Correspondance diplomatique, édit. Blanc, II, p
allaient être les étapes, flottaient, en quête d'un abri, les épaves de deux Eglises : épaves de l'Eglise de France, qui, naguère réfugiées en Savoie, devaient s'effacer devant les armées révolutionnaires; épaves de l'Eglise de Savoie, qui préféraient l'exil à la nécessité de prêter serment. Dans le seul « diocèse de Genève », dont Annecy était le centre, on constatait que six cent trentedeux prêtres émigraient en Piémont'. Et sous les regards de Maistre ambulant, deux Eglises sans terre, sans patrie, promenaient elles-mêmes leur virile détresse.
1. Victor Pierre, Revue des Questions hisloriques, i" juillet 1898, p. 123 et 134.
LE SEJOUR DE LAUSANNE : UN APPRENTISSAGE POUR l'avocat de LA PAPAUTÉ
Lausanne fixa Maistre, pour un temps. Sa plume s'acérait, pour lancer au delà des Alpes les Lettres savoisiennes . Discrètement, il organisait un service de renseignements sur les faits et gestes des révolutionnaires en Savoie, et puis entrait en relations avec les insurgés lyonnais'. Les agents de la Révolution le surveillaient, et l'un d'eux, Venet, dans une railleuse dépêche, montrait Maistre « faisant gravement subir des interrogatoires, dans sa salle d'audience qui est en même temps la cuisine », aux émigrés qui
1. Vermale, Annales révolutionnaires, septembre-octobre 1920, p. 383-388. — Descostes, Joseph de Maistre pendant la Révolutiên, p. 471-490.
sollicitaient des passeports pour le Piémont'. Nombreux étaient les prêtres qui savaient le chemin de cette « cuisine » : ils trouvaient, auprès de Maistre, des secrétaires-prêtres, Noirot, Saunier. Les uns apportaient des nouvelles, d'autres demandaient des secours, d'autres venaient causer. La vie douloureuse de Maistre se mêlait désormais, quotidiennement, à la vie douloureuse de l'Église. « II se charge de faire des collectes pour les prêtres déportés », écrivait Venet.
On a calculé que de 1794 à 1797, parmi les 1.212 émigrés qui se blottissaient à Lausanne, il y avait 128 prêtres, dont 67 venaient de France et 61 de Savoie* : trois d'entre eux, Thiollaz, Besson, Bigex, devaient plus tard porter la mitre, sur les sièges d'Annecy, Metz, Chambéry. Pour la première fois depuis la Réforme, la messe, dans Lausanne, se célébrait au grand jour, dans l'oratoire de la baronne d'Holca ; la Révolution française, là-bas, réintégrait le catholicisme. Dans ce terroir calviniste où l'avait transplanté l'âpreté
1. Mandoul, Joseph de Maistre et la politique de la maison de Savoie, p. 39, n. 4 (Paris, Alcan, 1899). — Maistre, par surcroît, organisait-il des enrôlements? Nous ne le croyons pas, car il résulte du Journal inédit, 3 janvier 1794, que Maistre signa une déclaration d'après laquelle il ne faisait aucun enrôlement pour le roi de Sardaigne, et qu'il en donna sa parole d'honneur à M. de Buren, seigneur baillif de Lausanne.
2, Tiescosivs, Joseph de Maistre pendant la Hevolution, p. 321.
de son destin, Maistre était comme environné d'une vaste colonie sacerdotale que le malheur même des temps rendait fervente. L'abbé de Thiollaz y jouait le rôle d'un é veilleur d'âmes : il organisait des retraites, pour « évangéliser les nobles victimes de l'honneur qui avaient préféré la terre étrangère à la trahison ». Vainement Albitte, le proconsul révolutionnaire, se flattait-il de déchristianiser la terre savoyarde; Thiollaz étudiait les cas de conscience créés par les lois de la Convention ; il faisait école de missionnaires qui s'en iraient furtivement, en terre savoyarde, éclairer les consciences, confesser, prêcher, immoler Dieu et peut-être s'immoler. Maistre admirait cette campagne de zèle : « Depuis quinze siècles, écrivait-il, on ne demandait que la sainteté à cette classe d'hommes ; aujourd'hui l'héroïsme qui fait braver la mort est encore leur apanage, comme au siècle de Dèce et de Dioclétien* ». L'Eglise savoyarde, qui n'avait plus d'autre force que ses vertus mêmes de prosélytisme, semblait plus riche de sève, plus allègre en son élan, qu'au temps où planait et pesait sur elle la protectrice hégémonie de la
1. Œuvres, VII, p. 261. — Nestor Albert, Vie de Mgr de Thiollaz, I, p. 127, 185, 193, 214 (Paris, Champion. 1907). Nous sommes très icdevabks, pour 1 élude de ce séjour de Lausanne, à un travail inédit de M. Vermule.
dynastie et du Sénat. Et ce spectacle devait attacher Maistre à l'âme apostolique de Thiollaz. Au surplus, leurs deux intelligences étaient destinées à se comprendre. Un jour que Vuarin, le futur curé de Genève, demandait si l'Eglise ne devrait pas suivre, à l'égard de la Révolution, la même politique que jadis à l'égard des Barbares, Thiollaz ripostait :
(( Il y a une nature et tôt ou tard elle revient à son but. La société a des règles qui ne dépendent pas d'elle ; elle peut les méconnaître pendant quelque temps, mais bientôt elle est priée d'y revenir. Les gouvernements ne font pas des actes de volonté, mais de jugement, c'est-à-dire qu'il y a des lois universelles qui règlent le sort des sociétés. Je n'ai pas le plus léger doute sur le terme de la Révolution, sur la réintégration de ce que les ignorants présomptueux de la fin du siècle ont regardé comme des préjugés et des erreurs '. »
Ces lignes, qui sont du 27 août 1793, pourraient être signées Maistre. Or, ce prêtre, dans une heure tragique, avait proclamé, au nom du chapitre d'Annecy, que le Christ lui-même avait institué l'ordre hiérarchique du gouvernement de l'Eglise, et que le Pape possédait, de droit divin,
1. Martin et Fleury, Histoire de M. Vuarin, I, p. 43 (Genèye, 1861).
une primauté de juridiction ^ Maistre savait que ce confesseur de ce qu'on appelait alors les « doctrines ultramontaines » avait failli en devenir le martyr. Dans son contact avec Thiollaz, Maistre apprit à regarder Rome comme elle devait être regardée, — cette Rome dont plus tard il écrira dans son Journal : « Il faut faire un livre sur Rome ou n'en pas parler ^ » . L'élève bientôt dépassera le maître : lorsque Thiollaz^ en 1796, rédigera l'acte de rétractation qui devait être signé par l'évêque constitutionnel Panisset, Maistre trouvera que « ce n'est pas assez fort », et libellera la formule en termes plus durs ^ ; et lorsque en 1820 s'imprimera le livre du Pape, un lecteur surgira, pour « attribuer aux conciles le pouvoir de déclarer le Pape hérétique, s'il y échoit », et cette proposition, sur laquelle Maistre aura « de grands doutes* », sera signée Thiollaz.
\. Albert, op. cit., I, p. 12^) (déclaration du 25 février 1793).