Les sens et V intelligence, p
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sensations nous entraînerait trop loin de notre sujet actuel. Celte théorie a été faite bien des fois, et l'on a précisé les principaux cas où les images se suscit(int l'une l'autre, ou par similitude, ou par opposition, ou par analogie, ou par succession, ou par connexité morale, ou par contiguïté matérielle. Le fait de l'association est certain ; il explique bien des énigmes. Mais trop souvent on a voulu tirer de lui ce qu'il ne saurait donnera ni les idées générales, ni le sentiment du devoir, ni les actes de la volonté ne sauraient se former uniquement par voie d'association *.
Indépendamment de toute association, l'afllux du sang suffit pour réveiller les images emmagasinées dans le cerveau. Elles se lient alors au hasard ; ou bien une image ains^ réveillée peut devenir le point de départ d'une suite d'associations. Ainsi dans les rêves nous nous formons des spectacles divers qui, sans lien apparent, se croisent, se succèdent, se mêlent l'un à l'autre. La fantaisie parait absolue : toutefois chaque image a toujours une cause qui la suscite, mais cette cause est le plus souvent cachée dans la suite des événements physiologiques et inconscients de la masse cérébrale.
Ordinairement les images semblables, reçues par les sens extérieurs, se fondent les unes avec les autres dans les retraites de l'imagination. Je forme en moi la représentation d'un arbre ; cet arbre que je vois de ma vue intérieure n(^ me représente pas tel arbre que j'ai vu et dont j'ai oublié bien des détails. Les caractères les plus individu(»ls se sont effacés ; les formes des divers arbres que j'ai vus se sont mêlées. Il reste un arbre imaginaire qui n'a jamais existe, dans lequel sont unifiés et fondus les traits d'un grand nombre d'arbres, quelque chose, avec moins de précision, comme les portraits de Sir Fr. Galton, qui formait par la photographie un portrait type réunissant les portraits d'un grand nond)rede j)ersonnes. Il y a là, nous en conviiMulrons, un fait analogue k la formation des idées générales, car si les idées générales s'apprK[uentà toute une série d'individus,
1. Alexainlro Main, Les sens et l'hUelinjencc, pp. "2^}, 'MîO, 'M).
ces images du sens servent également à reconnaître un grand nombre d'objets par leurs traits communs. L'image de l'avoine dans le cerveau d'un cheval n'est pas précisément l'image de tel grain d'avoine ; elle lui sert cependant, toutes les fois qu'il est en présence d'un amas d'avoine, à reconnaître la nourriture qui a flatté son palais, qui lui a donné force et vie. C'est sans doute à cause de cette première généralisation que les anciens avaient cherché la base matérielle de l'intelligence dans les facultés imaginatives, et non immédiatement dans la donnée des sens externes i. L'image de l'imagination est déjà moins matérielle, moins individuelle, moins éloignée de ce que nous appelons le type et l'essence. C'est un premier progrès, dont il est naturel de faire profiter l'intelUgence.
Mais, remarquons-le bien, l'image de l'imagination^ bien qu'elle vaille pour certains usages comme une idée générale, n^est encore par elle-même qu'une donnée particulière, très différente d'une véritable notion universelle ^ Regardez attentivement cet arbre dont vous vous représentez la forme imaginaire ; ce n'est pas une idée générale^ comme serait la définition de ce qui est un arbre ; c'est un arbre particulier qui a ses contours, son port, sa couleur, une forme de feuillage à lui propre. Avec un peu d'effort vous pourrez le dessiner ^ C'est là une différence profonde avec l'idée universelle. Celle-ci exclut absolument tout détail individuel. L'image a des détails qui peuvent bien être la fusion d'autres détails recueillis çà et là, mais qui entrent dans sa constitution et lui sont indispensables. Vous ne pouvez imaginer mentalement un arbre sans l'imaginer sous une forme précise et individuelle '\
Les animaux subissent les effets de l'imagination, l'homme
4. « Intellectus noster intelligit materialia abstrahendo a phantasmatibus» (Sum. theol. 1,86,1).
2. « Formœ imaginationis in quantum sunt individuales non possunt creare formas intelligibiles, cum sint universales » {De anima, 4).
3. « Ipsum phantasma est similitudo rei particularis » (Sum. theol. I, 84, 7).
