Revue philos., février
visuel pour expliquer les idées de longueur et de lai-geur : ces idées sont données par la forme mêmederimage. L'œil a naturellement et immédiatement la notion de surface. Je ne conçois pas possible un doute sur ce point.
Le tact connaît également les surfaces : mettez un objet quelconque sur la peau, vous le sentez comme quelque chose d'étendu. Ses divers points agissent sur les divers points de l'organe. Soit chaleur, soit pression, etc., toute sensation tactile est produite avec le caractère d'une surface.
Naturellement, et indépendamment de tout mouvement, le tact ne connaît pas autre chose. Comment donc expliquer l'idée de la troisième dimension, ou de la distance, qu'on s'accorde généralement à lui accorder ? Sur ce point, le tact nous paraît dans une situation toute pareille à celle de la vue. Ni l'un ni l'autre ne peuvent connaître la distance sans le mouvement. Un être sensible, cloué sur un rocher dans une immobihté éternelle et absolue, n'aurait aucune idée de la troisième dimension.
Comment donc les deux sens acquièrent-ils l'idée de distance, qui passe aux yeux de beaucoup de gens pour l'idée même de Pétendue ?
L'idée de distance n'est au fond qu'une complication nouvelle de notions déjà incluses dans l'idée de surface. Nous pensons que la vue et le tact l'acquièrent tous deux par l'expérience, qui les conduit à appliquer dans une troisième direction l'idée de ligne déjà inclue dans celle du plan. Cette expérience est le résultat de mouvements. L'œil toutefois, dont les mouvements sont peu étendus et peu variés, ne possède l'idée de distance que d'une manière vague; il a besoin du tact pour la préciser.
Il ne se passe pas une seconde sans que noti*e œil n'exécute quelque mouvement des paupières. Instinctivement ou volontairement^ nous fermons et nous ouvrons les yeux à chaque instant. Il y a là une première expérience, contemporaine de l'usage de la vue. Elle a pour conséquence naturelle de nous faire projeter l'image visuelle au dehors. Cette image disparaît quand l'œil est clos, nous la jugeons donc extérieure à l'œil. Elle s'étend devant nous sous la forme
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d'une sphère dont la limite est tout à fait vague. Nous nous rallions ici à l'opinion de M. E^^ger, qui admet la faculté pour l'œil de placer l'image à distance sans préciser cette distance.
Le tact a plus de ressources. La main peut faire des mouvements étendus. Le corps lui-même se transporte d'un lieu à un autre. Nous sommes ainsi en mesure d'apprécier les distances réelles par les efforts que nous devons faire pour atteindre les objets. Ces distances coïncident avec des variations sensibles de l'image visuelle. La valeur des teintes, les ombres, les grandeurs relatives changent avec l'éloignement. Ces notions diverses s'associent entre elles. Il se forme comme un jugement naturel, grâce auquel notre œil place les objets selon les indications du tact. Nous voyons les corps toujours sous le même angle, mais plus loin, parce que nous avons acquis l'expérience qu'ils sont plus loin. La sphère du champ visuel s'étend, s'éloigne de nous, elle nous laisse l'air pour respirer et l'espace pour agir.
Cette transformation ne se fait pas immédiatement; comme toute œuvre d'éducation, elle demande du temps. Nous ne nous en apercevons pas, parce qu'elle s'est faite pour nous à l'époque de la première enfance, alors que la conscience était faible et le souvenir nul. Il est cependant des circonstances où l'on peut en remarquer les progrès. La guérison d'un aveugle-né n'est plus un cas inouï; grâce au développement de la science chirurgicale, on y réussit quelquefois. M. Dunan a examiné une jeune fdle opéi'ée d'une cataracte native. Cette enfant voyait déjà depuis quinze jours quand elle a été présentée au professeur. Malgré ce délai relativement long, l'éducation de sa vue était encore très incomplète. Elle ne marchait qu'à tâtons, sans pouvoir se rendre* compte de la nature et de la forme des obstacles. Elln appréciait bien la position des objets placés sur elle, elle ne* pouvait eu juger quand ils étaient plus éloignés que la longueur du bras. Lui presentait-on de loin un objet, elle étendait la main et croyait pouvoir le saisir. Elle avait déjà acquis l'expérience des ])etites distances par l'exercice continuel de ses membres ; les plus grandes distances, expéri-
mentées dans des cas relativement plus rares, se confondaient encore dans ses appréciations.
Nous en avons tous été au même point, et nous en sommes encore an même point dans certaines circonstances. Il est un cas, notamment, où notre éducation à tous reste perpétuellement incomplète ; il s'agit de la, distance en hauteur. Cette distance passe-t-elle une centaine de mètres, il nous devient difficile de l'apprécier. A deux cents mètres environ, tout semble sur le même plan. Voyez un ballon s'élever dans les airs ; au bout de quelque temps il est vu sur le même plan que les nuages et les étoiles ; il en est encore bien loin, en réalité. Nous avons en effet peu d'habitude de nous élever à une si grande hauteur ; les points de repère sont rares dans cette direction. Dans le sens horizontal, au contraire, les repères sont nombreux, et nous avons une grande habitude de nous rendre d'un point à un autre et d'en apprécier la distance réelle.
