Œuvres, XIII, p
3 Œuvres, 1, p. 272.
MAISTRE EN CHASSE DE DOCDMENTS : l'aPPEL INÉDIT DE 1805 AU CHEVALIER DE H...
Au demeurant, même en ses heures de grande colère contre le Pape, Maistre n'avait nullement abdiqué ses desseins d'apologiste. Le volume : Religion E, prouve qu'en I80o — l'année même où cette colère était au paroxysme, — il songeait à tirer de ses notes un nouvel écrit sur le protestantisme, où il se serait efforcé de battre les protestants avec leurs propres armes, c'est-à-dire avec des citations de leurs auteurs. Nous trouvons dans ce volume la minute d'un Mémoire que le 7 décembre 1805 Maistre remit à « M. le chevalier de H... » en vue de *ce travail. Il y sollicitait l'aide d'un catholique allemand, pour obtenir des citations de textes allemands ; il voulait des originaux
« fidèlement transcrits », et que le titre de l'ouvrage, le format, le chapitre et la page fussent cités avec une « exactitude superstitieuse » ; et ces exigences dénotent, chez l'auteur du Pape, une sévère méthode ^ Il lui fallait, d'abord, des textes protestants favorables au catholicisme, et puis des textes « montrant l'embarras où se trouvent les Eglises protestantes faute d'avoir un point fixe. » Une autre série de citations devait avoir trait aux conséquences du protestantisme. Que devenait, en pays de Réforme, l'éducation de la jeunesse? Maistre réclamait des détails sur l'état de la moralité dans les universités ; et certains passages de sa Troisième lettre sur l éducation publique en Russie et de son Mémoire sur la liberté de renseignement public, attestent qu'il les obtint^. Que devenait, en pays de réforme, l'unité de la société civile? Maistre ici, construisant une théorie, demandait des preuves empiriques :
« L'effort inévitable du système protestant est de faire diverger l'opinion, et par conséquent de s'opposer à l'unité nationale, même dans les lettres et la philosophie. Dans un pays livré à ce système, on dira le pour et le contre sur des objets qui réu-
\. Voir au sujet de la sévérité de la méthode, chez Maistre, les remarques du P. Dudon, E/wdes, 20 octobre 1900, p. 147-150. 2. Œuvres, VIII, p. 192 et 271.
Dissent ailleurs les opinions. Les principes seront dans une fluctuation sensible; un auteur, porté aux nues il y a vingt ans, aujourd'hui sera oublié, etc., etc. Si l'effet existe on doit s'en apercevoir, et si l'on s'en aperçoit on doit s'en plaindre. Il faudrait voir sur les lieux mêmes si cette mine mérite d'être creusée. »
Et Maistre, enfin, voulait faire interpeller, sur les bords de la Sprée, philosophes et théologiens.
(( Les philosophes de l'Allemagne protestante ayant ouvertement attaqué le christianisme dans ces derniers temps, on désirerait dans ce genre une collection des traits les plus frappants. On désirerait surtout mettre dans tout son jour la secte de Kant et n'avoir à citer que les écrivains les plus marquants.
Mais les théologiens protestants sont bien autrement importants que les philosophes. On peut dire de ceux-ci qu'ils ont suivi l'impulsion générale de leur siècle, et que ceux de France ou d'Angleterre ont tout aussi mal fait. Il n'en est pas de même des théologiens dont les erreurs sont une suite naturelle et prédite du système protestant. Il faut donc montrer la corruption de la théologie protestante devenue tout à fait socinienne et déiste. Il faut signaler ces exégèses allemandes qui font disparaître entièrement l'inspiration des Livres saints et mesurent tout au compas écrit de la raison humaine. Un théologien allemand a fait un livre intitulé : Mythologie hébraïque de ^Ancien et dv Nouveau Testament, comparée à celle
des autres 'peuples ^. C'est uu étrange livre de la part d'un théologien, et peut-être il fournirait quelques lignes brillantes. On recommande par-dessus tout Herder, et parmi ses ouvrages les Lettres orientales. »
Le regard inquisiteur que, dans cette lettre, Maistre jetait sur la pensée germanique, ne devait plus s'en détacher. Il y avait un coin d'Allemagne vers lequel s'envolait volontiers son imagination curieuse : c'était cette bibliothèque de Hanovre qui conservait — Maistre le savait depuis 1796 — un manuscrit de Leibnitz, où s'exprimait l'adhésion du philosophe à la notion catholique de l'Eucharistie. Maistre, en 1810, essayait, vainement d'ailleurs, de se le faire communiquer, et se berçait de l'espoir que ces pages du « plus grand des protestants », le jour où elles seraient exhumées, rapprocheraient peut-être du catholicisme l'orthodoxie luthérienne-.
i. Maistre fait allusion au livre de Geo. Lor. Bauer, intitulé Hebràische Mythologie des Allen und Neuen Testaynenls und Parallèle aus der Mythologie andern Voelker, publié à Leipzig en 1802.
