VI. LE MESSIE
C'est alors seulement, quand sa nature morale lui est devenue clairement compréhensible, quand l'œuvre à accomplir se dessine à ses. regards, que se pose pour Jésus la question des moyens à employer. Dieu qui lui assigne une tâche doit en avoir préparé et facilité Taccomplissement. Les circonstances au sein desquelles il se trouve placé doivent en quelque sorte lui indiquer la route. Il est né dans le peuple juif, c'est là son champ le plus naturel d'activité. Ce sont précisément les notions religieuses juives que son expérience morale vient remplir exactement d'un contenu positif. Elles lui serviront donc de véhicule commode pour faire comprendre et propager son expérience. Il convient de toute manière qu'il se fasse une place, qu'il se trouve une mission à remplir dans le peuple Juif. C'est la seule route, à lui accessible pour accomplir une œuvre qui lui est apparue dans le domaine de l'universalisme, dégagée de toutes les conditions mesquines, particulières à un temps ou à un peuple.
Or, il y a précisément chez les Juifs un certain nombre de notions qui recouvrent parfaitement cette œuvre, auxquelles sa tâche donnera leur contenu positif. Les Juifs attendent un Messie, un envoyé tout spécial de Dieu. Jésus se sent un
doit suffire de prêcher cet évangile pour que les écailles tombent des yeux des auditeurs, qu'ils voient clairement qu'ils ont préféré la boue aux vrais trésors et qu'ils soient gagnés. » Mais Chavannes ne recherche pas comment Dieu a fait connaître à Jésus cette bonne nouvelle, qui lui a causé tant de joie !
Weiss remarque que Jésus n'a jamais expliqué ce que c'est que le Royaume de Dieu, il se sert de cette expression comme d'une notion populaire, immédiatement intelligible. Voici quelle en est, d'après Sabatier, la signification : « Le royaume des cieux est le royaume du Père Céleste, un nouvel ordre de choses spirituel et moral oii la volonté de Dieu sera faite ici bas comme elle Test dans le ciel. »
Messie dans toute la force du terme, il est vraiment une apparition unique en son genre, une intervention toute particulière de Dieu au milieu du peuple élu. Jésus est le Messie. Ce Messie doit accomplir de la part de Dieu une grande œuvre de délivrance. Jésus se sent destiné à être Sauveur dans toute la force du terme, il délivrera les hommes de la puissance du Prince de ce monde. Son œuvre 'est bien l'œuvre messianique. Ce Messie doit apporter au peuple de la part de Dieu de grandes bénédictions. Jésus se sent source de bénédictions spirituelles dans toute la force du terme, il apportera aux hommes la liberté et la vie, il établira sur la terre le véritable règne de Dieu. Son apparition est le signal des bienfaits messianiques. Ce Messie doit entrer en lutte victorieuse contre tous les ennemis du peuple et de Dieu. Jésus a reconnu l'adversaire, et il déclare la guerre au Prince de ce monde. Seulement il en a mesuré Teffroyable puissance, il comprend ce que son peuple ne voulait pas voir, que c'est au prix de grandes souffrances, au milieu des périls redoutables que cette lutte surhumaine va dérouler ses péripéties. Aussi il prépare son cœur aux difficultés et aux angoisses de sa tâche. Sa mission sera bien une longue et terrible bataille.
