encore moins que ce n'est le cas pour les Synoptiques, une œuvre historique pure. Le but du travail que fait l'apôtre Jean, d'abord en lui-même, puis en prédication pour son troupeau, enfin en rédaction d'un nouvel Evangile, n'est pas du tout de reconstruire simplement les faits et les impressions immédiates produites. Pour lui, Jésus a exprimé des idées, formulé des expériences, qui dépassaient tellement l'état d'esprit et d'âme de ses disciples qu'ils n'en ont pas du tout apprécié la valeur à première audition. Mais il met toute l'expérience de sa longue carrière chrétienne au service de la reconstitution de ses souvenirs, en sorte qu'il imagine Jésus parlant à des auditeurs arrivés déjà au niveau moral et intellectuel qui est celui de la vieillesse de l'apôtre et compris .immédiatement par des disciples possédant cette expérience et cette sagesse.

Par conséquent, il faut dire de cet Évangile, que le cadre historique repose sur des souvenirs personnels inaltérés ; que les discours n'ont pas été reconstruits de mémoire et par traduction, mais recomposés par la découverte dans l'expérience personnelle de ces faits et de ces conceptions dont Jésus avait autrefois entretenu les disciples ; que l'impression pro-

duite par leur lecture dépend entièrement du degré moral et spirituel du lecteur: si le lecteur est étranger à la foi chrétienne, ces discours ne sont pas pour lui, il n'y peut rien comprendre, il sera dans la position des indifférents à Jésus qui l'entendaient ; si le lecteur est un débutant dans la foi chrétienne, ces discours produiront sur lui l'effet de belles images et de grandes pensées, mais ne répondant en eux à rien de solide et de réel, s'évanouiront sans laisser de traces, comme ce fut le cas pour la majorité des membres du cercle apostolique ; mais si le lecteur est en possession de l'expérience mystique de Jean, ces discours auront pour lui toute leur valeur et toute leur saveur, ils permettront de pénétrer dans l'intimité de Jésus à la suite de Jean et au même titre que lui. C'est le lecteur que réclame l'Évangile. Que les autres se contentent des Synoptiques^ !

*■ Renan se montre incapable de comprendre les discours de Jésus dans l'Evangile de Jean. Il les accuse d*être tendentiels, de gnose obscure, de métaphysique contournée. On entre, dit-il, dans les aridités de la meta, physique^ dans les ténèbres du dogme abstrait. L'explication de ce jugement, c'est simplement que Renan se trouve trop loin de Texpérience mystique de Jean pour pouvoir la comprendre. Aussi, il ne peut se représenter comment ces discours ont été retrouvés par Fapôtre et les traite simplement de pièces artificielles. Beyschlag propose une explication beaucoup plus simple que la nôtre des Discours de Jésus dans TËvangile de Jean. Pour lui Jean dès le début, comme disciple de Jésus, a attaché peu d'importance au côté pratique et national des prédications de Jésus. C'est là à ce qu'il nous semble une erreur historique, une affirmation que les textes contredisent. Ensuite la mort et la résurrection de Jésus avaient amené Jean comme les autres apôtres à revenir sur ses souvenirs et à modifier ses impressions et conceptions premières. Aussi peu à peu se fait en lui la confusion du texte original et de l'interprétation par le Saint-Esprit. En attribuant à la mort de Jésus la modification de la pensée johannique, on ne peut plus accorder la composition de TApocalypse à l'apôtre, et on renonce à comprendre le retard apporté à la composition de l'Evangile. Enfin rien n'est plus juste que cette influence de l'expérience de l'Esprit sur les souvenirs de Jean, mais encore ne faut-il plus se contenter de ces expressions vagues et générales. Il faut chercher à déterminer précisément quelle est cette expérience de l'Esprit et montrer en détail son action et son importance. C'est ce que nous avons essayé de faire. « La théologie de Jean excite et attire moins l'esprit spéculatif, avide de faire de nouvelles découvertes et se réjouissant de voir son horizon s'étendre,

Enfin, un dernier événement qui eut son influence sur la pensée de l'apôtre, ce fut la rencontre d'hérétiques ou plutôt de l'hérésie formulée avec des apparences scientifiques. Il est incontestable que Jean se trouva en rapport avec Cérinthe. Quelle était la doctrine de Cérinthe? Nous l'ignorons. Il ne devait pas être seul de son espèce, mais avoir des amis, des admirateurs et des disciples. Ce qui rendait ces hérétiques très dangereux, c'est qu'ils avaient été chrétiens et probablement fervents, puis s'étaient séparés ou sur quelque point de doctrine ou sur quelque détail de la vie morale, du noyau de l'Église (I Jean, ii, 19). Avec la tendance de son esprit, Jean doit immédiatement établir une dualité nouvelle, en opposition fondamentale, irréductible. En face du christianisme se dresse pour lui désormais l'antichristianisme (I Jean, ii, 18).

