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CHAPITRE V

DES SENS INTERIEURS.

Les animaux les plus inférieurs n'ont que le tact ; les animaux supérieurs ont les cinq sens, autant de portes ouvertes sur le monde extérieur. Mais il leur servirait peu de recevoir les impressions des cinq sens, s'ils ne pouvaient rapprocher ces impressions l'une de l'autre, les comparer et les associer. L'expérience prouve qu'ils ont ce pouvoir, souvent à un degré très élevé. Comme nous, ils peuvent aux données visuelles associer les données tangibles, pour se rendre compte de la forme et de la distance des objets. Comme nous, ils lient leurs impressions l'une à l'autre et les rapprochent de leurs besoins, de leurs désirs et de leurs craintes. C'est par là qu'ils sont en état d'arriver à des conséquences pratiques. Leibnitz appelait ce procédé « consécution », pour le distinguer du raisonnement. La consécution va d'inie impression à une impression, d'une sensation à un désir, d'un désir à une sensation, comme le raisonnement va d'une certitude à une autre certitude.

Tout entiers à l'obsej'vation, les animaux savent remarquer des nuances qui nous échappent. Il est parfois difficile d'expliquer comment ils ont saisi certaines conjonctures, .l'ai connu une chienne très affectionnée k sa maîtresse. Chaque matin elle venait sous sa fenêtre, l'appelant par de petits cris jusqu'à ce qu'elle eut paru. Un jour cette dame eut à faire un voyage ; elle partit le soir, après que la chienne était rentrée dans le chenil. Le lendemain matin, l'animal ne vint pas sous sa fenêtre, il ne fit pas entendre ses cris d'appels, mais il se promenait tristement sans accueillir aucune caresse. Il avait deviné l'absence. Connnent l'avait-

il devinée ? Tl n'avait pu voir le départ, ni même les préparatifs du voyage, n'entrant jamais dans l'intérieurde la maison.

La Revue scientifique [Revue rose) s'était mise, il y a deux ans, à collectionner nombre de faits analogues. Ses correspondants attribuaient généralement ces actes de sagacité à l'intelligence des animaux. Le mot « intelligence » est de trop, si l'on ne veut changer tout à fait la valeur primitive des termes. L'intelligence consiste à savoir le fond intime des choses, que les animaux ignorent absolument. Ceux-ci ne font que rattacher les impressions l'une à l'autre de manière à ce qu'une impression réveillée réveille une série entière, et qu'en suivant cette série ils arrivent au but désiré, comme un enfant qui craint de se mouiller passe un ruisseau en s'accrochant successivement par les mains à plusieurs branches d'arbres.

Grâce à cette faculté, nous pouvons donner aux animaux une certaine éducation. Nous associons dans leur cerveau des sensations pénibles à l'idée des actes que nous voulons prévenir, ou, au contraire, des sensations agréables à l'idée de ceux que nous voulons provoquer. Nous pouvons les amener ainsi, par une suite d'efforts persévérants, à des actes dont la complication étonne et simule l'intelligence. L'intelligence n'est pas dans l'animal : elle est dans celui qui a su observer ses instincts et en profiter pour le diriger.

Jamais on n'a pu tirer de l'animal aucun acte de l'ordre purement intellectuel. M. Delbœuf, qui est un chercheur infatigable, a voulu apprendre à compter à des chiens. Il comptait devant eux, et quand il était arrivé à un certain nombre, dix par exemple, il leur laissait prendre un morceau de sucre. Il parvint en effet à les habituer à ne prendre le sucre que lorsqu'il avait compté jusqu'à dix. Mais M. Delbœuf est un expérimentateur méfiant. Il soupçonna que le ton de sa voix pouvait donner le signal à ses élèves ; il s'appliqua dès lors à prononcer tous les nombres sur le même ton. Les chiens furent complètement déroutés. Le savant belge se convainquit de cette manière que c'était

l'intonationf?!; non l'idée du nombre, qui leur faisait apprécier le moment de saisir la proie convoitée '.

Ce petit fait montre bien quelle distance sépare la compréhension animale de l'intelligence humaine.

Si inférieure soit-elle, cette compréhension réclame cependant certaines facultés intimes à l'aide desquelles l'animal élabore les notions acquises parles sens extérieurs. Ce sont ces facultés, communes à l'homme et à l'animal, que nous devons maintenant étudier.

D'où vient à l'animal la faculté de rapprocher et de comparer entre elles les notions fournies par les sens extérieurs? La vue apporte les couleurs, roi'cille apporte les sons, le tact informe des résistances : mais aucun de ces sens n'est capable des notions du sens voisin. L'oreille ne saurait saisir les couleurs, ni l'œil percevoir les sons ^ Cependant l'animal apprécie incontestablement la différence des sons et des couleurs. Comment le fait-il ? Il est impossible que deux notions soient mises en rapport par des facultés qui seraient elles-mêmes différentes '. Deux choses ne peuvent être réunies que dans un élément unique et commun. Il faut donc dans l'animal une puissance supéiieurequi embrasse et rapproche les notions acquises par les sens.