4. « Imaginatio non est nisi corporalium et singularium » {Cont. Q. 2, 67).
s'en sert ; et c'est spécialement cet usage que les modernes désignent ordinairement par le mot « imagination ». Nous ne nous bornons pas cà recevoir passivement les images excitées parles circonstances du dehors ou par l'agitation physiologique du dedans : nous pouvons susciter de nousmêmes des images, les modifier et les combiner. L'imagination, ainsi conçue, est la condition nécessaire de tous les arts et de toutes les sciences. Nous ne pouvons rien concevoir fortement sans l'imaginer nettement*. Nous ne saurions faire aucun progrès dans les branches les plus nobles de l'activité humaine sans l'aptitude à imaginer. Un homme qui se met rapidement en face de l'objet de ses études, qui en saisit de suite les caractères principaux, l'ordre, Pharmonie et la beauté, a une vive imagination. Celui qui peut se représenter cet objet d'un seul coup d'œil dans tous ses détails importants a une forte imagination. La puissance d'imaginer est ce (pii distingue le plus les hommes au point de vue intellectuel. Si cette puissance est jointe à une grande capacité de travail et à une grande persévérance de volonté, c'est le génie.
L'imagination est créatrice. Elle ne reproduit pas seulement les formes des objets vus ; avec les données empruntées à la réalité, elle produit des types nouveaux qui n'ont jamais existé, des apparences arbitraires et charmantes, bien que peut-être irréalisables ^ Celui qui a ce don fait les délices des autres hommes ; il les conduit vers les sommets resplendissants de l'idéal. Le rayonnement de la beauté n'est pas un simple et vain plaisir; il est sain et inoral par luimême, il fortifie les âmes, il les rend meilleures. Les beautés de Tart sont un excellent agent d'éducation. Celui qui a vécu dans un mond(* d'images pures et belles répugne instinctivement aux sentiments bas et honteux.
Même dans le cours ordinaire de l'existence, l'imagination
(1) a Oportet, cum aliquis speculatur in actii, qiiod formol sibi aliquoil phantasma ». [Comment, de an. li 13).
(2) « Avicenna vero posuit quintam poteiitiam modiani, qua» componit et dividit formas imaginatas, stîd isia operatio non apparet in aliis animalibus ab homino » [Sutn. theoL 1, 78, 4).
est Utile. Elle intervient à chaque instant, sans que nous nous en doutions. Elle complète les données fournies par les sens; elle rend la perception plus nette et plus rapide. Regardez cet homme qui passe aux dernières limites de la portée de votre vue : vous distinguez mal sa figure^ si vous ignorez qui il est ; si vous savez que c'est votre ami, vous verrez ses traits en détail. Quand la vigie signale une terre, du grand mât d'un paquebot, les passagers s'évertuent en vain à saisir une tache sombre au bord de l'horizon ; le marin expérimenté distingue déjà des rochers et des villages. L'imagination achève le portrait que les sens n'ont fait qu'ébaucher. Si notre esprit dérouté ne peut plus faire ce travail, nous ne reconnaissons plus d'abord les objets les plus familiers. J'ai couché souvent^ en province, dans une chambre tendue en étoffes algériennes. Qi^elquefois au premier réveil je n'apercevais que des taches jaunes, bleues, vertes, rouges, sans pouvoir démêler les rayures de Fetoffe. Il me fallait quelques instants pour ressaisir la vue distincte de ces objets. L'imagination va jusqu'à suppléer à la vue, et ceci peut être un danger. Je lis une phrase d'un auteur ; la phrase me semble devoir appeler un mot : je lis ce mot. Cependant, revenant bientôt après sur ma lecture, je constate que ce mot n'était pas écrit. Cet effet est surtout sensible dans le peuple et chez les enfants. On voit ce qu'on s'attend à voir. Un petit garçon, ayant entendu dire qu'une sœur allait lui être apportée du ciel par un ange, affirmait avoir vu les ailes de cet ange. 11 les avait certainement vues dans quelque rayon d'or lancé par le soleil à travers l'obscurité de l'appartement. Que de superstitions ont été fondées sur cette tendance ! que de monstres dans les vallées sombres ! que de revenants contre les murs des cimetières ! que de génies sur la hsière des bois ! Ces abus de l'imagination sont réels ; ils ne doivent pas toutefois nous mettre dans une méfiance exagérée. Ils doivent seulement nous engager à ne nous confier à nos sens que quand nous les aurons employés avec calme, sang-froid et réflexion.
