Gley, Revue philosophique, déc
Comment attribuer la perception du mouvement au sentiment de contraction du muscle, puisque nous ignorons naturellement quel est le muscle intéressé ?
Le nom de « sensation musculaire » ne représente donc pas la réalité du phénomène. Il vaudrait mieux dire : sensation de tension ou de compression ; car, ce que Ton sent réellement, ce sont des déplacements delà peau. Ce sens serait alors analogue à ceux que Ton a appelés « sens de pression, sens de traction »j, qui se rapportent à la manière dont la peau a été tendue ou comprimée par un corps étranger. Toutes ces impressions diverses, distinguées par un grand nombre de physiologistes contemporains, devraient donc être classées sous un seul sens, qu'on pourrait appeler le sens de la déformation.
Nous aurons ainsi défini plutôt l'objet direct du sens du tact que son caractère spécifique. Ce caractère est, comme nous l'avons marqué, assez obscur. Mais, si la déformation devient par trop considérable, alors la sensation s'exagère et se manifeste par une vive souffrance *.
Si nous plaçons le siège de la sensibilité tactile dans la peau où se trouvent les terminaisons des nerfs, notre intention n'est pas cependant de nier une sensibihté obscure et générale qui serait répartie dans tout l'organisme. Sans parler des sensations internes qui semblent se rapporter à des nerfs spéciaux, nous serions très portés à admettre une sensibilité vague de toute matière animale vivante, dont la sensibilité nerveuse ne serait qu'une forme plus énergique et plus précise. Toute chair, dérangée de sa forme normale, tressaille. Dans les animaux inférieurs composés seulement de protoplasma tout est sensible. Il en est de même chez les animaux supérieurs pour les parties modifiées par un processus inflammatoire. Si dans l'état normal la sensibilité
1. Certains physiologistes admettent des nerfs spéciaux pour ladouiiMii. Cela nous paraît peu croyable. La douleur doit être attachéo, pour le tact comme pour toute autre seiisaliou, à une exagération défavorable. 11 est vrai qu'on arrive quelquefois à supprimer la douleur sans supprimer toute sensibilité tactile. Est-ce la preuve d'une dillerence dans les organes? Pour le conclure avec certitude, il faudrait mieux connaître le mécanisme do l'anesthésie,
llO LA PERCEPTION ET LA PSYCHOLOGIE THOMISTE
distincte se réfugie dans les nerfs, c'est que les nerfs seuls réunissent toutes les conditions nécessaires à l'exercice de la sensibilité. Il faut, en effet, que la matière sensible soit à la fois assez agrégée pour se maintenir d'elle-même dans une forme déterminée, et assez molle pour s'en écarter facilement. Un liquide, comme l'eau, ne pourrait être sensible, n'ayant point de forme à lui propre qu'une cause extérieure put modifier ; un solide, comme le bois, ne pourrait l'être davantage, ne pouvant être modifié sans être désorganisé. Les nerfs seuls, chez les animaux perfectionnés, offrent la complexion voulue. Ils ont une forme définie, et cette forme est modifiable par un très léger effort.
Il est bon de rappeler ici, pour prévenir toute confusion, que, si la facilité avec laquelle un corps se modifie est une condition nécessaire delà sensation, elle ne suffit pas à elle seule pour l'expliquer. Il faut encore, et nous l'avons indiqué plus haut, la modification spirituelle atteignant la faculté sensitive^ : autrement beaucoup de corps bruts pourraient sentira L'expérience nous montre, d'ailleurs, que tout changement matériel du vivant n'entraîne pas inévitablement un changement spirituel ou une sensation. La sensation n'a heu que quand la forme vivante est altérée par une cause étrangère : les changements que la vie produit elle-même à l'intérieur sont généralement inconscients. Il semble que la sensation ne soit qu'une protestation de la vie contre une incursion du dehors.
Mais l'impression matérielle est la condition sine qua non de la sensation, parce que c'est ehe qui lui donne le branle et met en acte la faculté sensitive. Nous l'avons dit plus haut, la sensibilité n'agit pas d'elle-même, il faut qu'elle
1. « Est duplex immutatio, una naturalis et alia spiritualis ». {Sum. theol. I, 78, 8).
2. « Ad operationem autera sensus requiritur immutatio spiritalis, per quam fiât intentio formas sensibiiis in organo sensus, alioquin si sola immutatio naturalis sufficeret ad sentiendum, omnia corporalia naturalia sentirent dum alterantur » {Ibid) .— Notons, pour les personnes peu accoutumées à la terminologie scolastique, que le mot «organe» dans le langage du XlIIe siècle, signifie tantôt les tissus qui constituent la forme extérieure et visible, tantôt la puissance qui anime ces tissus. C'est une remarque de Gajetan {De an. 1. 2, ch. 1),
DU TACT /il
soit poussée. C'est une faculté essentiellement passive'. Sans doute elle a une certaine activité : le phénomène de la sensation est une opération d'un genre spécial ; par suite, la puissance qui le produit est active. Mais cette activité ne s'exerce pas sans être provoquée, et ne s'exerce que dans la mesure où elle est provoquée^ C'est un fait d'expérience interne et externe. Nous avons la conscience que la sensation est déterminée par quelque chose d'étranger à la faculté sensitive^ La moindre observation nous révèle que toute sensation est liée à un changement matériel des organes*. C'est que la faculté sensitive, par le fait qu'elle relève d'un sujet corporel bien qu'animé, subit les conditions de tout ce qui est matériel, et ne peut se mettre en mouvement que sous l'action d'un corps en mouvement'.
Il y a donc autant de formes générales de sensation qu'il y a de manières dont le corps organique peut être affecté par les mouvements des autres corps. Aux mouvements de masse des corps pondérables qui nous entourent répondent les impressions tactiles; aux vibrations moléculaires de ces corps répond la sensation de chaleur. Si les corps s'évaporent en particules très ténues qui voyagent dans l'air, ils affectent l'odorat ; si ces particules sont dissoutes et agissent chimiquement, c'est le goût qui est sollicité. Les mouvements subtils et réguliers de l'air engendrent les sons, et les vibrations infiniment délicates de l'éther déterminent la sensation de couleur. C'est, en tout, six formes de sensations perçues par cinq organes généraux. Nous ne pensons pas qu'il y ait lieu de les multiplier davantage. Les savants qui ont imaginé une faculté spéciale pour l\appréciation du lieu, pour le chatouillement, etc.^, ne se sont peut-être pas assez rendu