Cette circonstance explique bien un effet qui a préoccupé à plusieurs reprises nos Revues scientifiques : pourquoi la lune paraît-elle plus grosse à l'horizon qu'au zénith? Cet effet n'est point particuHer à la lune, il se produit également pour le soleil et pour les constellations, qui acquièrent à l'horizon des dimensions extraordinaires. Une foule de raisons ont été invoquées : brouillards, comparaison avec les objets voisins, jugement de l'esprit surpris de ne pas voir la lune plus petite, comme tous les objets éloignés, etc. Ces raisons peuvent avoir une influence sur le phénomène ; elles n'en sont pas la cause principale et ne suffisent pas à l'expliquer.
La véritable cause est la déformation qu'éprouve le champ visuel, par suite de notre aptitude à apprécier avec plus de précision les distances dans le sens horizontal que dans le sens vertical. Ce champ devrait offrir, en dehors de toute altération, une calotte de sphère: il n'y a pas de raison pour que la vue ait une plus longue portée dans un sens que dans un autre. Dans la réalité, cette calotte apparaît très surbaissée ; la voûte céleste nous semble aplatie. D'après les lois ordinaires de la vision, plus un objet est loin, plus il
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paraît petit, parce que nous le voyons sous un angle plus aigu. Pour les astres, cette difTérence est insignifiante : qu'on voie la lune au zénith ou qu'on la voie càPhorizon, la distance d'où elle envoie ses rayons est sensiblement la même ; nous la voyons toujours sous le même angle. Mais il faut tenir compte ici de la distance à laquelle nous projetons son image. Nous ne pouvons la projeter ou l'objet est réellement, autrement nous le verrions dans sa vraie grandeur. Nous la projetons simplement à la limite du champ visuel. Cette limite étant beaucoup plus éloignée à Thorizon qu'au zénith, l'ouverture de Fangle au point de projection est plus grand, et la lune paraît plus grosse.
Une petite expérience montre que cette explication est exacte. Mettez une pièce de 50 centimes à un mètre environ de vos yeux : que la lune soit au zénith ou cà l'horizon, la pièce couvrira également le disque lunaire. Il est donc vu sous le même angle dans les deux situations. Mais il suffit de faire la construction géométrique de cet angle dans les deux sens pour remarquer que les bras de l'angle seront beaucoup plus écartés à l'horizon qu'au zénith. Projetées à l'horizon, toutes les divisions de la sphère paraissent plus grandes, et Tastrc, qui occupe toujours un même nombre de ces divisions, semble plus gros.
De toutes ces considérations il nous scmbl(^ bi(Mi résulter que la notion des deux premières dimensions ressort de la construction même des organes tant visuels que tactiles; en ce sens, tous deux procurent également l'idée d'étendue ; mais le concept de la troisième dimension, ou de la distance, résulte d'une éducation des sens, et cette éducation est plus incomplète pour l'œil livré à lui-même ({ue pour l'œil aidé par les expériences du tact.
11 y aurait bien des considérations à développer sur la notion de l'étendue ou de l'espace. Cette notion vaut une étude à part. Nous n'avions point ici à faire cette étude, mais seulement à rechercher la manière dont s'acquiert la donnée sensible. Kemarquons seulement que nous n'avons pas encore rencontré de doiuiée aussi féconde. D'elle dérivent les notions de position, de grandeur, de lieu, de ligure.
de mouvement, de masse, etc. Toutes ces notions expérimentales peuvent être qualifiées de « sensibles communs » et se ramènent à la notion d'étendue, dont elles sont des éléments constituants ou des applications diverses*.
Nous ne donnerions pas une idée suffisante de l'inépuisable fécondité de cette donnée, si nous n'ajoutions que, pour l'homme, la notion d'étendue n'est plus seulement une image ; elle devient un véritable concept objet de l'intelligence. S'associant immédiatement aux notions d'être et de nombre, elle devient susceptible de servir de base aux sciences les plus élevées, géométrie, mécanique, physique. De Ità sa puissance, qui étonnait Kant d'autant plus profondément qu'il l'avait étudiée de plus près. De là ces axiomes, ces vérités nécessaires, ces lois éternelles que l'on y découvre, et qui ont fait depuis Archimède le ravissement de tant d'esprits supérieurs. D'elle-même la notion de grandeur n'est qu'une image, elle n'offre à l'esprit qui la consulte que des appréciations expérimentales et d'une valeur approximative ; quand l'idée du nombre s'y joint, elle devient vraiment scientifique. Comme l'a très bien remarqué le R. P. Poulain dans un récent opuscule^, c'est seulement depuis que l'on a compris que toute grandeur peut s'exprimer par un nombre, que l'on a pu formuler des démonstrations vraiment rigoureuses, bien que certaines grandeurs ne puissent s'exprimer par un nombre exact, mais seulement par un nombre fractionnaire indéfini, peut-être parce qu'il n'était pas possible, dans une matière nécessairement imparfaite, de reproduire rigoureusement des essences parfaites.
C'est la première fois que nous sommes conduits par notre étude à dépasser l'horizon de la sensibilité animale ; nous ne tarderons pas à rencontrer d'autres circonstances où la sensibilité devient la base immédiate et, pour ainsi dire, la matière de conceptions plus hautes.
(1) « Sensibilia vero communia omnia reducuntur ad quantitatem ». {Sum. theol. I, 78,13).
(2) Coup d'œilsur Vhhloire des mathématiques, (Retaux-Bray, Paris, 1890).