I)ira-t-on que le cerveau peut faire ce rapprochement? Assurément, le cerveau est un centre commun qui recueille toutes les impressions sensibles : les nerfs de tous les organes aboutissent au cerveau. M. Lhuys, précisant davantage, a indiqué un lieu, nommé les couches optiques^ où tous ces nerfs se donneraient rendez-vous. Là se fait la transformation et la centralisation des impressions ; là elles s'associent par juxtaposition et se combinent pour donner à Fani-

1. Les expériences de Lubbock en Angleterre n'ont pas été moins concluantes : il n'a pas pu apprendre à ses chiens à compter jusqu'à trois ; mais seulement jusqu'à deux, en ce sens que ces animaux voyaient que de deux objets l'un n'était pas l'autie.

2. (( Non enim visus cognoscit sensibile auditùs, neque auditus sensibile visùs, secundum quod ipsa sunt, quia visus nil palilur ab audibilit nec auditus a visibili » {Comment, du an. 3, 3).

3. « Non est possibile judicare separata separatis, sed oportet quod sit eadem potenlia qu:p utrumque cognoseat » {IlncL).

mal une impression résumée, une tendance définitive vers quelque objet. Des milliers de fibres partis de ce point composent la couronne rayonnante et vont porter aux cellules motrices de la substance grise les impulsions qui doivent réaliser le but désiré.

A merveille, vous avez indiqué le centre matériel d'unité : mais ce centre peut-il suffire ? peut-il expliquer seul les rapprochements intimes que nous avons en vue? Qu'estce après tout que le cerveau? Un amas de cellules nerveuses reliées les unes aux autres, mais distinctes les unes des autres. Comment dans cet amas obtiendrez-vous l'unité nécessaire à la comparaison des impressions ? Les sensations ont-elles chacune leur cellule? une cellule ne pourra juger de la donnée recueillie dans la cellule voisine, qui lui est étrangère. Avec deux cellules liées ou deux parties d'une même cellule, la difficuhé serait la même : nous n'aurions toujours qu'une unité extérieure et factice. Que si deux impressions se logeaient ensemble dans la même partie d'une même cellule, elles se confondraient dans une impression totale, comme, par exemple, deux couleurs réunies forment une troisième couleur tout à fait distincte. Un même tout étendu ne peut recevoir à la fois plusieurs modifications indépendantes, mais les fusionne dans une résultante unique.

Tout autre est l'acte de comparaison, k la fois simple et complexe, il rapproche les données différentes en maintenant leur différence, mais en les plaçant sous un regard unique. C/est quelque chose de simple qui s'appHque à des choses multiples^ Aucun organe corporel ne peut faire cela, à moins que derrière cet organe il n'y ait quelque chose de spirituel. Le cerveau ne suffit donc pas, mais il faut dans le cerveau, et distincte de sa forme anatomique, une puissance simple et indivisible réunissant les données diverses dans un acte indivisible^.

4, « Necesse est quod sit aliquid unum quo animal omnia senlit ». {Comment, de sensu et sens. 19).

2. « Quod autem eadeni indivisibilis anima sentit sensibilia diversoruni generum probat, quia si anima sentit per aliam sui partem dulce et per

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Cette puissance avait vécu un nom dans TÉcole ; on Taj)pelait le « sens comnnun »*.

Le sens commun est comme la conscience sensible. Par lui l'animal atteint ses propres actes : il se sent voir, entendre, toucher, etc. Il connaît non seulement les objets que ces sensations lui présentent, mais ces sensations mêmes : il les met en regard l'une de l'autre pour faire apparaître leurs diiïérences ou leurs similitudcs^

Rien ne montre mieux l'éminence de la puissance sensitive que cette faculté de comparer les idées entre elles. Elle prouve sans réplique la supériorité du principe sentant sur l'étendue corporelle. L'étendue ne se conçoit que par des parties coexistantes, la puissance sensitive n'en a pas. Du moins, si on peut lui attribuer des parties en ce sens qu'elle est capable d'envisager plusieurs choses à la fois, ces parties ne rompent pas son essentielle unité. Ce sont des parties potentielles, et non des parties continues^. La puissance, une en soi, se fait tout à tous ; elle se multiplie, elle ne se divise pas. Se mettant en rapport avec plusieurs données, elle les saisit dans leur diversité et les compare en les ramenant sous son action commune et unique.

Cette puissance sensitive, procédant du fond môme de la nature animale, est Ténergie intime dont émanent toutes l(*s facultés particulières. Elle se répand dans tous les organes ; elle les pénètre tous ; elle se spécialise dans chacun d'eux. Elle entend par l'ouïe ; elle voit par les yeux\ Elle est la source première de nos sensations diverses et le centre commun auquel elles sont toutes rapportées'"'.

aliam album, aut ex islis duobiis parlibus erit aliquid unum aul non crit. Sed nocessc est dicoro quod sit aliquid unum ad quod referanlur omnes istre partes » (Ibid.).