Mais il ne saurait admettre que cette lutte ne soit pas victorieuse. La conséquence nécessaire, c'est son triomphe. Et cela non seulement dans le monde spirituel, à l'égard des cœurs et des consciences. Se contenter d'un résultat si restreint, ce serait manquer de confiance en Dieu, et dans l'excellence de son œuvre. Non, sa victoire se manifestera, éclatera, s'affirmera jusque dans le domaine des réalités sensibles, jusque dans les faits terrestres. Le règne de Dieu ne sera pas seulement la réalité morale, mais la réalité historique. Et c*est ainsi que la pensée de Jésus en vient après un long détour à se trouver en accord, ou du moins en ressemblance avec les espérances matérielles et nationales des contemporains ^
' Nous aCfirmoDB ici, avec Beyschlag, que ce D*est pas en conséquence <fe sa conscience de Messie que Jésus se sent Fils de Dieu, nââif tout^ au
cr
Alors toute l'histoire de son peuple s'éclaire à ses yeux d'une lumière plus intime et plus nette. Voilà le but de Dieu : en choisissant la nation juive, il a voulu en faire l'instrument de rétablissement sur la terre de son règne. Hélas ! que cette intention a été mal servie et mal comprise ! Yoilà en quoi consiste cette manifestation de l'amour de Dieu spécialement pour le peuple juif, c'est l'apparition en son sein de ces serviteurs fidèles qui ont travaillé à rendre la nation propre à la tâche que Dieu lui réserve. Hélas! que 'cette œuvre est encore peu avancée ! Voilà la signification de la religion juive, un acheminement à la religion parfaite, définitive. Hélas ! qu'elle est dégénérée sous l'influence des hommes ! Toute la longue histoire du peuple juif, ce n'est donc autre chose que la réalisation bien lente et progressive d'un dessein de Dieu, d'un plan de son amour, non point du tout pour assurer des privilèges à quelques hommes spéciaux, mais pour préparer hommes et peuple à lui servir d'instruments pour l'œuvre du salut de l'humanité. Lui Jésus ne se trouvait en somme que l'instrument par excellence, l'ouvrier dernier-venu, rendu capable par Dieu d'accomplir pleinement son intention de délivrance. Certes Dieu n'avait pas complètement abandonné les autres peuples, mais le peuple juif avait subi une éducation toute spéciale pour préparer les voies à Jésus. C'est ainsi
contraire parce qu*il se savait le Fils bien-aimé da Père Céleste qu'il en vint à rintelligence de son rôle lûessiaoiqae. Nous sommes très loin d'admettre Topinion de Ghavannes. « Par une erreur séculaire, la tradition chrétienne a jusqu*à notre époque prétendu que Tœuvre de Jésus avait consisté à se faire reconnaître lui-même en qualité de Messie. » Ghavannes appuie son opinion sur la conversation de Césarée de Philippe. On en trouvera l'explication, satisfiaisante et concluante, dans la Leben Jesu de Weiss. Ghavannes s^efforce de montrer que Jésus n a pas pu prendre pour son but d'établir sa messianité. Mais la vérité, c'est qu*il y a vu un moyen, et un moyen puissant, d*accomplir son œuvre. Cependant, Ghavannes convient au moins que c réellement Jésus a pensé qu'il n*y aurait pas d'autre Messie que lui, parce que son œuvre suffisait à la fondation du vrai règne de Dieu » .
Haag est plus près de la vérité. « Jésus se convainquit qu'il ne pouvait espérer de réussir qu*en rattachant son entreprise à l'idée messianique, la plus puissante et la plus intelligible pour sa nation.»
qu'il se rend compte que lui, Jésus, comme Messie du peuple juif, occupe la place centrale dans l'histoire de Thumanité. Il en est le point culminant ^ .
TIf. LA PREBXlSTBnCB
En précisant ainsi toujours davantage les rapports qui l'unissent soit à Dieu, soit à son peuple, soit à l'humanité, Jésus sent qu'il n'est pas le produit naturel et nécessaire du déyeloppement de sa race. II est dans le domaine de l'histoire une apparition nouvelle, un commencement nouveau, un point de départ. Notre conscience si imparfaite et si aveugle éprouve en faveur de Jésus ce sentiment vague, confus d'une taille surhumaine, d'un être qui, appartenant à l'humanité, la dépasse cependant de toute part. Cette impression devait être bien plus profonde pour la conscience claire et sûre de Jésus lui-même.