Mais est-il possible d'apprendre quelque chose sur la doctrine de ces hérétiques ? Ces gens nient que Jésus soit le Christ, c'est-à-dire le Messie (I, ii, 22-23), qu'il soit Fils de Dieu, la révélation même du Père. Ils ne confessent pas Jésus venu en chair (II, 7), ils contestent ou l'incarnation ou la vraie humanité de Jésus (I, iv, 2). Ils ont beaucoup de succès parce qu'ils sont du monde et parlent son langage (I, iv, 5-6). Mais celui qui connaît Dieu ne les écoute pas. Nous voyons que la grosse question qui est agitée est celle de la nature de Jésus. Voilà le sujet des discordes, des discussions et des hérésies. Nier la messianité de Jésus, c'est la vieille opposition juive à

que le cœur, qui rempli d*un saint désir et acceptant avec reconnaissance ce qu'elle lui apporte est heureux même dans sa sphère restreinte. » (Reuss.) <c Le quatrième Evangile raconte ce que le Christ dit et faiU comme le vrai disciple Tentend et le voit. Pour entendre et voir ainsi, il n'est nul besoin d'avoir assisté charnellement aux événements qui se sont accomplis. » Cette affirmation de Chavannes est au moins surprenante; mais ce qui est absolument incompréhensible c'est que Chavannes, qui admet l'existence de ce vrai disciple en tous les temps de l'Eglise, ne juge pas même digne d'examen l'hypothèse cependant bien naturelle que ce vrai disciple a existé au sein du cercle apostolique, dans le voisinage immédiat de Jésus, a eu une première incarnation dans la personne d'nn des apôtres !

rÉvangUe ; nier que Jésus soit le Fils de Dieu, c'est une difficulté nouvelle, dont nous n'entrevoyons ni l'origine, ni la portée ; nier l'incarnation ou la vraie humanité, semble une opposition de nature toute philosophique.

Nous verrons peut-être se préciser la question et les différences, en examinant ce que Jean répond à l'antichristianisme. Pour résister à ces négations et ces séductions, Jean en appelle à l'expérience d'avoir été consacré, mis à part par Jésus, d'avoir reçu l'onction de celui qui est saint (I, ii, 20, 27). C'est là la certitude du chrétien, c'est l'expérience chrétienne garantissant la vérité du christianisme. Il faut donc éprouver avec soin les esprits, avant de leur accorder confiance (I, iv, 1-3). Il faut bien savoir de quel esprit un homme, un prédicateur est animé, avant de l'écouter et de le croire. Or à quel signe reconnait-on l'Esprit de Dieu ? A la confession de Jésus venu en chair, de l'humanité réelle et complète de Jésus, ou simplement de l'incarnation (I Jean, iv, 2). Dieu demeure en celui qui confesse que Jésus est le Fils de Dieu, c'est-à-dire la divinité de Jésus, ou simplement la parfaite révélation en lui de Dieu (I Jean, iv, 15). Il est né de Dieu celui qui confesse que Jésus est le Christ, c'est-à-dire la messianité de Jésus (I, V, 1). Voilà donc les traits de doctrine qui sont menacés, c'est donc bien en face du problème de la nature et de l'œuvre de Jésus que l'Église se trouve déjà.

