Revue philosoph., ocl. et nov. 1887, février
DES SENJ^ INTÉRlEUt\S 05
ment comme une ivsultantc de leurs complications variées. Cela est impossible : ni le mouvement ni les réactions chimiques n'ont rien de commun avec le sentiment et ne peuvent le produire. Mais on peut dire que le cerveau sent, dans un sens très spiritualiste : c'est-à-dire que le cerveau est le corps dont la puissance sensitive est l'àme, indispensables l'unàTautre, étroitement liés dans l'unitd d'une même vie'. C'est le même être, en efiet, qui est à la fois étendu et vivant, qui se manifeste au dehors par la complexité des organes et au dedans par les tressaillements du sentiment. C'est le même sujet qui possède à la fois les propriétés de l'esprit et celles de la matière, qui s'extériorise par la masse du corps, ce qui lui vient du principe matériel, et se concentre dans la sensation, ce qui lui vient du principe spirituel ou, si l'on veut, formel^.
Si l'animal n'est qu'un seul être à la fois vivant et sensible, on peut bien aussi considé.rer comme un seul tout l'organe et le sentiment qui réside en lui. C'était une manière de parler commune chez les scolastiques. La puissance sensitive est comme la forme de l'organe^ ; elle le fait ce qu'il est, elle est la raison d'être de sa structure et de toutes ses propriétés. Mais elle n'en est point la forme, au sens rigoureux et classique, cai* la forme proprement dite a la même existence que la chose dont elle est la forme; au contraire, les éléments moléculairiis dont l'organe est composé ont une existence indépendante et des actions distinctes des actes de la puissance sensitive, bien que tous deux se réclament du même sujet.
En ce sens seulement, et en considérant le cerveau animé dans l'unité de l'acte total au([uel contribuent toutes les puissances dont il est le siège, on peut dire que le cerveau sent.
Nous venons de voir comment et à l'aide de quel organe la puissance sensitive peut saisir ses propres actes et les
1. « PotontiîP qiur siMil talium operalionum principia suiit iii conjmicfo sioiit in subjoclo, non in anima solà {Sum. Iheol. I, 77, 5).
2. « Per aiumam conjunctum habet (juod lalos operationos extMcoro possit » {IhiU.}.
'à. « Potentia est quasi forma organi » {Comment, de an. 2, 2'j).
comparer entre eux. Mais cela ne suffirait point à l'animal. Il lui faut encore la faculté de comparer les sensations présentes avec les sensations passées, et par conséquent de retenir cell<3s-ci. Sans cette faculté, il ne pourrait acquérir aucune expérience ; il ne pourrait reconnaître ni le chemin où il a passé, ni le fruit qui a soulagé sa faim, ni l'objet qui a mis sa vie en péril. Il resterait dans une éternelle enfance. Tout serait à recommencer pour lui à chaque instant, et il serait à jamais incapable de pourvoir à ses besoins.
Les animaux, au moins les animaux supérieurs, ont donc la faculté de conserver la trace de leurs sensations passées. Cette faculté est appelée mémoire par les modernes. Les anciens l'appelaient imagination^ et réservaient le nom de mémoire pour certains actes spéciaux que nous indiquerons plus loin.
Cette faculté, comme les précédentes, ne s'exerce point par la puissance sensitive seule. Ici encore, il faut faire appel à un organe, et cet organe est encore une partie du cerveau .
Il ne paraît même pas que la puissance sensitive ait par elle-même une vertu spéciale pour conserver les images acquises par les sens externes. Comment, en effet, les conserverait-elle ? En acte ? Mais elle les verrait toujours, ce qui n'est pas. En puissance ? Mais nous avons vu que la puissance sensitive possède déjà les formes de cette manière avant toute impression. Aussi S. Thomas ne paraît-il pas comprendre l'imagination comme une faculté distincte à l'état de pure puissance. Elle n'existe à ses yeux que dans son exercice actuel ".
L'imagination est donc moins la propriété de conserver les formes sensibles en puissance, que celle de les reproduire au besoin. Mais cette reproduction ne peut se réaliser ,
1. (( Ad forma rum retentionem et conservationem ordinatur phantasia sive itnaginatio quse idem sunt ; est enim phantasia sive imaginatio the* saurus quidam formarum per sensum acceptarum » {Sum. theol. I, 78, 4).