Voyons maintenant ce qu'est la faculté que les anciens appelaient proprement mémoire,
DES SFCNS inti':iui:i;hs 7.3
Nous avons dit plus haut fju'il y a pioproment mémoire, quand l'animal ne se représente pas seulement l'image vue comme une donnée isolée placée sous son regard, mais se représente un fait total faisant partie d'une chaîne de faits successifs et se rattachant d'une manière plus ou moins médiate au fait de la sensation actuelle. Chaf[ue image isolée n'est qu'un détail ; c'est toujours un ensemble d'images qui constitue la représentation d'un fait, (lomment l'animal arrive-t-il à grouper les différentes apparences sensibles dont l'ensemble représente un fait? comment est-il capable d'envisager comme un seul tout des qualités dont il est informé par tant de voies très différentes? C'est l'œuvre d'une faculté que nous examinerons plus loin *. Quoi qu'il en soit, la mémoire, au sens scolastique, a pour fonction spéciale de retenir ces touts sensibles avec les connexions dans lesquelles ils ont apparu d'abord, et dans la série d'événements successifs où ils étaient engagés. La mémoire présente ainsi le fait comme un des antécédents de l'état actuel. Ceci implique que l'animal a un certain sentiment du temps, ou, plus exactement, de la succession-. Il n'a pas l'idée propre du temps, car cette notion est essentiellement intellectuelle ; mais il sent la succession, il sent ([u'un mouvement vient après un autre, et par là même il a une certaine notion du passe.
Cette notion du passé est essentielle à la mémoire : c'est elle (pii la constitue, dans la pensée du Docteur angélicpu^ comme une faculté distinctes II n'y a que les animaux ([ui ont une sensibilité assez précise pour retenir l'ordre et l'enchaînement des faits qui soient ('a])al)les de mémoire ^ Les êtres inférieurs (jui n'ont point d'imagination ou (jui n'en
i. « Ad apprehondendum iiitentiones qua) por sonsiim non accipiuntur, ordinalur vis estimaliva, ad conservaiidiiin autem eas vis niemorativa, quœ est thésaurus quidam hnjusmodi inlontionuin ». {Sum. Iheol. l, 78, 4).
2. (( Tempus cognoscitiir in quantum coguoscitur prius et postorius in motu ; unde et etiam sensu cognosci possunt v. (Co/H//Jc•^^^ de niemoria et re)nini.sc. 2).
3. « Memoria est pnoleritoium quantum ad nostram approhensionoin, id est quod piius sensimus » {Ibid., 1).
4. « Sola animalia qua* possunt soutire tempus memorantur, et illa parte animœ memorantur qua et tempus sentiunl » {Ibid.).
ont qu'une très obscure, n^ont point de mémoire ^ Tel est l'avis d'Aristotc, et aussi de S. Thomas.
La mémoire est essentiellement, suivant notre grand docteur, une faculté sensible. Elle regarde exclusivement les faits particuliers. Une notion universelle n'a ni passé, ni futur; elle est de tous les temps, ou plutôt au-dessus du temps. Il n'y a que les faits particuliers et déterminés qui, s^enchaînant dans la série des causes, soient réciproquement passés ou futurs. Or, la doctrine de S. Thomas, très conforme à l'expérience^ est que l'homme ne connaît les faits particuliers qu'à l'aide des données sensibles, en tant qu'il est actuellement impressionné par ces faits, lien résulte que la mémoire est une propriété de la sensibilité ; elle est dans la partie sensitive de l'être vivant^. Elle est une dérivation du sens commun qu'elle suppose ^ Enfin elle a un organe qui probablement ne se distingue pas de l'organe de l'imagination, dont la mémoire n'est, après tout, qu'une application spéciale.
Cet enseignement ne laissera pas que de surprendre beaucoup de spiritualistes. Ils sont habitués à considérer la mémoire comme un des dons les plus étonnants de l'intelligence. Chacun a présent à la pensée ce magnifique passage des Confessions où S. Augustin décrit dans un ravissant langage les merveilles de cette prodigieuse faculté. Quelle admiration lui inspirait cette capacité mystérieuse, par laquelle l'âme ressemble à une mer immense et sans bornes, conservant dans son vaste sein des connaissances innombrables, les cachant je ne sais où, les, reproduisant à point
1. (( Quœdam enim animalia nil percipiunt nisi apud prœsentiam sensibilium, sicut qusedam animalia immobilia, qui£ propter hoc habent indeterminatam phantasiam, et propter hoc non possunt cognoscere prius et posterius, et per consequens non habent memoriam » [Ibid. 2).
2. « Si de ratione memoriee sit quod ejus objectum sit prœteritum ut praeteritum, memoria in parte intellectiva non erit, sed in sensitiva tantum quœ est apprehensiva particularium » {Sum. theol. I, 79, 6).
3. c( Sensus communis est radix phantasise et mernoriae^ quse praesupponiint actum sensus communis » {Comment, de memoria et reminisc. 2).