Notre jugement faillible et incomplet sur l'état dépêché de l'humanité nous présente la puissance du mal usant du merveilleux principe de l'hérédité, source de tout progrès, pour
*■ Tous les théologiens modernes sont d'accord pour mettre au centre de la prédication de Jésus, la bonne nouvelle du Royaume. S*il s^agit de déterminer ce que Jésus a cherché dans toute son activité terrestre, et ce que son ministère a réellement préparé ici-bas, c*estbien la seule solution que TEvangile présente, et que Thistoire confirme, le Royaume de Dieu. Mais on s*en tient généralement à cette notion, comme étant la véritable originalité de la pensée de Jésus, sans se préoccuper de sa formation. C'est la genèse de cette idée fondamentale du Royaume que nous avons cherché à établir. Et le résultat obtenu est celui-ci, que non seulement Tacti vite de Jésus, mais toute Tactivité divine dans le peuple d*Israël se formule par cette expression si simple et si complète, le Royaume ou le Règne de Dieu. Le Règne de Dieu, voilà la préoccupation, le but et le résultat de toute la religion biblique. L'originalité de Jésus n'est donc pas dans cette conception générale, mais dans la forme spéciale qu'il lui donne et qui imprimera son cachet au christianisme en opposition avec la religion juive : le Règne de Dieu réalisé par le Fils unique du Père.
faire des esclaves de tous les enfants, en sorte que nous devons reconnaître et affirmer qu'il ne naît pas un être humain qui ne porte déjà le sceau néfaste du péché. En con séquence, Jésus nous semble un être qui rompt cette chaîne fatale» un être qui échappe à cette loi redoutable, mais qui ne peut posséder ce privilège que parce qu'il n'appartient pas nécessairement à l'humanité, parce qu'il y est plutôt un élément étranger que la volonté de Dieu y a incorporé. Le jugement moral de Jésus plus éclairé et plus compétent reconnaît en lui-même et en lui seul l'homme normal, tel que Dieu le veut, tel que l'empire du péché empêche son apparition dans le cours naturel du développement de la race, n est vraiment aux yeux de Dieu le type de l'homme, aux yeux des hommes le modèle parfait, dans l'histoire le vrai fils de l'homme. Mais le fils de l'homme n'est pas la fleur de l'humanité, n'a pas poussé naturellement sur cette tige corrompue par l'influence du péché; il ne peut être que grefie sur la plante de la race, germe étranger incorporé à l'humanité pour la transformer. Jésus en vient à comprendre que son origine vraie, ce n'est pas l'humanité, mais un autre domaine ; sa présence est l'intervention au sein de l'humanité d'une sphère difierente.
Alors se présente à lui comme guide, pour arriver à une explication plausible, le fait exceptionnel de cet amour de Dieu pour lui, se manifestant dès sa naissance, avant qu'il ait pu d'aucune manière mériter cette faveur et en être digne. Pourquoi Dieu a-t-il mis toute son affection en ce petit enfant né à Bethléem dans une crèche? Pour quelle raison, au milieu des milliers d'enfants apparus sur la terre à cette époque ou en d'autres âges du monde. Dieu a-t-il choisi le fllsde Marie? Il ne saurait y avoir en Dieu aucune espèce d'arbitraire et de caprice. Dieu est souverain, c'est-à-dire ne fait rien à la légère, au hasard. Si Dieu a pour Jésus un amour tout spécial, si Jésus est à son égard comme un fils unique et bien-aimé devant son père, c'est que cet amour existait déjà en Dieu ayant Jésus pour objet longtemps avant sa naissance
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terrestre, c'est qu'il ne s'agit là que de la continuation d'une relation précédente. Jésus est d'une sphère étrangère à la terre où il était déjà l'objet de l'amour de Dieu. Il n'y a pas de changement en Dieu et s'il aime Jésus sur la terre comme son fils unique et bien-aimé, c'est que déjà avant son apparition sur la terre, Jésus était en relation avec lui comme un fils unique et bien-aimé avec son père, c'est que Jésus est réellement le fils unique et bien-aimé du père avant sa naissance. C'est ainsi que se forme pour lui la certitude de sa préexistence ^
De cette existence antérieure àsa naissance, Jésus n'a aucune espèce de souvenir, autrement il échapperait par là à la nature humaine et nous deviendrait absolument incompréhensible. 11 ne s'en représente ni la forme, ni les dispositions, autrement il serait soustrait aux conditions mêmes de la pensée humaine et serait un monstre. Mais il ne trouve l'explication complète de lui-même et de sa position historique qu'en prolongeant en avant de son apparition sur la terre les traits parfaitement clairs de ses relations terrestres avec Dieu. Pour
