‹ La Perception et la psychologie thomisteChapitre 10 sur 64 · Comment, de anima · texte numérisé non relu

Comment, de anima

valeur. En ce qui concerne les odeurs, la science moderne en a montré l'inutilité. La chimie sait découvrir dans tout corps odorant un clément volatif, elle peut isoler cet élément. Il s'épuise en effet par Tévaporation, comme le pensait le Docteur angélique, mais au bout d'un temps, quelquefois très long. L'odeur cesse quand il est épuisé.

Mais voici qu'un fruit tombé à terre a roulé jusqu'à moi. Je le porte à ma bouche, j'éprouve une nouvelle sensation : c'est la saveur. La faculté qui en juge est appelée le goût. Le goût réside dans la langue, où des papilles nerveuses de formes spéciales lui paraissent affectées. On a constaté deux espèces de papilles du goût : les papilles fongiformes et les papilles caliciformes. Ces dernières paraissent spécialement impressionnées par la sensation d'amertume.

S. Thomas savait que l'humidité est nécessaire à la production de la saveur. Les corps ne sont sapides que dissous. Comme pour l'odeur, il y a dans les corps certains éléments spéciaux et isolables qui sont sapides. On conjecture qu'ils produisent sur le nerf une modification chimique. Selon le nerf qui est modifié, elle occasionne la sensation sucrée ou la sensation amère, les deux types de saveur auxquels on peut ramener toutes les impressions du goût.

Nous n'appuierons pas davantage sur ces deux sensations d'odeur et de saveur. Pour la question qui nous occupe, elles ont assez peu d'importance. Elles servent surtout à diriger l'organisme vers ce qui convient à ses besoins. Les animaux sont prévenus par l'odorat du lieu où se trouve une nourriture appropriée ; par le goût ils discernent les aUments qui sont pour eux une nourriture saine. Le rapport entre les convenances alimentaires et l'attrait de ces sensations est si bien ménagé, qu'on ne voit point les animaux se méprendre à ce sujet, à moins que l'homme, intervenant, ne déroute leurs instincts naturels. Il y a là une harmonie vraiment admirable. Comment peuvent l'expliquer ceux qui contestent une intelligence créatrice ? comment se fait-il qu'il y ait dans chaque corps devant servir à l'alimentation d'une espèce animale une légère quantité de substance sapide ou odorante précisément la plus propre à atti-

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rer cet animal? Une correspondance si constante serait '^^^-^fc^ prodigieuse, si elle n'était expliquée par cette finalité dont la nature porte partout l'empreinte.

Mais en ce qui concerne la connaissance, les sensations dont nous parlons ne sont qu'une faible ressource. On pourrait les supprimer : la vie physique en éprouverait des dommages, la vie sensible y perdrait un charme ; notre connaissance de l'univers resterait ce qu'elle est. Il est très (évident que les sensations d'odeur et de saveur ne nous font connaître directement aucune qualité intime des corps. A coup sûr, il faut dans ces corps une propriété pour qu'ils impressionnent ainsi nos sens. Qu'est cette propriété en elle-même ? qu'est, par exemple, l'amertume qui n'est pas actuellement sentie ? Il serait impossible de le dire et de le concevoir. Ces propriétés sont toutes relatives ; on ne peut les définir que par l'impression qu'elles procurent. La sensation que nous en avons, intimement mêlée de plaisir ou de répugnance, choses essentiellement subjectives, ne saurait être transportée telle qu'elle est au dehors. Aristote reconnaît que nous ne savons pas très bien ce qu'est l'odeur en elle-même ; et il en assigne la même cause que nous indiquons ici : le caractère spécialement agréable ou désagréable de ces sensations^

Passons à un phénomène d'une plus haute portée.

Tout à coup un vent léger se lève et, passant à travers les feuilles de l'oranger, produit un faible bruissement. Voici une nouvelle sensation (jue je perçois par un autre organe. Je l\'ippelle son. Qu'est-ce que le son? De l'aveu de S. Thomas, ce n'est pas une qualité permanente des corps ; ce n'est pas même une véritable propriété attachée à l'objet. Le son n'est dans le corps sonore qu'en puissance^ Nous dirions aujourd'hui qu'il n'y a dans le corps que la faculté de produire le son. Le corps donne un son en ébranlant Fair par

1. où -yà^ 5:ô^ov noiôv rîeaTiv t) orr^ii. ... yaû^wç yicp k-jOoc^koç ôV^ôtrai, xat oùôâvôç càuBàverui twv 6(TfpavT(ôy aveu toO lunr,pQ\) '/i toO r,^ioi; (Uspi <f^JXr|Çy 2. 9).

2. « In corpore sonanle non est sonus nisi in poteiitia {Comment, de ou. 2, 16),

certains mouvements. On peut saisir ces mouvements ; on voit vibrer la corde qui résonne. Jetez une légère poussière sur une plaque sonore, vous verrez cette poussière s'agiter en cadence ; avec une attention suivie, vous arriveriez à juger du son émis par les diverses positions que prendrait cette poussière. Le son suit les lois du mouvement. S. Thomas ne l'ignorait pas. Il comparait la propagation du son aux ondes produites dans l'eau par la chute d'une pierre. C'est par la réflexion de ces ondes qu'il expliquait, comme on le fait de nos jours, le phénomène de ^écho^

