Œuvres, IX, p. 290, 290-291, 32«-8a
nait partout cette grande phrase : « Le Pape fera tout ce que Bonaparte voudra », Maistre déclarait « penser bien autrement », et croire le Pape « inébranlable ». Le détracteur de Pie VII était devenu son avocat; l'avocat, en 1809, devint un admirateur, qui célébrait « l'intrépide conduite » du pontife. Quelle audace avaient eue les Anglais, en 1805, de traiter Pie VII de marionnette! Maistre protestait, oubliant son propre mot de polichinelle. Quant au sacre, il ne cachait plus désormais qu'à cet égard même il commençait d'excuser Pie VII comme le faisaient « les janissaires du Saint-Siège ^ »
(( Ces « janissaires », c'étaient les Jésuites : après avoir formé Maistre adolescent, leur influence s'exerçait sur Maistre quinquagénaire. « Eux seuls, avait-il écrit dès 1794, auraient pu empêcher la Révolution. » Il s'était complu, dès cette date, à les regarder survivre à la ruine de leur ordre et fournir vingt et une victimes au massacre des Carmes.
« Semblables à ces animaux vivaces dont les membres, divisés par le couteau du physiologiste, semblent se partager la vie qu'ils possédaient en commun, et présentent encore à l'œil étonné les phénomènes de
i. Œuvres, X, p. 193 ; XI, p. U, 283-285.
la nature vivante, les Jésuites, membres épars d'un corps désorganisé, ont reproduit, sous nos yeux, tous les caractères de l'association ; même fermeté dans leurs systèmes, même attachement aux dogmes nationaux, même antipathie pour les novateurs^. »
Or voilà qu'il retrouvait les Jésuites, et qu'il les retrouvait associés, dans le seul point du monde où grâce à Catherine II et Paul I" ils eussent pu survivre comme membres d'un corps organisé : la Russie. Et ceux-ci « faisaient pour lui l'impossible, » lui prodiguaient toute « politesse imaginable, » et souvent il prenait « le café » avec leur général ^.
« Mon grand-père les aimait, mon père les aimait, ma sublime mère les aimait, je les aime, mon fils les aime, son fils les aimera, si le Roi lui permet d'en avoir un ». Ainsi Maistre parlait-il des Jésuites à son beau-frère Saint-Réal, qui, lui, ne les aimait pas^. « Sans cette dame qui est là à côté de moi, dira-t-il plaisamment en 1818 à l'abbé
\. Œuvres, I, p. 392-393.
2. Œuvres, XII, p. 138. — Descostes, Correspondant, 25 juillet 1899, p. 249.
3. Œuvres, XIII, p. 42G. De fait, Rodolphe de Maistre, dont l'éducation religieuse avait jadis été confiée par Maistre à un ancien Jésuite (Journal, 23 janvier 180i)), aima beaucoup les Jésuites à son tour, puisqu'une manifestation qu'il risqua dans la presse en leur faveur le fit révoquer, en 1848, de ses fonctions de gouverneur de Nice (Margerie, Joseph de Maistre, p. 422-425).
Vuarin, je me ferais Jésuite, mais elle ne veut pas se faire religieuse*. » Une autre fois, se rappelant apparemment ses complaisances de jeunesse pour la pensée de Rousseau, il écrivait : « Je dois aux Jésuites de n'avoir point été un orateur de l'Assemblée constituante*. » Et dans V Essai sur le principe générateur, qui est de 1809, Maistre rêvait d'une statue de saint Ignace, dressée « dans quelque ville opulente assise sur une antique savane », et libellait à l'avance l'inscription du piédestal : A rOsiris chrétien^.
Pouvait-il mieux témoigner à ces Jésuites sa déférence intellectuelle, qu'en adhérant finalement à toutes les nuances de leur jugement sur le sacre de 1804, sur ce geste papal qui avait offusqué, à vif, toutes les susceptibilités de Maistre, comme si tout un pan de sa doctrine politique s'était senti sapé?
\. Œuvres, XIV, p. 124.