2. « Sensus in potentia semper adest animali, phantasia autem non semper, cum non semper animali aliquid appareat » {Comment, de an., 3, 5).
d'apj'ès la doctrine indiquée plus haut, que par un mouvement approprié de l'organe. C'est donc à l'organe qu'il faut nous adresser pour en dixouvrir le secret ; c'est en lui qu'il faut chercher comment il est capable de conserver la ti-ace des sensations passées et d'en assurer le retour '.
Sur ce point, avouons-le, on n'a guère que des conjectures ; une seule chose est certaine, c'est l'intervention de l'organe. Quand une impression extérieure arrive, elle ne retentit pas seulement dans les couches optiques, grand chemin de passage qui ne saurait rien conserver. Nous avons vu que par la couronne rayonnante elle parvient jusqu^à l'écorce grise du cerveau, où elle trouve des ramifications qui lui permettent d'influer sur les organes moteurs. Là sont des retraites plus calmes, moins souvent visitées par des courants étrangers, où les impressions peuvent se fixer et se conserver. Toute cellule qui a fait un mouvement garde quelque chose de ce mouvement 2, de même que tout corps qui a subi une inflexion garde très longtemps quelque chose de cette inflexion. Les molécules, dérangées de leur position première, ne la reprennent jamais complètement et restent disposées h se prêter à la position déjà occupée. Pliez une feuille de papier, elle conservera très longtemps la tendance à reformer le même pli. Une fois remise à plat sur la table, il suffit qu'un souffle quelconque l'agite pour qu'elle reprenne le pli primitif. Ainsi la cellule, quand une forme lui a été imposée fortement (il n'y a que les impressions fortes ou répétées qui se conservent)^ si le cours du sang ou l'influx nerveux vient à la secouer, tendra tout naturellement à reprendre la forme déjà subie. Le retour de cette forme sollicite la puissance qui rappelle la même image déjà présentée.
Comment se fait ce rappel ? Est-il immédiatement attache à l'ébranlement de la cellule nerveuse? ou le mouvement
1. (( Species sensibiles conservanlur non in parte animip scnsitivà lantum, sed inagis in conjuncto « {Sum. Ihcol. I, 79, (5).
'2. a In nobis sunt motus plantasmatuni y\m facti sunt ab oo quod sonsimus, qui scilicct rclint|uunlur ex prima immutationc sensus a sonsibili i^ {Co))inicnt. de )nenioriâ cl reniinisc. 4).
de cette cellule ébranle-t-il par les fibres de correspondance l'organe qui avait donné la sensation primitive ? Par exemple, l'image d'une couleur déjà vue se reforme-t-elle dans le cerveau ou sur la rétine ? Il semble difficile de le décider. M. Alexandre Bain se prononce pour la reproduction dans les mêmes organes \ Mais on n'est pas même d'accord aujourd'hui sur le siège de la sensation primitive. Se produit-elle dans un centre cérébral, ou dans l'organe même impressionné ? Beaucoup de physiologistes penchent pour un centre cérébral ; mais la philosophie traditionnelle tient pour l'organe. Si nous consultons l'expérience, nous constatons que tout spectacle, même imaginaire, est projeté par nous devant nos yeux. Nous le voyons au dehors de nous comme un spectacle réel, tout en sachant qu'il n'est pas réel. On a même prétendu que dans les hallucinations de la vue, alors que le mouvement interne est assez fort pour triompher de l'impression des réalités externes, l'image abusive a toutes les propriétés d'une image réelle et peut être modifiée par des pressions sur l'œil comme une image réelle. En faut-il conclure que l'image sensible se forme bien sur la rétine ? Il faudrait être sûr que dans la vision hallucinatoire lïm.agination seule est en jeu, et que nous ne pouvons projeter l'image du cerveau aussi bien que de la rétine.
La faculté dont nous parlons se manifeste dans les animaux de deux manières : ou par le retour d'images produites indépendamment des circonstances où elles ont apparu d'abord, comme il arrive dans le rêve ; ou par le rappel de faits sensibles en connexion avec leurs antécédents et leurs conséquents. Le premier mode de retour constitue ce que les anciens appelaient proprement imagination ; au second mode ils réservaient le nom de mémoire.
Le retour des images est décidé le plus souvent par leur association avec une image connexe : la vue d'un objet déjà connu ramène naturellement une foule d'images que les circonstances lui ont associées. Une théorie de Fassociation des