2. œuvres, XII, p. 474 et 486; XIII, p. 27; XIV. p. 115. Sur ce manuscrit, qui faillit un instant être publié par Bonald et qui fut finalement publié par les Sulpiciens, voir Méric, Uii toire de M. Emery, II, p. 367-369 (Paris, Poussielgue, 1895).
l'évolution des jugements de maistre
AU SUJET DE l'ILLUMINISME
L'influence des Jésuites et sa familiarité croissante avec les courants intellectuels de l'Allemagne amenèrent Maistre à réviser ses jugements sur l'illuminisme. Lorsqu'étaient parus les Mémoires de l'ancien Jésuite Barruel pour servir à l'histoire du Jacobinisme, Maistre, à Gagliari, les avait lus : un manuscrit de six grandes pages, très denses, nous le montre, en 1801, courbé sur ce livre, en copiant certaines phrases qui lui déplaisent, et débridant sa mauvaise humeur. Barruel insinuant que les maçons avaient raison de se réclamer des Templiers puisqu'ils étaient « leurs pareils par l'impiété, leurs pareils par les complots », Maistre évoquait le souvenir de tant
de maçons « exilés et ruinés pour le Roi » . Barruel accusant le « maçon martiniste » de « copier Manès et les Albigeois », Maistre commentait :
« Jamais un homme d'esprit n'a rien écrit de plus sot : tout ce que l'auteur dit de M. de Saint-Martin est si faux, si calomnieux, qu'on a droit d'en être étonné. Quant à l'accusation de manichéisme, faite à cet écrivain, elle cesse d'être calomnieuse à force d'être ridicule. »
Barruel imputant à la maçonnerie et à l'illuminisme les crimes des révolutionnaires, Maistre en cette même année 1801, dans une note des Mélanges B, se déclarait d'accord avec tous ceux qui avaient écrit contre ces « coquins » ; mais c'est parce que révolutionnaires, et non parce qu'illuministes, qu'il les réputait malfaisants, et il continuait de nier que l'esprit révolutionnaire fût fils de l'illuminisme.
«Le germe des maladies morales est dans l'âme comme celui des maux physiques dans le corps, sans se montrer. A voir un malheureux couvert d'une petite vérole confluente, on a peine à croire que ce soit le même homme qu'on a vu quelques jours auparavant brillant de santé. Quand on voit les exploits de Robespierre ou de Carrier, on dit : il faut que ces âmes aient été préparées de loin dans les loges secrètes. Point du tout : c'est la petite vérole. »
Enfin, non sans quelque dédain, Maistre écartait certaines suspicions de Barruel :
« Si ces gens étaient si redoutables avec leur aqua tophana, comment le docteur Zimmermann, comment l'abbé Barruel lui-même et tant d'autres, ont-ils pu écrire impunément contre ces Messieurs? »
Mais huit ans se passaient, et dans le onzième entretien des Soirées de Saint-Pétersbourg , dont le premier jet paraît remonter à 1809, Maistre parlait de « ces hommes coupables qui osèrent de nos jours concevoir et même organiser en Allemagne, par la plus criminelle association, l'affreux projet d'éteindre en Europe le christianisme et la souveraineté* ». « L'illuminisme d'Allemagne n'est pas autre que le calvinisme conséquent- », redisait-il en 1810; et puis, en 18H, dans les Quatre chapitres sur la Russie, c'est vers le gouvernement même du Tsar que montait sa voix, pour dénoncer à l'écart de la maçonnerie anglaise, à l'écart du martinisme, l'existence d' « une troisième classe d'illuminés, très mauvaise, très dangereuse, très active, et sur laquelle on ne saurait trop appeler l'attention des gouver-
1. Œuvres, V, p. 229. — Dès le premier entretien des Soirées (Œnvres, IV, p. 23), le Comte, dans la mention qu'il fait des « illuminés de Bavière », paraît les assimiler à des scélérats, et le sénateur {IV, p. 47) se défend d'être iZ/umme de cette façon-là4