Œuvres, VIII, p
2. Zalcnski, Les Jésuites de la Russie Blanche, trad. Vivier, I, p. 423, et II, p. 4i'J-i7G (Paris, Letouzoy, ISSC;
à Maistre, avec détails et compétence, le procès qui s'était déroulé, en 1786, contre l'illuminisme bavarois, et dont Weishaupt avait alors accusé les « anciens Jésuites » d'être les instigateurs*, et c'est très probablement en feuilletant leurs souvenirs que Maistre se persuadait, sur le tard, du crédit mérité par Barruel.
Mais à l'égard même de l'illuminisme martiniste, le Maistre qui dans les dizième et onzième
1. Sur l'autorité de Barruel, voir, à rencontre des critiques de M. Le Forestier, Les illuminés de Bavière et la franc -maçonnerie allemande, p. 488, les observations du P. Dudon, Etudes, 20 janvier 1919, p. 178-195. Dès 1786, notre ministre en Bavière et son secrétaire divergeaient d'avis au sujet de la portée politique de l'illuminisme. A l'appui delà thèse de Barruel, on peut alléguer : 1° Le propos du comte de Virieu disant à son retour de Wilhelmsbad : « La conspiration qui se trame est si bien ourdie, qu'il sera pour ainsi dire impossible à la Monarchie et à l'Eglise d"y échapper ». (Costa de Beaun-gard, Le roman d'un royaliste sous la Révolution, 2* édit., p. 44. Paris, Pion, 1892) ; — 2° le projet de frontispice libellé pour un livre sur la maçonnerie, vers 1800, par lun des anciens congressistes de Wilhelmsbad, VEques a capite gnleato, projet où l'on voyait « de» génies rejeter avec le pied, de dessus les marches du trône du vénérable, un tas de rubans de toutes couleurs, au bout desquels sont divers ornements, tels que des croix épiscopales, croix de chevalerie, étoiles, épées, soleil, lune, pélican, aigle, globe impérial, clefs, etc. » (Benjamin Fabre. Un initié des sociétés secrètes supérieures : Franciscus Eques a capite galeato (^7S3-48U), p. 152-153. Paris, La Renaissance française, 1913). Quant aux révélations du P. Abel, jésuite, au sujet des décisions régicides prises à la Loge éclectique de Francfort en 1784, à l'instigation de son grand-père Abel, juriste à Wetzlar, et dont le texte complet a été publié dans l Intermédiaire des chercheurs et des curieux, 30 mai 1912, p. 699-700, elles ont été contestées par M. Bord dans ce même périodique, 30 janvier 1912, p. 107-109.
entretiens des Soirées « fait entrer un cours complet d'illuminisme moderne M), diffère notablement de l'ancien chevalier profès de Chambéry, de l'ancien correspondant de Willermoz et de Brunswick, de l'ancien interlocuteur et lecteur de Saint-Martin. Longtemps Maistre s'était figuré pouvoir, dans la maçonnerie même, apprendre quelque chose sur le christianisme. Il pensait alors, comme le Sénateur des Soirées, que les obscurités de l'Écriture invitent l'illuminisme à creuser ces abîmes de la grâce et de la bonté divine, et que l'attente d'un événement extraordinaire, dans laquelle vit le monde, suscite tout naturellement l'esprit prophétique. Il n'aurait pas protesté en entendant le Chevalier observer que « l'homme semble de nos jours ne pouvoir plus respirer dans le cercle antique des facultés humaines, » en l'entendant demander pourquoi dès lors (( l'objet le plus important pour l'homme demeurerait interdit à l'audace de sa pensée. » Mais le Maistre de l'an 1809 s'incarne personnellement dans un troisième interlocuteur : le Comte.
En face de ce chevalier qui balance entre l'illuminisme et le scepticisme et qui voudrait une
\. Maistre à De Place, 11 décembre 1820 (Latrcilie, Revue Bleue, 30 mars 1912, p. 390).