N'oublions pas la position de Jean : tout pour lui découle de son amour pour Christ. Les vérités évangéliques qu'il affirme et veut maintenir en sont la conséquence directe et logique. Celui qui ne les accepte pas, ne peut pas connaître l'amour de Jésus. Rien d'intransigeant, d'intolérant comme cet amour absolu. Aussi il faut bien ajouter que Jean met ici l'Église chrétienne sur une voie absolument fausse, celle de juger aux paroles de la vérité de la possession de l'Esprit. Au nom de l'expérience chrétienne, il faut s'insurger. Non, il ne suffit pas qu'un homme professe telle ou telle doctrine pour qu'on doive reconnaître qu'il possède l'Esprit de Dieu. Non, il ne suffit pas qu'un homme ignore ou repousse telle ou telle

formule, pour qu'on doive lui refuser la direction de TEsprit de Dieu.

D'ailleurs notons-le, Jean ne dit pas cela. 11 donne dans une position critique et menacée une règle de prudence applicable directement aux circonstances, mais qu'on ne saurait transformer en maxime absolue. Pour lui, Jésus lui-même est menacé, on ne lui reconnaît plus rien de ce qui fait sa valeur : son rôle historique de Messie, nié ; la réalité de sa vie terrestre, niée ; la possibilité qu'en lui Dieu se soit pleinement communiqué aux hommes, niée ; alors Jésus et son œuvre se dissolvent en théorie philosophique, en abstraction métaphysique. Aussi il maintient sous une forme très générale les affirmations chrétiennes du rôle et du personnage historiques sans lesquels il n'y a plus rien de solide, de stable dans le christianisme.

Dans la position où l'apôtre Jean se trouve, on ne saurait lui donner tort. En présence'd'une Eglise qui n'a rien formulé d'une manière stricte, qui n'a à enseigner que des faits historiques et des expériences personnelles, il faut reconnaître comme un danger sérieux cette tendance à transposer tout dans la spéculation, la métaphysique. Du moment où s'éveille le besoin dogmatique auquel l'Eglise n'a que trop cédé, il faut réclamer des fidèles qu'ils se contentent des formules très simples où les disciples expriment naïvement les réalités historiques et psychologiques qui forment le fond du christianisme. Remarquons que Jean oppose ces formules brèves et compréhensives à une doctrine plus développée et plus compliquée, et ne songe nullement à les imposer aux simples fidèles, qui n'ont aucune préoccupation de spéculation. Enfin ne nous étonnons pas que Jean n'ait pas trouvé de solution à ce problème, qui trouble encore et préoccupe de nos jours les esprits religieux, de la mesure vraie où se reconnaît la possession du Saint-Esprit, du rapport qu'il y a entre la vie chrétienne et la doctrine chrétienne.

De toute manière, nous arrivons à cette conclusion qu'à ce moment dans l'Eglise la réflexion s'attachait à la personne de

Jésus et le besoin se faisait sentir d'une explication de sa nature et de son rôle extraordinaires*. Or, sous l'influence de la culture alexandrine, une théorie très simple se présentait aux érudits que préoccupait ce problème, c'est celle du Logos. Peu importe ce que pour l'école alexandrine signifiait ce terme. La question ici n'est pas de rechercher la part de vérité ou d'erreur de cette spéculation métaphysique. Une chose est très vraisemblable, à savoir que cette doctrine fut appliquée par les hérétiques à Jésus -Christ, et que la conséquence en était de faire disparaître les réalités positives de la vie de Jésus, de faire de Jésus un personnage étrange, plus abstrait que concret, objet de curiosité et de spéculation ^. Il

^ Nous comprenons par ces circonstances mêmes la différence que M. de Pressensé signale entre Paul et Jean : c Tandis que saint Paul insistait davantage sur Tœuvre accomplie par le Sauveur, saint Jean insiste surtout sur sa nature. » Mais M. de Pressensé exagère cette affirmation juste, au point d'oublier que malgré tout, l'importance de la nature de Jésus est subordonnée même pour Jean à Timportance supérieure de son œuvre. Nous ne saurions admettre cette conclusion : « Uincarnation est à ses yeux le fait capital du christianisme. »

^ Beyschlag propose une autre explication. Jean aurait puisé, indépendamment de Philon, mais comme lui, dans le fond commun de la tradition juive. Il s*appuie pour cela sur la tendance juive à personnifier Tactivitéde Dieu, pour la séparer de Dieu même et maintenir Dieu dans son élévation suprême. C'est de cette tendance que seraient provenues tout à la fois les doctrines métaphysiques de Paul, des Hébreux, de Jean, et la doctrine philonienne.

