Œuvres, IX, p
d'une impatiente fébrilité, dans ces lig.ies q j'en 178o, sous l'assaut même d'une vague de tristesse, il griffonnait pour le marquis de Barol : « Le besoin de produire, gémissait-il, le besoin de produire, sans aucune explosion possible! Il y a de quoi crever. Jugez delà fermentation. C'est tout juste la machine de Papin. »
Il voulait donc produire. Lire encore, lire toujours, entasser notes sur notes, ne suflisait pas à sa fièvre. En lui des idées s'accumulaient, qui voulaient exploser, rayonner.
« Quelquefois, continuait-il, pour me tranquilliser je pense (sincèrement, sur mon honneur) que ce» espèces d'inspirations qui m'agitent comme un«! pythonisse ne sont que des illusions, de sottes bouffées du pauvre orgueil humain, et que si j'avais toute ma liberté, il n'en résulterait à ma honte qu'un ridiculus mus. D'autres fois, j'ai beau m'exhorter aussi bien que je puis à la raison, à la modestie, à la tranquillité : une certaine force, un certain gaz indéinissable, m'enlève malgré moi comme un ballon. Jn me perds dans les nues avec Monsieur de l'empyrée, je voudrais faire : je voudrais, — je ne sais ma foi pas trop ce que je voudrais *. »
Xavier de Maistre, un demi-siècle après, parlant de son frère au comte de Marcellus, lui dira :
1. Maistre à Barol (lettre publiée par Clément de Paillette, op. cit., p. 223).
« II fallait à Joseph le tumulte des capitales et le choc des esprits, quand il me suffisait k moi d'un brin d'herbe. Le génie de Joseph s'élançait vers les espaces célestes pour planer d'en haut sur la pauvre humanité, tandis que je demeurais terre à terre auprès d'elle^.»
Mais Joseph, en cette année 1785 où il confiait à Barol ses malaises, était condamné à « demeurer terre à terre » auprès de la pauvre humanité savoisienne, cadre restreint dont il se sentait écrasé; et tant bien que mal il se consolait en disant à son ami : « Tiraillé d'un côté par la philosophie et de l'autre par les lois, je crois que je m'échapperai par la diagonale ». Il ne pressentait pas, certes, ce que serait cette diagonale, et qu'elle lui serait tracée, coûte que coûte, par un événement qui s'appellerait la Révolution française.
La Révolution française, ce fut la destruction de sa vie, mais aussi la fécondation. Son âme fut mise à l'épreuve par toute une série de catastrophes : le plaidoyer pour la Providence, asséné jadis à sa petite sœur Jeannette, garantissait que sa religion saurait y faire face. Déraciné de ce point de l'espace où sa naissance et sa profession l'avaient fixé, Maistre, par une magnifique maî-
1. Préface de Réaume aux Œuvres inediles de Xavier de Maistre, p. LXVI (Paris, Leraerre, 1877j.
trise sur lui-même, conquerra cette grâce, de ne plus même se sentir attaché à un point du temps ; par un nouveau geste d'émigré, il brisera cette dernière attache ^ Plus il souflrira personnellement de cette prodigieuse succession d'événements dont il sera la victime, plus il faudra, pour réussir à les comprendre un peu, planer audessus d'eux et au-dessus de ses propres déchirements, se détacher tout à la fois du temps et de soi-même, laisser à Dieu le soin du lendemain en disant philosophiquement : « L'homme ne vit jamais demain, il ne vit qu'aujourd'hui- », et puis prendre élan, tout allégé, vers des cimes d'éternité, qui lui paraîtront éclairer de quelques lueurs tant d'obscures nouveautés.
Ces lueurs ne valaient-elles pas la peine d'être achetées par des malheurs personnels? Maistre était le Pococurante^ qui ne voulait pas gagner des fluxions de poitrine en courant après la fortune, cette gueuse 's qui, dès 1796, « tout paraissant perdu » pour lui, fera graver autour de ses armoiries, portant des fleurs de soucis, la devise :
1. Œuvres, IV, p. 124: « Il faut savoir sortir de soi-raêmo et s'élever assez haut pour voir le monde, au lieu de ne voir qu'un point. » *