4. « Cum vis mernorativa sit actus organi cujusdam » (Sum. theol. I, 79, 6). — Cela ne veut pas dire que l'acte de la mémoire est une action de l'organe matériel seul, mais que la puissance qui se souvient réside dans un organe matériel qu'elle complète et perfectionne.
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nommé! C'était, aux yeux de S. Augustin, une des plus grandes œuvres de la sagesse créatrice, et comme une imitation de rinfmi.
Un organe matériel peut-il être susceptible d'une semblable puissance ? peut-il contenir tant d'impressions d'une manière purement virtuelle et pour ainsi dire spirituelle? a-t-il assez de fibres, assez de molecuU's pour répondi-e à l'inépuisable fécondité des souvenirs? De grands esprits ont pensé que la mémoire était une des meilleures démonstrations de l'immatérialité de notre àme. S. Thomas a pensé le contraire, et la physiologie lui donne raison.
Ce n'est pas qu'il méconniit la puissance merveilleuse de la mémoire, mais il n'y voyait qu'une imitation de la puissance et de la fécondité de Tintellect'.
Dans l'homme toutefois la mémoire a des ressources spéciales. Jointe à l'intelligence, cette faculté prend quelque chose de sa supériorité^ L'homme a ici le même avantage que nous avons relevé à propos de l'attention et de l'imagination. Il se sert de ses facultés sensitives, il n'en est pas esclave, comme l'animal. Sa mémoire est par conséquent active. Elle ne reçoit pas seulement les souvenirs qui reviennent d'eux-mêmes ; elle les recherche, elle fouille en soi pour découvrir les faits dont elle a besoin. Elle reti'ouveses souvenirs en allant de l'un à l'autre, comme le syllogisme va d'une vérité à une autre vérité. Cette capacité de se sonder soi-même est une faculté exclusivement humaine : S. Thomas l'appelait « réminiscence » ^.
Malgré cette suréminence, le Docteur angélique maintenait que la faculté de mémoire reste dans Thomme ce
i. « Sensus secundum suam potentiam non est cognoscilivus nisi prœsentium ; quod autem sit aliqua virtus sensitivrc partis se extendens ad oa qua^ non suut prœsontia, hoc est ei secundum siniilitudinariam participationem rationis vel intollectus n {Comment, de sensu et sens.).
2. a lllarn euiinontiam habet.... niemorativa in hominc, non per id quod est proprium sonsiliva> partis, sed per aliquam aflinitateni et propinquitatem ad rationem universalem, secundum quamdam relluentiam » {Sum. theol. 1,78, 4) .
3. « Soli homini convenit reniinisci, quia reminiscenlia habet similitudinem cujusdam syllogismi » {Comment, de memoria et reminisc. 7).
qu'elle est dans l'animal, une vertu fondamentalement sensitive et organique^
Eh quoi ! toute mémoire est-elle sensitive? L'intelligence, qui est si supérieure au sens, n'aurait-elle pas aussi sa mémoire ? et serait-elle condamnée à ne vivre que de l'instant présent? Telle n'est pas la pensée de S. Thomas. A côté de la mémoire sensitive il reconnaît une mémoire intellectuelle, bien qu'il lui accorde moins d'importance qu'à la première. Nous en verrons tout à l'heure la raison.
Et d'abord, l'intellect, une fois qu'il a acquis les idées, les conserve^ Précisément parce qu'il est d'une nature bien sjipérieure aux propriétés matérielles, il est plus stable, plus immuable ; il garde plus fixement les richesses qu'il s'est procurées. Quand la faculté intelligible a reçu l'espèce intelligible, la disposition à se représenter telle idée, c'est pour toujours^. Elle pourra toujours et quand elle voudra considérer cette idée en acte.
Mais ceci n'est pas la mémoire à proprement parler. Comme nous le faisions remarquer il n'y a qu'un instant, les idées de l'intellect sont des idées générales qui de soi ne se rapportent à aucun fait particulier plutôt qu'à un autre, qui n'ont par conséquent ni passé, ni futur. L'idée de triangle, que j'ai mise dans mon esprit, ne représente que la nature du triangle, et non tel triangle en particulier. Par elle-même, elle est, comme on dirait, une idée en l'air : elle peut s'appliquer ou ne pas s'apphquer. Il y a bien là cette habitude qui constitue la science, en ce sens qu'ayant compris une fois ce qu'est un triangle, j'aurai toujours en moi cette notion. Il n'y a pas cette vue sur le passé qui caractérise la mémoire.
Mais il y a plus que cela dans l'intellect, et nous allons y trouver une mémoire véritable.