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CHAPITRE IV

DE l'étendu K ET DES SENSIBLES COMMUNS.

Non seulement l'objet que je désigne sous le nom d'oranger résiste à mes efforts, non seulement il me fait éprouver une certaine température et m'offre un ensemble de couleurs diverses, mais toutes ces sensations ont un caractère commun qui ne se rencontre point, ou ne se rencontre que d'une manière très vague, dans les sensations de son et d'odeur. Les sensations dont nous parlons sont, pour ainsi dire, multiples, tout en ayant une certaine unité. Bien qu'elles se présentent chacune comme un tout, on peut y reconnaître un grand noijibre de parties diverses, que l'on ne distingue les unes des autres que par des limites arbitraires : en un mot, elles sont étendues. Voilà une nouvelle condition qui se rattache aux précédentes^ qui cependant en diffère. Quand nous imaginons cette condition à part, lui attribuant un minimum de couleur et une résistance nulle, nous l'appelons « espace ».

D'où vient cette nouvelle notion ? Elle est très certainement sensible. 11 n'y a pas à douter qu'elle ne nous vienne par les sens, et que les animaux ne la possèdent comme nous. Si nous n'avions ni la vue ni le tact, nous n'aurions aucune idée, ou une idée bien vague, de l'étendue. Mais tous les êtres saisis par ces deux sens nous apparaissent étendus, et nous ne pouvons nous les représenter autrement qu'étendus.

A quel sens devons-nous attiibuer cette donnée ? Est-il possible qu'elle relève de deux sens à la fois ? vient-elle de la vue ? vient-elle du tact ? Si nous n(^ faisions ([ue voir, sans jamais toucher, pourrions-nous iniaginei* ([uel(|ue chose d'étendu ?

Kant attribue cette notion, non à un sens particulier, mais à la puissance sensitive elle-même. Il en fait une forme innée de la sensibilité, qui serait la condition préalable de toute appréhension sensible. Nous croyons, au contraire, que rien n'est moins inné que la notion d'étendue, et que rien ne s'explique plus facilement par les conditions mêmes où se produit la sensation.

Qu'est l'étendue dans les corps ? C'est, avant tout, une multiplicité de parties K Les corps nous offrent une foule innombrable de parties coexistantes et rangées dans un certain ordre ; c'est à raison de cette circonstance que l'on définit souvent l'étendue « un ordre des parties, ordopartium ». Il est donc tout naturel que chaque partie d'un corps excite une sensation correspondante dans l'organe, et que la sensation totale reproduise Tordre des parties de la cause qui Ta provoquée. Il n'y a là ni difficulté ni mystère. Cette solution si simple implique sans doute la croyance à l'objectivité fondamentale de la sensation ; mais elle est ellemême un préjugé en faveur de cette croyance, en dehors de laquelle tant de choses sont inexplicables.

La notion d'étendue s'explique donc très bien par cette circonstance qu'un corps plus étendu agit sur nos sens par plus de parties. Il n'y a point là, comme le remarque S. Thomas, une forme spéciale, ni une action distincte et spécifique. Le sens n'est impressionné que par une des propriétés sensibles que nous avons déjà étudiées ^ Il y a cependant une différence dans cette action. Le corps plus étendu, ayant plus de parties, agit sur une plus grande étendue de l'organe ^ : ainsi le vert des prés n'agit sur notre vue que par sa couleur verte ; mais un pré plus étendu produira sur la vue une action plus étendue. De même pour le tact : une tète d'épingle offrira une résistance aussi bien qu'une

1. c( Omnis quantitas in quâdam multiplicatione partium consistit». [Sum, c. Gent., 4,69).

2. « Sensibilia communia non movent sensum primo et per se, sed ratione sensibilis qualitatis, ut superficies ratione coloris {Sum. theol. I, 78, 3).

3. « Hujusmodi sensibilia aliquam diversitatem faciunt in immutatione sensus. Alio enim modo immutatur sensus à magna superficie et à parvâ ». [Ibid.)

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ojangc ; mais la résistance df3 l'orange s'appliquera à beaucoup plus de partiesde ma main. Les autres sens n'ont point ces diiïérences, parce qu'ils n'ont point rapport à des grandeurs .appréciables.

Ainsi l'étendue n'onV(î point une forme de; sensation distincte, mais elle apporte une certaine diversité dans les sensations de la vue et du tact. C'est en ce sens qu'elle est dite une qualité sensible. Les scolastiques l'appelaient un sensible commun, par opposition aux sensibles propres, qui ne sont saisis que par un seul sens ^

Il ne faudrait pas croire toutefois, qu'en percevant un plus grand nombre de parties d'un même corps, VœW ou la main émette un plus grand nombre d'actes de vision ou un plus grand nombre de sensations tactiles. L'acte est unique en lui-même; il n'est pas divisible suivant les parties de la foi-me sensible. Il s'applique à toutes dans sa simplicité, et les embrasse toutes ensemble comme un seul et même objet % comme un seul tout. Mais ce tout peut être plus ou moins grand, selon que le sens s'applique à un corps dans son entier ou à une partie de ce corps. Le sens envisage alors cette partie comme un tout partiel, si l'on veut bien permettre cette expression.

