Mathias Duval, Phijsiologie, p
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compte de ce que ces sensations ont de complexe et de la possibilité de les ramener à des sensationsplus élémentaires. La possibilité d'isoler Tune de l'autre de semblables sensations ne prouve pas nécessairement leur nature spéciale, mais seulement qu'elles impliquent quelque condition particulière qui se trouve accidentellement en défaut.
Les anciens n'ont guère moins multiplié les sensations que les modernes, mais à un autre point de vue. Leur attention était toute portée à l'extérieur. Ce qui les préoc- ■cupait, ce n'était pas le caractère spécial de la sensation, mais plutôt le caractère de l'objet représenté. Ils ont ainsi distingué dans les corps une foule de qualités sensibles : le lourd et le léger, le rude et le poli, le dur et le mou, le sec et Fhumide, etc. Nous avons appris à ramener ces diverses qualités à des états particuliers des corps, et les sensations qu'elles occasionnent aux modes généraux d'action des corps sur l'organe.
Nous venons d'étudier de quelle manière et par quelle sensation nous apprécions les mouvements de notre corps, et par suite les résistances qu'ils rencontrent. Mais, dira-ton, cette sensation tactile de déformation ou de mouvement est quelque chose de très subjectif. Que révèle-t-elle directement ? Rien autre chose qu'un état de l'organisme. Comment donc les philosophes sont-ils d'accord avec le vulgaire pour considérer le tact comme le sens objectif par excellence ? L'homme le plus convaincu de l'objectivité de la vue a cependant parfois un doute: il veut s'assurer que telle vision n'est pas une vaine apparence. S'il peut toucher, il n'hésite pas à se déclarer satisfait.
C'est que la portée des sens ne doit pas s'apprécier seulement par le caractère propre et distinctif de leurs actes, mais surtout pour l'usage auquel ils sont appliqués.
L'animal est tout tourné vers le dehors. Ce n'est pas un être isolé qui puisse vivre uniquement sur lui-même : il a besoin des choses du dehors pour exister. C'est du dehors que viennent tous les dangers qui menacent son organisation à la fois si délicate et si résistante. Sent-il un besoin, c'est au dehors qu'il faut s'adresser pour le satisfaire ;
appréhende-t-il une souffrance, c'est le dehors qu'il faut sonder pour apprendre les moyens de l'éviter. Sait-il seulement qu'il y a un dedans et un dehors, un moi et un nonmoi? Non, sans doute ; ce sont des idées humaines qui ne préoccupent guère la brute. Mais elle agit comme si elle les avait, toujours en vue des choses du dehors. S. Thomas avait bien saisi cette circonstance : il disait, après Aristote, que l'animal n'affirme ni ne nie, mais qu'il fait quelque chose d'analogue en recherchant ou en évitant K Chercher ou éviter une chose, n'est-ce pas implicitement en supposer l'existence?
L'animal cherche donc les choses du dehors, il veut se mettre en rapport avec elles. Or, c'est parle tact que ce rapport est le plus complètement réalisé. Les autres sens ne donnent guère que des craintes ou des espérances. Le tact met immédiatement en présence d'une cause de plaisir ou de douleur. Il donne l'expérience de ce qui se passe au dehors;, non plus par des formes plus ou moins précises, par des prévisions et des dispositions lointaines, mais par une attaque directe et, pour ainsi dire, brutale.
Mais l'homme a un autre but que la conservation ou l'agrément de la vie. Cet être supérieur a un autre sentiment que de vivre et de bien vivre ; il veut savoir, il applique ses sensations à ce but plus noble, et en ûiit des instruments de connaissance ^ Cette tendance se révèle en lui^, dès l'âge le plus tendre, par un sentiment inconnu à l'animal : c'est la curiosité. La curiosité est, dit-on, un vice ; en tous cas, c'est un vice dont Panimal est incapable. Voyez ce jeune enfant qui peut à peine tourner la tète : il est déjà tout regard, il veut tout voir. Ses faibles mains peuvent à peine se joindre qu'il entreprend déjà de petites expériences, comme le dit d'une manière si charmante le philosophe de l'enfance, M. Perez. Il explore tous les objets, non
1. « Qnando sensiis sentit aliquid delectabilc aiit triste, quasi affirmaiis aut negans id quod sensu percipitur os?o dolectabile aut triste, lune prosequitur por appetitum, id est desiderataut fugit y>. {Comment, de an. 3,\'-2.
