‹ La Perception et la psychologie thomisteChapitre 19 sur 64 · CHAPITRE [Il · texte numérisé non relu

CHAPITRE [Il

Nous voici arrivés au sens le plus fondamental et le plus essentiel. Le tact est le premier de tous les sens ; il est la base de toute la nature sensible. Toutes nos facultés sensitives semblent n'en être que des modifications*.

Il est aussi le sens le plus indispensable, comme l'observe avec juste raison Aristote. Les autres sens sont donnés à l'animal pour faciliter et embellir sa vie^ Dépourvu môme du tact, un animal ne pourrait ni se remuer, ni se nourrir, ni se défendre. Ce ne serait plus un animal.

Quels sont les faits nouveaux que nous révèle le tact ?

Après avoir contemplé l'oranger que nous avons pris pour type, je l'aborde et je le touche. Je sens aussitôt diverses impressions. Si j'essaie de les analyser, je remarque d'abord une résistance. Ma main a beau presser, elle ne peut passer ; ou, si elle peut écarter certaines parties plus mobiles, par exemple les feuilles et les petites branches, elle ne le fait pas sans éprouver une certaine difficulté et un frôlement caractéristique.

Je sens aussi une impression de température. Si je touche une orange le matin à l'heure de la rosée, elle est froide ; si je la touche après que le soleil l'a inondée de ses rayons, elle est toute cliaude.

1. « Cum sint plures seiisus, unus tamen est fundamonlum aliorum. scilicet tactiis, in quo principaliter tota natura sensitiva consislit... omnes autom alii sensus fundantur super tactum >> [Sum. tJieol. I, 76, 5).

•2. Tàç § (xk\àç uifrO-nasLç ejçet rô Çwov où toû eTvat evsxa. à^^à toO tv. [népi ■^rj-)nfir,^ ;}, 13). « Ostcnsurn ost enim quoii ost iinpossibile esse sine tactu...; alios sensus habot animal non proptor necossitatem sui esse, qui sine eis potestesse et viveie, seti propter bene esse » (Connuenl. de anim.3, 18),

3/l LA PERCEPTION ET LA PSYCHOLOGIE THOMISTE

Ceci, nous ne l'avons rencontré pour aucun autre sens. Aucun autre ne nous a offert ainsi deux séries de notions de nature absolument différentes. C'est qu'en effet il y a plusieurs sens dans le seul tact. Aristote en convenait^ Les physiologistes contemporains ont multiplié ces sens divers d'une manière peut-être excessive. Nous croyons que tous les ordres de sensations tactiles peuvent aisément se ramener aux deux cités plus haut.

Etudions en premier lieu le sens de la température, qui demande moins de développements.

Ce sens paraît nettement distinct de tout autre; et la notion qu'il apporte, l'espèce sensible qui le caractérise, pour employer le langage scolastique, est spécifiquement différente des autres notions. Le sens de la température n'est pas toutefois sans analogie avec le sens du goCit, bien qu'il donne une image absolument différente. Comme les saveurs se ramènent à deux sensations opposées, le doux et l'amer, la température se ramène à deux sensations opposées, le chaud et le froid. Comme le sens du goût est mêlé sur la langue avec le sens du tact, le sens de la température est mêlé avec le tact sur toute l'étendue de la peau, organe naturel de cet ordre de phénomènes.

Il résulte de l'étude détaillée de la peau que les nerfs du tact et ceux de la température ne sont pas les mêmes et ne sont pas répartis de la même façon^ Des parties du corps très sensibles à la température sont au contraire peu sensibles aux autres impressions tactiles. Voici comment est constatée par les physiologistes la finesse du tact. Prenez un compas à pointes très fines, et rapprochez les deux pointes à une très petite distance. En appuyant les pointes de ce compas sur les parties du derme les plus sensibles, la paume de la main par exemple, vous sentirez distinctement les deux pointes ; dans d'autres parties, à moins que vous ne les écar-

1. À^vî oùx uttrOriatç sv, «)^à Trollà. [Uipt i|/v;^^ç, 2. 11). — Hiyàp ri àfh fxvj ^îa.i(nht oucrBritriç, àXXà kIslovç, àvxy^oûov xoà rà «Tira «lo-ôv/Tà TzlsLM sivut. (Ibid.)

2. Gh. Richet., RecJierches expérimentales sur la sensibilité. Paris,

tiez beaucoup plus, vous ne sentirez qu'une piqûre*. Eh bien ! les parties les plus sensibles au toucher ne sont pas toujours les plus sensibles à la température. La plante des pieds, par exemple, a une sensibihté assez vive à la chaleur et assez obtuse au contact. L'anatomie ne révèle point ces différences. Tous les nerfs de la peau sont également terminés par des petites touffes de fibrilles repliées en boucles, auxquelles s'entremêlent divers corpuscules, corpuscules de Meissner, corpuscules de Pacini ; on ne peut saisir aucun rapport constant entre la forme de ces corpuscules et la différence des impressions. On ne peut juger de celles-ci que sur le vivant.

Si on pousse les expériences plus loin, on croit entrevoir une différence entre les nerfs qui sentent le chaud et les nerfs qui sentent le froid^, comme il y a une différence entre les nerfs qui sentent le doux et ceux qui sentent Tamer. Ainsi chaque ordre de sensation nettement différent aurait son organe propre et serait physiquement caractérisé par l'ébranlement d'un nerf spécial.

La peau n'est donc pas à proprement parler un organe. Les organes sont les nerfs qu'elle protège. Selon la remarque très juste d'Aristote, la peau est plutôt le milieu qui transmet la sensation, milieu adhérent et vivant, tandis que les autres milieux font partie de la nature extérieure'. Le Docteur angélique s'est montré ici moins réservé que son maître ; il pense qu'il y a un organe unique pour toutes les sensations tactiles^ L'expérience n'a pas confirmé cette prévision.

Le sens de la température, comme celui des odeurs ou des saveurs, sert peu pour la connaissance, mais il est nécessaire pour la conservation de la vie. La vie ne s'entretient que par un mouvement incessant des molécules vivantes ; ce mouvement correspond à un certain degré de chaleur et doit

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