*■ Beyachlag établit avec beaucoup de force que Topinion juive contemporaine entendait la préexistence attribuée au Messie de telle manière que noua devons la nommer une préexistence idéale. Avec beaucoup de tact et d*habileté exégétique, il montre que les passages évangéliques pourraient s'expliquer très suffisamment avec la conception juive ainsi comprise et traduite en langage moderne. Nous croyons que c*est une grosse maladresse et une singulière inintelligence de la part de M. Wabnitz (Revue de théologie de Montauban^ mars 1893), de vouloir rétablir dans sa grossièreté le réalisme juif. Si Jésus n'a fait que s'appliquer à lui comme Messie, l'opinion contemporaine en y comprenant une préexistence réelle* nous devons déclarer qu*elle est pour nous parfaitement inacceptable. Mais le problème est mal posé. De toute manière, il nous importe peu que Jésus ait adopté l'opinion des Juifs, nous voulons savoir ce qu'il y a introduit d'expérience morale positive. Pour nous, nous admettons avec Beyschlag conti-e Wabnitz que la conception juive ne peut se traduire que sous la forme de la préexistence idéale. Mais nous ajoutons que l'expérience de Jésus le conduit très directement à la préexistence réelle. Jésus, la conscience que Jésus avait de lui-même, voilà le seul fait suffisant pour établir à nos yeux la valeur de cette idée, qui tout au moins dépasse absolument notre horizon intellectnel, de la préexistence réelle.
sa pensée, il n'existe que trois sphères : terrestre, céleste et démonique; le domaine de Thumanité, le domaine de Dieu, le domaine de Satan. Il est certain de ne pas appartenir du tout à la sphère démonique ; il est certain d'être seulement incorporé à la sphère terrestre ; il faut donc qu'il appartienne réellement à la sphère céleste ou divine, qu'il Tienne d'en haut. Dans ce mode antérieur de son existence, il était déjà moralement dans cette même relation d'amour avec Dieu qui le montre fils unique et bien-aimé du Père (Jean vi, 62, VIII, 58, XVII, 24).
Le but de ce changement pour lui de sphère, c*est d'accomplir pleinement les desseins de salut de Dieu. Il va devenir sur la terre l'instrument parfait des plans de Dieu à l'égard de l'humanité. Comme on ne peut admettre en Dieu de changement inutile, comme il est certain que les plans de Dieu s'exécutent depuis longtemps au sein du peuple juif, il devient probable, acceptable, que cette tâche que Jésus vient exécuter sur la terre n'est que le prolongement, l'achèvement d'une tâche déjà en voie d'exécution par son moyen, alors qu'il était dans une autre sphère et une autre forme d'existence. S'il est l'instrument parfait de la réalisation du salut sur la terre, c'est qu'il était déjà auparavant l'instrument des interventions de Dieu dans l'histoire en vue de préparer le salut. Durant des époques indéterminées, il a servi les plans de Dieu en demeurant dans la sphère céleste et sous la forme céleste d'existence, jusqu'au moment où l'exécution complète du plan de salut de Dieu l'a appelé à s'incorporer lui-même, comme un ferment à l'humanité viciée qu'il fallait régénérer. Or l'exécution du plan de salut de Dieu a commencé immédiatement au moment où l'humanité est tombée sous la puissance de Satan. C'est donc dès cette époque éloignée que le Fils unique a servi d'instrument au Pèreenvue du salut de l'humanité. Mais la prise de possession de l'humanité par l'adversaire de Dieu ne peut s'expliquer moralement qu'au début de son histoire. L'influence du péché n'a pu être possible que sur un être naturellement libre, appelé pour la première
fois à choisir entre le bien et le mal, entre l'obéissance à Dieu et la révolte. Que l'on suppose une première décision dans le sens de l'obéissance à Dieu, et l'humanité est mise dans cette condition favorable où le bien est désormais plus facile que le mal. Ce n'est qu'à l'occasion de la première détermination d'une volonté libre que le péché peut exercer sa séduction assez forte pour entraîner désormais l'humanité en cette condition défavorable où le mal est plus facile que le bien. C'est donc jusqu'à l'apparition de l'humanité sur la terre que doit remonter cet office d'instrument du salut que Jésus se reconnaît dans sa préexistence.