Weizsàcker remarque qu'on peut trouver dans les différents récits et discours les membres épars de toute une théologie messianique, sous cette forme spéciale d'une polémique entre Juifs et chrétiens. Nous nous permettrons d'observer que dans cette hypothèse Tattaque juive est très forte, et la défense chrétienne excessivement faible. 11 s'agirait donc dans l'Evangile du transfert dans la vie de Jésus d'une querelle d'école. La polémique contre les Juifs est donc un motif important de la composition du quatrième Kvangile. C'est en vue de ces discussions que l'auteur s'est mis sur le terrain de l'école alexandrine, où il se trouvait plus fort. Par l'adoption du terme de Logos, nous passons de la conception de la parfaite révélation de Dieu dans l'Evangile à celle de la parfaite révélation de l'être divin, delà nature divine en Jésus. Mais par là-même le Logos alexandrin est complètement modifié ; la notion, de philosophique devient religieuse. Tandis que toute son importance était dans la création, elle passe maintenant à

parait que cette solution par sa nouveauté, par son aspect scientifique et par ses allures mystérieuses, eut une certaine vogue, un certain succès. Impossible de préciser les contours de la doctrine en l'absence de tout document certain. Nous devons seulement retenir ceci : Jean n'a pas inventé le terme de Logos, cette conception s'est présentée à lui, non point sous la forme philosophique, mais déjà sous une forme chrétienne, mais il l'a trouvée dangereuse dans l'application qui en était faite à Jésus, aussi à son tour, il a été obligé de suivre les hérétiques sur le terrain de la spéculation et d'examiner le problème de la nature de Jésus.

On a bien raison de dire qu'ici nous sommes dans le domaine de la théologie ; l'apôtre va opposer une hypothèse théologique à l'hypothèse en cours empruntée au langage de l'école alexandrine. Mais il faut bien dire que ce qui pousse Jean à faire de la théologie, c'est que les adversaires en font de mauvaise, qui lui semble constituer un gros danger pour la piété. Pour lutter contre les hérétiques, Jean s'empare de leur terme de Logos, qui ne lui semble pas impropre à exprimer ses pensées chrétiennes, mais il y met tout le contenu de son expérience mystique. Nous avons vu que c'est la tendance

la consécration (reine Hingebung) de l'homme à la divinité. Comme la philosophie alexandrine réconcilie la foi juive et la pensée païenne, de même ici nous trouvons la réconciliation de cette philosophie monothéiste avec la foi chrétienne à la rédemption. Mais, résultat bien extraordinaire, il se trouve que Tadoption de cette théorie du Logos reporte Tintérêt sur la vie terrestre de Jésus, en y introduisant toutes les splendeurs de sa gloire actuelle. Il se trouve en fait que c'était un complément indispensable à rimage synoptique du Christ, et que nous avons ici l'explication suffisante de Tinfluence de cette personnalité. En conclusion, on ne saurait admettre ni que la combinaison de la doctrine du Logos avec la foi chrétienne se soit accomplie en un apôtre, ni qu*elle se soit accomplie trop loin de Imfluence décisive du témoignage d'un apôtre. Mais l'Evangile n'est pas du tout dirigé centra le gnosticisme. Le seul ennemi qu'il combatte^ c*est le judaïsme.

Harnack affirme très catégoriquement que la théorie du Logos ne saurait avoir été emprunté directement par l'auteur de l'Evangile à Philon et à la philosophie alexandrine.

même du mysticisme de Jean de ne pas pouvoir se contenter de l'existence historique de Jésus. Jésus étant pourl'expérience du disciple, tout, ou source de tout, doit avoir existé dès qu'il y a eu quelque chose, doit être à la base de toute existence et de toute création. Ceci est l'exigence de l'esprit logique appliqué à l'expérience mystique. Mais alors le langage philosophique fournit seulement le mot qui exprime cette réalité. Comme source de tout, il faut ad mettre le Logos divin (Jean, i, 1,14), existant avant la création, alors uniquement en relation avec Dieu, étant vie et source de vie, devenant lumière et source de lumière pour les hommes, et par conséquent donnant toute vie, fournissant toute lumière jusqu'au moment où sous forme historique, par l'apparition de Jésus, ce Logos est devenu pour les chrétiens, source permanente et pleinement accessible dévie, cause constante et sûre de lumière. Le Logos est seulement la projection de la personnalité de Jésus dans le passé, aussi loin qu'existe dans l'histoire de l'humanité une trace de toutes ces énergies que le langage mystique désigne et qui ne peuvent procéder que de lui ^