Quel est le plus petit tout partiel que le sens j)uisse considérer; autrement, quel est le minimum perceptible? Lette question a beaucoup préoccupé les penseurs contemporains. Je ne trouve point qu'Ai'istote ou S. Thomas aient essayé de la résoudre. Au reste, le minimum perceptible varie considérablement suivant les personnes, et aussi avec les instruments employés. Le microscope, à mesure qu'il se perfectionne, fait passer des objets toujoui's plus ])etits au-dessus des limites assignées par la nature à la finesse de notre perception. Ainsi se vérifie cette pensée de S. Thomas et d'Aristote, qu'aucune grandeur n'est en soi invisible, il suffit de trouver un œil approprié^.

1. (( Sensibilo proprium est quod non possil alio sensu senliri >'. (Co))iment. de an., 2. 13).

2. « Utilur toto (iivisibili ut quodam modo uno mdivisijjili )^ . {Sion. c. Cent. 1, ()9).

3. « Nullam magniludincm esse invisibilt ni scilicel quantum est in se,

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Jamais cependant nous n'arriverons à saisir les plus fines parties de la matière, et les derniers éléments des choses, s'il y a des éléments derniers, nous échapperont toujours. La nature même de nos organes nous les rend inaccessibles. Ces organes, eux aussi, sont composés de parties en nombre indéfiniment croissant ; un changement appréciable ne saurait y être produit que par Tébranlement d'un certain nombre de ces parties. L'organe de l'œil, si délicat qu'il soit, n'éprouverait pas une modification réelle dans son état vital, s'il n'était touché par des vibrations très petites sans doute, mais cependant considérables par rapport aux derniers éléments qui le constituent. Or, sans une modification matérielle, il n'y a pas de sensation. La plus petite sensation correspond déjà, par conséquent^ à un ensemble de causes extrinsèques.

Remarquons que chacune de ces causes peut entrer indifféremment dans la constitution de plusieurs ensembles voisins. Le pinceau de lumière le plus petit qui puisse émouvoir ma vue est composé d^une foule de rayons, et chacun de ces rayons élémentaires, insaisissable isolément, peut s'unir avec d'autres rayons voisins pour former un autre ensemble. Si donc un ensemble lumineux se présente, nous pourrons y distinguer plusieurs pinceaux de lumière ; mais ces pinceaux, minimum visible, pourront être formés indifféremment d'une foule de manières, suivant les rayons élémentaires réunis pour les composer. Nous distinguerons ainsi, dans l'ensemble, des parties avec limites absolument arbitraires. Le tout aura cet aspect que nous appelons « continu » .

Ainsi, quoi qu'il en soit de la constitution intrinsèque des corps, la nature de nos organes est telle que les corps ne peuvent nous apparaître que continus.

Les physiologistes contemporains ne se sont pas contentés des vues si simples que nous indiquons. Ils ont fait de grands efforts pour déterminer par l'expérience si la notion de l'étendue relève primitivement de la vue ou seulement du tact. Il s'est formé deux écoles. Les nativistes soutiennent que la

quamvis sit invisibilis propter defectum visus ». {Comment, de sensu et sensato, 15).

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notion d'étendue est perçue immédiatement par l'œil en vertu de sa conformation naturelle ; les empiristes prétendent que cette notion s'ac([uiert d'abord par le tact et que l'œil n'y arnve que par une sorte d'éducation. La grande autorité d'IIelmholtz a donné longtemps la prépondérance à ces derniers. Cependant des expérimentateurs récents, tels que M. Egger, inclinent vers la théorie nativiste. U. Dunan, qui a fait à ce sujet des expériences très remarquées, veut qu'on admette deux notions qui n'auraient entre elles qu'un rapport lointain : une notion d'étendue visuelle, et une notion d'étendue tactile ^

Nous croyons que l'on a beaucoup compliqué la question, faute de la bien délimiter. Et d'abord, nous n'accordons pas ; M. Dunan une diflerence essentielle entre Pétendue visuelle et l'étendue tactile. Il est d'expérience, nous le savons, que les aveugles auxquels on rend la lumière ont peine à reconnaître par la vue, dans les premiers moments, les objets qui leur étaient les plus familiers au tact. Cela signifie-t-il que la notion d'espace des aveugles soit autre que celle des voyants? Nullement; les uns et les autres, on le sait du reste, ont la même géométrie ; ils ont donc une même manière de concevoir les propriétés de l'espace. Cela signifu* seulement que des objets exploi'és par des moyens dillerents ne se présentent pas à l'imaginadon de la même manière. Mais ces ligures d'objets ne sont point l'espace^ elles n'en sont que des délimitations particulières.

Nous croyons donc que V(v\\ et la main perçoivent tous deux directement la même propriété d'étendue, mais non d'une manière également complète.

Je m'explique.

L'œil perçoit certainement l'étendue plane ; il ne peut saisir une couleur sans la saisir étendue en superlicie. L'image du monde extérieur imprimée sur la rétine n'est pas un point; c'est une surface d'une certaine étendue. Inutile, par conséquent, de supposer un mouvement du globe oculaire se promenant sur les diverses parties du champ

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