1. « Ad sensum communem pertincre discretionis judicium » {Siwi. thcol. I, 78, 4).

'2. « Sensu enim communi i)ercipimus nos videro et discornimus iutor sensibiiia diversorum sonsuum » {Comment de an. 2, 13).

3. « Sunt diversa^ parles potentiales auiiria^, non autem diversie partes alicujus conlinui » {Comment, de sensu et sens. 1'.)).

4. (( Sensus comirmnis sentit per visum et por auditum et alios sensus pro pries » {Ibid.}.

5. « Vis sentiendi dillundilur in or^^ana quinque sensuum ab aliqiià

Yoyoz comme, sans sortir du monde animal, nous nous élevons déjà au-dessus des forces brutales du monde physique.

Mais, si l'animal possède en soi une telle puissance, à quoi donc lui sert le cerveau? quel besoin a-t-il de cet organe? Cette puissance si intimement liée avec les sens particuliers ne peut-elle par elle-même saisir et comparer leurs impressions? Pourquoi lui faut-il un intermdiaire physique, elle qui ne reçoit rien du dehors ? Non seulement cet intermédiaire ne lui apporte aucune information nouvelle ; il n'est pas même outillé pour lui transmettre les caractères distincts des sensations individuelles. Toute la masse du cerveau est uniforme et parcourue par des mouvements de même nature. Il n'y a aucune différence de structure entre le nerf qui apporte les sensations de la vue et celui qui apporte les sensations de l'ouïe. Il n'y a aucune raison de croire que les mouvements nerveux s'y propagent d'autre manière. Qu'apporte donc le cerveau au sens commun que cette faculté ne puisse beaucoup mieux saisir directement ?

Pour répondre à cette question, rappelons-nous ce que nous avons établi plus haut, avec S. Thomas, que la faculté sensitive est essentiellement passive^ Il faut qu'elle soit poussée ; elle ne peut se mettre en acte que par l'action d'un être en acte. Ceci n'est pas seulement vrai des sens extérieurs, comme l'œil ou l'oreille; cela est vrai tout autant des facultés intérieures, parce que toutes les puissances sensitives, sortant de la même racine, ont la même nature fondamentale et dépendent des mêmes conditions.

Toute puissance sensitive suppose donc un organe dont le mouvement la mette en branle^. Elle réside en lui, elle l'anime^, mais elle en reçoit l'impulsion. Il faut que la

unâ radice communi, a quâ procedit vis sentiendi in omnia organa, ad quam etiam terminantur omnes immutationes singiilorum sensuum » (Comment, de an. 3, 3).

1. « Omnes potentiœ partis sensitivae sunt passivae » {Ibid.).

2. « Pars sensitiva non habet aliquam operalionem sine organo » (Ibid.) 'ai « Sensus est virtus in organo corporali » (Ibid. 2. 12).

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puissance soit simple, afin de produire Pacte simple de la sensation ; il faut qu'elle soit unie à un organe étendu, afin d'olTrir une prise aux mouvements du dehors. La sensation ne peut exister que dans un sujet d'aiileui-s étendu', autrement elle man({uerait d'une condition essentielle d'exercice. Elle est en même temps distincte de cette étendue par son essence et liée intimement avec elle dans l'unité du sujet, dont toutes deux sont des manifestations harmoniques^.

La conséquence de ces considérations est que tout acte distinct de la sensibilité présuppose un mouvement distinct dans un organe distinct. L'œil, par exemple, ne peut voir qu'il voit'. L'oi'gane, en effet, ne peut, en même temps ([u'il éprouve la modification qui fait voir, se replier sur lui-même et se donner à lui-même une modification'' amenant cet autre acte par lequel il verrait qu'il voit. L'acte de la vue ne peut donc se réfléchif sur lui-même et se saisir lui-même^ Mais il y a une compensation à cette impuissance qui place La sensation bien au-dessous de Tintelligence. L'ébranlement de l'organe visuel se propage dans le cerveau, et là il provoque un nouvel acte d'une nouvelle puissance qui saisit et apprécie les actes de la première. 11 y a ainsi, dans toute sensation complète, deux organes, deux mouvements, deux actes, subordonnés l'un à l'autre, mais distincts l'un de l'autre. L'œil sY'branle sous les vibrations del'éther, et la vue mise en acte se forme la notion de couleur. A son tour le cerveau s'émeut sous l'impulsion du nerf optique ^, et il met en acte le sens commun, qui donne à l'animal la conscience de sa propre vision.

La physiologie moderne semble confirmer la distinction de ces deux actes. Le premier peut s'accomplir seul quand

1. « Magnitiido est quod est susceplivum sonsus » (Id . 2. 2't).

2. « Organum enim sensiis cnrn potcntia ipsa, ut puta ocutus, est idem subjecto, sed cssealiud est » {Ibid.}.

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