^ Nous ne nous contentons pas de TexplicatioB un peu trop simple de M. de Pressensé : « Le Fils s'appelle la Parole parce qu'il est la manifestation parfaite du Père. » Nous devons relever ici combien cette conception tbéologique qui s'exprime par ce terme de Logos se rapproche de la conception morale et religieuse que Jésus h*est faite de lui-même, en se désignant comme le Fils unique du Père. Nous avons exposé dans la première partie de ce travail, par quelle étude de conscience Jésus en est venu à reconnaître en lui avec une parfaite sûreté et une pleine certitude le Fils unique du Père. Le problème de la nature de Jésus s'est imposé à tous ses disciples, qui se sont appliqués à trouver au moyen des éléments de la pensée contemporaine Tinterprétation exacte de ce titre de Fils unique du Père. Consciemment ou non, tous ont cherché la solution. La conception historique s'arrête à Fidée du Messie, et en effet, dans ce domaine, c'est bien la traduction exacte ; la conception psychologique s'élève à l'idée du second Adam, du chef d'une nouvelle humanité, et en eifet c'est bien là l'expression simple et complète à ce point de vue de la mission et de la nature de Jésus : la conception mystique s'arrête à l'idée du Logos, qui mieux que celle du Messie, mieux que celle du second Adam, reproduit l'intimité profonde, ininterrompue do Christ avec Dieu. Mais il faut bien reconnaître que c'est encore la formule de Jésus lui-même qui est à la fois la plus simple, la plus claire et la plus complète.

La pensée dé Jean s'élève alors à cette hauteur sublime où Tensemble des choses se découvre dans une suprême unité. Cette grande dualité de Dieu et du monde ne se trouve plus irréductible, elle vient aboutir à cet intermédiaire, le Logos, c'est-à-dire la communication de Dieu au mondée Mais notons bien que c'est le dernier mot de la pensée humaine s'appliquant dans sa faiblesse à l'étude et à l'explication des expériences positives du chrétien, et non pas le point de départ, la base, le fondement. C*est là qu'aboutit la réflexion, c'est le dernier sommet qui se dévoile au regard après une longue ascension*. Si quelqu'un déclare ne pouvoir suivre Jean jus que~là, cela proufe simplement qu'il n'est pas aussi avancé que Jean l'apôtre, ou dans l'expérience mystique ou dans l'expression de cette expérience. Mais faire de la doctrine du Logos le Schibbolth du vrai disciple, c'est ne vouloir accepter comme membre de l'Eglise de Jésus que des êtres aussi complets et aussi avancés que Jean, et alors nous déclarons hardiment et sans crainte d'être réfutés que depuis Jean l'Eglise chrétienne n'en a pas compté un seul. Ou bien, c'est se contenter d'une doctrine acceptée docilement par la raison, sans appui, sans fondement dans l'expérience, et par conséquent sans grande valeur.

^ On peut se demander seulement si cet emprunt du terme de Logos, non pas à la conception alexandiine pure, mais à la conception chrétienne déformée sous l'influence de la philosophie alexandrine, n'est pas un indice que d'autres éléments de la pensée johaonique peuvent provenir de la même source. L'hypothèse offre au premier ahord quelque vraisemblance. Dans une étude consciencieuse et détaillée des principaux traits des Discours de l'Evangile de Jean, Beyschlag montre péremptoirement que cette hypothèse est inacceptable. En dehors du terme et de la conception du Logos* qui appartiennent à Jean, la pensée des Discours se meut sur le même terrain que les Synoptiques, et se trouve plutôt en contradiction qu'en accord avec le philonisme et la pensée alexandrine.

^ Pour Jean lui-même, cette conception du Logos est si peu le point de départ de sa pensée, si clairement au contraire, le dernier terme de sa conception théologique, qu'il laisse subsister dans ses écrits une foule d'indications en désaccord avec la théorie du Logos* tous les termes et toutes les formules qui supposent une action directe, personnelle de Dieu en dehors de Tiotermédiaire du Logos. Voir à ce sujet la démonstration détaillée de Beyschlag.

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