règle pour en finir avec ses hésitations, le Comte s'écrie dès le dixième entretien :
(( Mon très cher chevalier, vous ressemblez à un homme plongé dans l'eau, qui demanderait à boire. Cette règle que vous demandez existe, elle vous touche, elle vous environne, elle est universelle. Sans elle, il est impossible à l'homme de marcher ferme, à égale distance de l'illuminisme et du scepticisme. »
Ayant ainsi rappelé que cette règle existe*, le Comte, au début même du onzième entretien, s'élève contre toute « recherche téméraire, capable de produire des maux infinis ». C'est ce qui m'a, continue-t-il, « rendu toujours suspects et même odieux, je l'avoue, tous les élans spirituels des illuminés. » Mais à mesure que parle le Sénateur, à mesure qu'il parle comme jadis avait pensé Maistre, le Comte à son tour, apparemment remué par ses propres souvenirs, devient moins sévère qu'au commencement de la causerie ; et le voici qui relève, dans les écrits martinistes, des « choses vraies, raisonnables et touchantes », et qui rappelle l'instruction, et la sagesse, et l'élégance de Saint-Martin, et puis il ajoute :
1. Dès le premier entretien des Soirées (Œuvres, IV, p. 48), le Comte, parlant déjà de cette « règle de l'autorité », disait : « Nos pères ont jeté l'ancre, tenons-nous-y, et ne craignons pas plus les illuminés (pie les impics. »
(( Ces hommes, parmi lesquels j'ai eu des amis, m'ont souvent édifié; souvent ils m'ont amusé, et souvent aussi... Mais je ne veux point me rappeler certaines choses. Je cherche au contraire à ne voir que les côtés favorables. »
D'un quart d'heure à l'autre, l'accent du Comte a changé. Il peut se passer, lui, de l'illuminisme, et volontiers dirait-il qu'étant catholique il sait sur l'au-delà tout ce qu'on doit savoir.
(( Tandis que les pieux disciples de Saint-Martin, dirigés, suivant la doctrine de leur maître, par les véritables principes, entreprennent de traverser les flots à la nage, je dormirai en paix dans cette barque qui cingle heureusement à travers les écueils et les tempêtes depuis mille huit cent neuf ans. »
Mais songeant à tous ceux qui n'étaient pas les passagers de cette barque, il ajoute :
« Cette secte peut être utile dans les pays séparés de l'Eglise, parce qu'elle maintient le sentiment religieux, accoutume l'esprit au dogme, le soustrait à l'action délétère de la Réforme, qui n'a plus de bornes, et le prépare pour la réunion. »
Ainsi se formulait, au sujet de l'illuminisme, le jugement final de Maistre. « En pays non catholiques, redisait-il dans son quatrième Chapitre sur la Russie, l'illuminisme préserve les hommes d'une sorte de matérialisme pratique si remarquable à l'époque où nous vivons, et de la
glace protestante, qui ne tend à rien moins qu'à geler le cœur humain ». — <( Les sociétés secrètes, expliquait-il en 1813 au comte de Bray, sont détestables chez nous, parce qu'elles attaquent notre principe fondamental de l'autorité ; mais chez toutes les nations séparées, je les tiens pour infiniment utiles, parce qu'elles maintiennent la fibre religieuse de l'homme dans toute sa fraîcheur, et qu'elles tiennent l'esprit en garde contre le riénisme protestante »
Maistre parlait des « nations séparées ». Mais l'humanité du x viii* siècle ne s'était-elle pas comportée, en face de l'Eglise, comme une humanité « séparée »? De Bayle à Voltaire, de Diderot à d'Holbach, les négations religieuses avaient familiarisé les âmes, même en terres catholiques, avec un certain « matérialisme pratique », avec un certain « riénisme ». Le martinisme, dès lors, n'avait-il pu exercer sur une catégorie d'âmes une influence heureuse ? On avait d'ailleurs entendu, aux alentours de 1780, des voix maçonniques dénoncer le rite écossais comme servant d'instrument à des Jésuites déguisés^. Sans adhérer à cette bouffonne hypothèse, Maistre
1. Œuvres, VIII, p. 330 ; XIII, p. 28, 221-222, 291. 2 Le Forestier, up. cit., p. 187. On retrouvera cette allégation, en 1797, dans le livre du maçon anglais Robison : Preuve
avait du moins le droit de penser qu'à un certain moment du siècle les illuminés martinistes avaient pu rendre à la génération que les philosophes avaient voulu éloigner du christianisme les mêmes services que sous d'autres latitudes l'illuminisme rendait aux chrétiens détachés de Rome.
Il se ressouvenait, en fait, de sa propre histoire intellectuelle. « J'en suis demeuré à l'Eglise catholique romaine, écrira-t-il en 1816, non cependant sans avoir acquis (dans l'illuminisme) une foule d'idées dont j'ai fait mon profit^ ». Il savait toujours gré au martinisme d'avoir contribué à le mettre en garde contre le pyrrhonisme du xviii* siècle; mais on ne discernait plus, en lui, ces élans de curiosité qui jadis cherchaient en marge de l'Église, en dehors d'elle, un surcroît de lumières sur l'àme et sur Dieu ; on le sentait guéri, pour toujours, de ces vertiges d'illusion qui l'induisaient à croire que la gnose illuministe, même élaborée par des adversaires systématiques du sacerdoce, pouvait ajouter au Credo quelques richesses.
Une évolution s'était faite en lui, dont le point de départ pourrait bien être cette ligne que nous
d'une conspiration contre toute la religion et tous les gouvernements de l'Europe, ourdie dans les assemblées secrètes (Le Forestier, op. cit., p. 678).