2. (( Cum sensus non dentur homini solum ad sciontiam intollectivani, sed etiam ad necessitatem vitue animalis ». {Sum. thcol. III, 11, '-1).
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pour le besoin qu'il en a, mais pour savoir ce qu'il y a dedans. Quand il sera grand, si les soins de la vie ou l'ardeur des plaisirs n'ont pas amorti cette tendance native, le même sentiment lui fera courir le globe, drainer les mers, sonder les espaces célestes, ou les abîmes plus profonds encore de la pensée.
Les sens ont donc dans l'homme une fonction plus élevée que dans l'animal ; ils lui servent à constater ce qui est. Or, c'est par le tact qu'il peut le constater de la manière la plus certaine. Les autres sens ne nous montrent leur objet que de loin. Ils en saisissent plus ou moins directement quelque propriété accidentelle. Le tact nous présente l'objet même agissant sur nous ; il en subit directement l'action, il entre en commerce immédiat avec la cause extérieure ; il se sent modifié par elle, non comme par une force dont il induit l'action plutôt qu'il ne la constate, mais comme par une force vivante et présente, dont l'énergie actuelle le saisit, le trouble, le pénètre, indépendamment de lui et malgré lui. Comment douterait-il? c'est un fait qui s'impose. L'impossibilité de poursuivre Faction commencée, le froissement douloureux si l'on insiste, font sentir le non-moi présent qui vous arrête et vous résiste. Aussi l'homme qui a touché volontairement et avec réflexion est absolument certain. Quand les apôtres ont vu le Christ ressuscité, ils pouvaient croire à un fantôme ; quand ils ont touché et baisé ses mains et ses pieds sacrés, ils sont tombés à genoux, vaincus par l'évidence.
Il y aurait bien des choses à dire encore sur les sens externes. Dans ces derniers temps, on s'est livré sur eux à une foule d'expériences. Ces expériences sont curieuses ; je ne crois pas toutefois qu'elles aient considérablement modifié ce que nous savons des caractères généraux des actes sensitifs. Les phénomènes de l'hypnose ne sont pour la plupart que l'exagération de ce qui se passe dans les rêves. Les sens nous abusent de mille façons quand notre raison n'est plus là pour les contrôler; cela ne prouve point qu'ils nous trompent dans l'état de veille, quand nous sommes en disposition de vérifier leurs rapports par des expériences voulues.
Cela peut faire juger néanmoins^ remarquons-le en passant, que le phénomène est assez complet, clans bien des cas, sans une cause extérieure à Torganisme, pour que nous puissions nous y méprendre.
D'autres recherches très curieuses ont été faites sur la mesure des sensations. On a essayé d'établir un rapport mathématique entre l'intensité de la sensation et l'énergie de l'excitation. Cette loi est loin d'être fixée d'une manière irréfragable. Elle a Tinconvénient de reposer sur cette hypothèse, qu'en multipliant le premier degré de la sensation^ on obtient l'énergie des degrés supérieurs. Ceci n'est nullement évident. Nous serions très portés, au contraire, à admettre,avec M. Bergson^ que des degrés d'intensité ne sont pas des accumulations d'une sensation élémentaire, mais de véritables changements de qualité. Et quand on aurait trouvé le rapport fixe et évident, croit-on que l'on aurait changé l'opinion que l'homme s'est toujours faite de la faculté sensitive ? Parce qu'on aurait ramené la sensation à Tordre des choses mesurables, l'aurait-on ramenée parla à l'ordre des choses matérielles? Non, sans doute; le temps se mesure, et le temps n'est rien de matériel.
N'insistons pas. Nous ne nous occupons ici que de chercher les éléments que la sensation fournit à la perception. Nous avons vu les sens externes présenter six éléments : saveur, odeur, son, couleur, température et résistance. Ces six données nous odrent-elles une idée complète? suffisentelles pour former un sens achevé ? épuisent-elles tout ce qui est compris dans cette proposition si simple : ceci est un oranger? Non, assurément ; il faut donc chercher plus loin.
1. Essai sur les données wnnédiates de la conscience, Paris, Alcan 1S89.