Quel est le siège du son ? Où se produit-il comme phénomène sensible, avec le caractère qui lui est propre ? est-ce au contact de l'air et du corps ? est-ce dans l'air en mouvement ? est-ce dans l'impression du mouvement sur l'oreille ? Les savants modernes adoptent généralement cette dernière opinion. Sans l'oreille qui écoute, pour eux le son n'existe pas comme son. Cette opinion n'était point partagée par le plus grand nombre des scolastiques ; elle est cependant plus ancienne qu'on ne le suppose. Albert-le-Grand hésitait : il regai-dait comme très difficile de décider si l'organe de l'ouïe est ému par le choc de l'air seulement, ou si l'air apporte à la fois un choc et un son tout formé ^ Le cardinal Tolet prenait hardiment son parti ; il jugeait fort probable que le son n'est en soi que de l'air en mouvement \

Si l'on en juge par l'expérience, cette probabilité doit être transformée en certitude. Nos lecteurs connaissent sans doute l'instrument appelé sirèr.e, employé dans les cours de physique. Cet instrument est formé d'un tambour cyhndrique sur lequel sont placés deux disques superposés. Chaque disque est percé de huit trous également espacés. A cha-

1. « Fiunt quœdam gyrationes in circuitu aquse percussae... ; si autem antequam molus cesset, gyrationes illse aliquod obstacuium iiiveniant, fit motus gyrationis in contrarium... Sic igitur intelligendum est quod ad percussionem corporum sonantium aer in gyrum movelur et sonus undique diffunditur [Ibid.).

2. c( Philosophi reputant hanc questionem difficilem, sciiicel utrum nervus mutetur secundum sonum ex aère peiculiente tantum vel ex aère percutiente et sonante [De homine, 28, 2).

'3. « Toletus putavit non esse improbabiiem sonum esse ipsum aeris motum » (V. Pesch, Log, maj. t. II, p. 319).

que tour du disque supérieur, chacun des trous dont il est garni coïncide huit fois avec les trous du disque inférieur. L'air passe par conséquent huit fois par la voie qui lui est ouverte, et il se forme huit impulsions. En activant la rotation (le cet instrument, on peut facilement constater que la qualité du son tient au nom])re des impulsions produites dans un temps donné. Les mouvements lents donnent un son grave, les mouvements rapides donnent un son aigu : le phénomène sensible dépend complètement de la multiplicité des vibrations.

Le téléphone, cette merveille toute récente, offre un indice encore plus significatif. Si la qualité sonore se produisait au choc de l'air, par exemple à l'émission de la voix, le téléphone n'aurait aucun moyen de la transmettre. Il ne transmet même pas le mouvement matériel de l'air auquel le son semble attaché. Il suffit que par un mouvement mystérieux et d'une toute autre nature, que l'on nomme électricité, il provoque à des distances souvent énormes des mouvements de l'air pareils aux premiers^ mais qui n'ont avec eux aucune continuité^ pour que le son soit entendu. Ainsi le son dépend uniquement du mode de vibration de l'air ; l'origine de cette vibration est indifférente.

Bien plus, la vibration de l'air n'est pas rigoureusement nécessaire. 11 suffit qu'une cause quelconque excite la vibration normale dans l'appareil auditif. Faites passer un courant électrique par l'oreille, en appliquant l'un des électrodes d'une pile dans l'oreille, l'autre sur la nuque : chaque fois que vous ouvrez ou fermez le courant, vous entendez un son. Ici, il n'y a pas d'autre vibration que celle de l'organe lui-môme. 11 y a cependant un son ; l'organe trouve en soi ce qu'il faut pour le former.

Quand un phénomène dépend ainsi complètement d'une cause, qu'il apparaît où elle apparaît, qu'il cesse où elle cesse, qu'il varie où elle varie, est-il téméraire déjuger que cette cause suffit à le produire ? Nous sommes donc autorisés à |)enser que la cause directe du son consiste dans certaines vibrations régulières des corps, dépendant ces vibrations n'ont rien en soi de commun avec ce que nous appelons un

son. 'Des mouvements ne peuvent d'eux-mêmes causer que des mouvements et des déplacements, suivant le vieil aphorisme de l'École : toute cause produit un effet semblable à elle-même ^ Qu'en conclure, sinon qu'il n'y a très probablement dans les corps que des mouvements, mais que l'organe vivant, en vertu de sa propre activité, interprète ces mouvements sous la modalité du son ?

Aristote et S. Thomas sont-ils aussi opposés qu'on le dit à cette conclusion? Sans doute, ils ne connaissaient pas nos expériences et n'avaient pas une vue bien nette des vérités qu'elles établissent ; cela ne saurait étonner. Ils sont cependant loin d'être aussi affirmatifs dans le sens contraire qu'un grand nombre de leurs disciples paraissent le croire.

Aristote semble poser comme condition de la production d'un son, que l'air soit enfermé de manière à ne pouvoir se disperser ; il ajoute que cette condition n'est bien remplie que dans l'air intérieur de l'oreille, qu'il appelle l'air animé ^ C'est donc là que se formerait surtout le son. S. Thomas, commentant ce passage, le complète par une observation significative: l'animal, dit-il, n'entend pas par toutes les parties du corps, et l'air sonore n'engendre pas le son à quelque organe qu'il s'adresse ^, parce qu'il ne rencontre point partout un air qu'il puisse mettre en mouvement. S. Thomas ne sépare jamais, quand il parle du son en acte, le milieu de l'oreille* ; et dans son commentaire du traité de sensu et sensato^ il remarque que le Philosophe n'a pas

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