Alors s'explique parfaitement pour lui ce qui constituait un point obscur dans les prévisions messianiques des prophètes, la position du Messie qui est à la fois descendant àe David et supérieur à David. Le Messie appartient à la descendance de David, et, comme tel, est dépendant de David, mais il s'y est incorporé, etde nature illa dépasse, en sorte qu'il lui reste supérieur (Matth. XXII, 41-46; Marc, xii, 35-37; Luc, xx, 41-44).
D'ailleurs l'Écriture qui attribue à de simples auditeurs des messagers de Dieu et aux messagers eux-mêmes le titre de dieux a préparé les voies pour l'acceptation par les Juifs de ce fait extraordinaire et inquiétant pour un esprit strictement monothéiste, de Tapparition sous forme humaine d'un être qui appartient à la sphère divine (Jean x, 31-38).
Nous voici arrivés au résultat de cet examen de conscience plus approfondi et élargi par les considérations historiques. Jésus contemple le tableau grandiose et séduisant qui résume et explique sa propre personne. Il remonte à la création et à l'apparition de l'homme ; il assiste à la scène tragique qui décide des destinées de l'humanité, où la liberté se trouve entre l'ordre de Dieu et la séduction du tentateur ; il reconstruit entièrement les grands traits de cette œuvre de sauvetage ordonnée et voulue par le Père, exécutée dans ses détails par le Fils, tandis que, comme une épidémie rapide, l'empire du péché gagne de proche en proche et jusqu'en ses sources les plus cachées toute l'humanité, jusqu'au moment où un élé-
méat nouveau, une sève nouvelle est donnée par Dieu à la plante ainsi dévastée, sous la forme du Fils incorporé à rhumanité pécheresse, dans sa parfaite sainteté et sa communion intime avec Dieu, inoculé à chaque âme humaine par son influence salutaire, sanctifiante.
Supposons qu'un homme, à force d'imagination et de raisonnement, arrive à cette conclusion à son sujet, et se figure faussement être le Fils unique du Père, venu sur la terre pour opérer le salut de l'humanité pécheresse, la triple conséquence de cette conviction nous apparaît inévitable : 1® un orgueil insupportable, une préoccupation de lui, de ses propres avantages et de sa dignité, c'est-à-dire un égoïsme hypertrophié, en sorte que cet homme sera rendu par là souverainement ridicule, un personnage grotesque; 2® une incapacité complète d'accomplir quelque œuvre que ce soit, l'immensité de la tâche, la largeur des horizons, Téblouissement des sommets entrevus l'empêcheront de se contenter des petits débuts, de la lenteur des progrès, de l'obscurité des semailles, ne lui permettront pas de trouver sa vraie place et de s'y tenir; 3* la folie déjà en germe chez lui, car un esprit déséquilibré seul pourrait se complaire à de telles imaginations sans reconnaître que la base y fait absolument défaut, s'accentuerait et s'aggraverait, car le cerveau humain n'est pas capable de porter le poids d'une si énorme conception.
Mais si nous trouvons chez l'homme qui a nourri ces grandes pensées une humilité parfaite, un oubli complet de luimême, nous saurons qu'il y a chez lui un sentiment si profond qu'il a trouvé la vérité, la vérité dans ce qu'elle a de plus réel et de plus sûr, que l'esprit, au lieu de se surexciter et de s'enfler, présente toutes les apparences du calme, de l'assurance et de la paix. Mais si nous le voyons se mettre tranquillement à la tâche la plus cachée sans impatience et sans indignation, nous reconnaîtrons que cet esprit est vraiment maître du temps, le comprend dans toutes ses conditions et ses exigences et n'attend pas ce qu'il ne peut pas donner, que cet esprit est vraiment en possession delà pleine
LE FILS UflIQUE DU PERE 81
connaissance de la causalité, en voit le mécanisme complet et parfait et se place naturellement au bout de la chaîne, attendant le résultat final de son fonctionnement normal ; mais si nous le voyons sage et prudent, ne méprisant pas les conditions de la pensée et ne cherchant pas à les brusquer, nous comprendrons que cet être est plus grand encore que les conceptions qui habitent son cerveau, qu'il n'en est pas dominé, mais les domine. La conduite pratique de Jésus est la preuve a posteriori de la sûreté de ses investigations et découvertes, de la réalité de ses appréciations.