‹ La pensée religieuse de Joseph de MaistreChapitre 28 sur 109 · Œuvres, X, p · texte numérisé non relu

Œuvres, X, p

àme; toujours sur la brèche, qu'elle pleurât une mère ou qu'elle pleurât une patrie, pour justifier la sagesse de Dieu.

Magnifique et fécond « fatalisme », qui soustrayait à l'oppression des amertumes la liberté d'un grand esprit, et qui savait balayer, d'un beau souffle de résignation, les nuages accumulés, et voir au delà de ces nuages, et voir au-dessus d'eux! Cette doctrine de résignation, par ailleurs, était tout le contraire d'une maîtresse d'inaction. Car elle laissait à l'homme quelque chose à faire, et beaucoup. On n'a rien écrit de si décisif, sur l'action immense de la puissance morale à la guerre, que le septième entretien des Soirées : Maistre explique qu'une bataille ne se perd pas matériellement, et qu'une bataille perdue est une bataille qu'on croit perdue * ; l'importance du facteur moral ne fut jamais magnifiée avec une aussi éloquente précision. M. Vermale signalait dernièrement que ces pages de Maistre trouvèrent en 1900, à notre École supérieure de guerre, un commentateur, qui n'était autre que le futur maréchal Foch. « Une bataille gagnée, poursuivait celui-ci, c'est une bataille dans laquelle on ne veut pas s'avouer vaincu*. »

1. Foch, Principes de la guerre, 6*édit., p. 269 (Paris, Berger- Levrault, 1919). — Vermale. Le Savoy a7-d de Paris, 14 et

Pour défendre la doctrine de Maistre sur la Providence contre le reproche d'être une discipline de passivité, il n'y aura désormais qu'à se souvenir, le livre de Foch en main, que c'est avec les conceptions maistriennes sur le gain des batailles que la Grande Guerre a été gagnée. Le Dieu de Maistre, quelque absolu qu'il soit dans sa souveraineté, n'est pas un Dieu que paralyse la spontanéité des énergies, et qui marchande aux hommes la gloire.

A l'origine de l'illustration littéraire de Maistre, il y eut la Révolution, cette Révolution que subissait son « fatalisme » et qu'interpellait son génie, cette œuvre de Satan, peut-être, mais d'un Satan devenu, pour des plans divins insoupçonnés, un auxiliaire inconscient, involontaire. C'est parce que dépaysé, parce que désorbité par cette Révolution, que Maistre trouva, pour s'épanouir, un terrain qu'en des époques plus calmes sa petite patrie savoyarde lui refusait. Bienfaisantes furent pour lui, malgré leur apparente cruauté, les rigueurs de sa destinée : elles furent les ouvrières de sa vocation d'apologiste. A distance, il semble qu'elles commentent elles-mêmes son œuvre de

28 août 1920. M. Vermale fait aussi observer que le maréchal Foch, dans une intervieio donnée en septembre 1918 à un correspondant de YlllusLralion, définissait la victoire, tout comme Maistre, un « plan incliné ».

penseur et qu'elles plaident, elles aussi, elles surtout, pour le « gouvernement temporel de la Providence », qui sut les faire tourner à la commune gloire de Dieu et de son serviteur Maistre. Comment au cours même de ces rigueurs se paracheva et dans une certaine mesure se rectifia, d'abord à Lausanne auprès des prêtres émigrés, puis en Russie auprès des Jésuites, la formation religieuse de Maistre ; comment s'amendèrent ses conclusions au sujet de Filluminisme ; par quels coups de pouce — coups de pouce de la « Providence » — se laissa modeler et guider, au nom même de ses conceptions religieuses, cette vie qui se consolait d'être errante en se sentant [mystérieusement gouvernée ; et par quelles étapes, enfin, l'ancien Frère de la Sincérité fut conduit à devenir l'auteur du Pape ; la seconde partie de ce livre l'apprendra.

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