‹ La pensée religieuse de Joseph de MaistreChapitre 34 sur 109 · Œuvres, VII, p · texte numérisé non relu

Œuvres, VII, p

constance, mais en philosophe expert à s'asseoir sur les cimes de l'histoire, il était fatal que le langage qu'il avait tenu sur la Révolution française au peuple de Savoie lui fît l'effet d'être trop terre à terre, et de ne donner de cet effrayant phénomène qu'une image rétrécie, étriquée, et presque coupable de trop laisser dans l'ombre les arrière-plans divins. En février 1798, moins de cinq ans après la publication des Lettres, on lit dans le journal inédit où Maistre, depuis 1790, notait les événements de sa vie :

« J'ai brûlé le manuscrit de mes Lettres savoîsiennes, composées à une époque où je n'avais pas la moindre illumination sur la Révolution française ou, pour mieux dire, européenne. Malgré les vues droites qui les ont dictées, je les ai prises en aversion comme le fruit de l'ignorance '. »

1. Journal inédit, février 1798. Au demeurant, je ne sais trop si Maistre eût écrit, en 1798, cette phrase des Lettres savoisiennes : « Pourquoi ne pouvait-on découvrir, après soixante siècles, des vérités nouvelles dans la politique comme on en découvre dans la physique ou les mathématiques » ? [Œuvres, Vil, p. 64). Et certainement il dut se reprocher assez vite d'avoir un peu manqué de vigueur, dans ces Lettres, pour condamner le « droit à l'insurrection» (VII, p. 60), et d'avoir paru faire à Rousseau un reste de concession en déclarant» que tous les gouvernements sont le résultat de la convention tacite des hommes réunis » CVII, p. 154). Enfin une phrase de la troisième Lettre : « Vous ne devez point aimer votre souverain parce qu'il est infaillible, car il ne l'est pas » (VII. p. 156), devait tôt ou tard choquer Maistre comme une atteinte à ce postulat d'infaillibilité sur lequel lui paraîtra reposer toute souveraineté.

L' « illumination », pour reprendre le mot de Maistre, s'accomplit dans Tété de 1794. La marquise de Costa venait de perdre son (ils, lieutenant au corps des grenadiers royaux. Maistre adressait à cette mère un un Discours de consolation^, dont beaucoup d'exemplaires — le Journal nous en est témoin — furent distribués à ses amis et aux libraires ; et dans ce discours on lisait :

<( Il faut avoir le courage de l'avouer, Madame : longtemps nous n'avons point compris la Révolution dont nous sommes les témoins ; longtemps nous l'avons prise pour un événement. Nous étions dans l'erreur ; c'est une époque; et malheur aux générations qui assistent aux époques du monde! Heureux mille fois les hommes qui ne sont appelés à contempler que dans l'histoire les grandes révolutions!... Heureux les hommes qui passent sur la terre dans un de ces moments de repos qui servent d'intervalles aux convulsions d'une nature condamnée et souffrante! »

Maistre se voyait destiné à vivre désormais parmi les convulsions. Mais il ne récriminait pas :

« Sous l'empire de l'Être très bon et très grand, déclarait-il, tous les maux dont nous sommes les

1. Sur la mort du jeune Eugène Costa, voir Marquis Costa de Beauregard. Un homme d'autrefois, p. 219-244 (Paris, Pion, 1877).

témoins et les victimes ne peuvent être que des actes de justice, ou des moyens de régénération également nécessaires. N'est-ce pas lui qui a dit, par la bouche d'un de ses envoyés : je vous aime d'un amour éternel? Cette parole doit nous servir de solution générale pour toutes les énigmes qui pourraient scandaliser notre ignorance. Attachés à un point de l'espace et du temps, nous avons la manie de rapporter tout à ce point ; nous sommes à la fois ridicules et coupables ^.y>

Ces deux textes décisifs, qui pourraient servir d'exergues, le premier aux prochaines Considérations sur la France, le second aux lointaines Soirées de Saint-Pétersbourg , témoignent que Maistre, dès 1794, insérait la Révolution française dans le plan divin, et qu'il adhérait à toutes les rigueurs de ce plan, comme à tous ses mystères. Saint-Martin, en 1795, dans sa Lettre à un ami, dira de la Révolution qu'elle est « un événement surnaturel et universel » ; et Adolphe Franck, de s'écrier plus tard : Voilà où Maistre a puisé la doctrine de ses Considérations ! Mais cette doctrine, elle pointe déjà dans le Discours à Madame

\. Œuvres, VII, p. 273-275. — Voir, dans le même ordre d'idées, au sujet du fonctionnement de la justice divine, le curieux morceau anonyme : Vision dans une nuit du mois de mai, publié en 17i)4 dans le Journal littéraire de Lausanne, et que M. Baldensperger reproduit dans la Revue de littérature comparée, janvier-mars 1921, p. 142-150, comme étant peut-être une page inédite de Maistre.

de Costa, antérieur d'un an à l'écrit de de Saint- Martin. Et le manuscrit de Maistre : Etude sur la souveraineté, qui remonte à 1794, précède de trois ans l'Eclair sur l'association humaine, où Saint- Martin expliquera que la souveraineté des peuples est leur impuissance, et qu'elle consiste à laisser faire la Providence. Le penseur catholique et l'illuminé philosophe n'avaient point à se faire l'un à l'autre des emprunts : une certaine atmosphère commune continuait de les imprégner, à travers laquelle ils observaient ciel et terre, et la communauté du prisme amenait l'analogie des conclusions.

Une époque donc commençait : c'est en plongeant son regard dans les conseils de l'Eternel que Maistre interprétait les cinq dernières années vécues par l'humanité. Elles n'étaient pas un accident : elles étaient un prologue, une préparation, le sanguinaire avènement de quelque chose d'inconnu, de lointain. A l'arrière- plan de l'attentat commis par l'Homme révolutionnaire contre Dieu son souverain, Maistre pressentait peu à peu des fins providentielles, inconnues de cet Homme, et pour lesquelles, sans le vouloir, cet Homme travaillait; et le caractère « satanique » de la Révolution n'en excluait nullement la prédestination divine, puisque Dieu, pour une échéance incer-

taine, faisait de Satan — de Satan vaincu d'avance — son involontaire collaborateur. Il est libre, ce Satan, et l'Homme aussi est libre; et cependant le Dieu de Maistre demeure le Tout- Puissant, et connaît et concerte les fins suprêmes que réalisera, sans le savoir, l'humaine folie. Maistre, dès 1793, avait écrit à M"* de Costa :

« La sottise et la scélératesse humaine sont deux immenses aveugles dont Madame la Providence se sert pour arriver à ses fins, comme l'artiste se sert d'un outil pour exécuter ses ouvrages. La lime saitelle qu'elle fait une clef? Tous les personnages exécrables ou risibles qui s'agitent dans ce moment sur la scène du monde sont des limes. Quand l'ouvrage sera fait, nous nous prosternerons pour le recevoir des mains du grand Ouvrier'. »

Dans les Considérations, qui se seraient intitulées, si l'éditeur n'eût pas « craint de scandaliser le xvni" siècle^ », Considérations religieuses sur la France, Maistre diagnostiquera : « Si la Providence efface, c'est sans doute pour écrire. » Bossuet, dans le passé, avait aussi montré la Providence « effaçant » les Empires, et puis écrivant; et cette écriture de la Providence, c'était l'Evan-

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