‹ La Perception et la psychologie thomisteChapitre 3 sur 64 · VI PRÉFACE · texte numérisé non relu

VI PRÉFACE

sources de connaissance indépendantes Tune de l'autre, la raison venue d'en haut qui est en possession des principes et l'expérience sensible qui vient d'en bas.

Chose singulière ! cette seconde théorie arrive en définitive au même inconvénient que la première. Sans doute, elle établit nettement la nécessité de nos jugements fondamentaux ; mais elle laisse ouverte une question très importante, à savoir dans quelle mesure ces jugements peuvent être appliqués au dehors. S'ils sont en elTet arrêtés préalablement à toute connaissance expérimentale, qui nous dit qu'ils s'appliquent régulièrement à Texpérience. La loi de notre pensée est-elle nécessairement la même que la loi du dehors? Voici donc que nous connaissons une véritable nécessité, mais rien ne nous assure que nous pouvons l'appliquer.

La première théorie enlève à notre intelligence sa principale richesse ; la seconde lui enlève le droit de s'en servir avec sécurité.

Nous voudrions proposer une opinion moyenne.

Elle consisterait à admettre que la connaissance sensible n'est point à elle seule une connaissance complète, qu'elle est complétée et fécondée par une facuké supérieure, que cette faculté supérieure a sans doute des notions qui lui sont propres, mais qu'elle ne perçoit ces notions que dans les choses sensibles et à l'aide des sens. Les notions intelligibles sont ainsi objectives puisque leur origine vient de la perception même de l'objet. D'un autre côté ces notions puisées dans le fait ont une valeur universelle parce que l'intelligence n'envisage pas le fait au point vue restreint et local de la sensibilité.

L'expérience, en effet, n'est pas ce qu'on la croit d'ordinaire. Le fait n'est pas seulement cette ombre qui passe et qui

PUÉFACE VII

frappe nos sens. S'il n'avait aucune attache à quelque chose d'immuable, comment se ferait-il qu'il est éternellement vrai qu'il a passé ?

Le fait passe, mais il a une nature et cette nature nous pouvons Tenvisager non seulement en tant que nous en recevons lo contre-coup, mais en elle-même, indépendamment du lieu et du moment où elle passe. C'est la fonction propre de l'intelligence. Ainsi considérée la nature du fait apparaît comme quelque chose de permanent, quelque chose en dehors de l'espace et du temps. Elle a aussi des conditions constitutives et ces conditions lui sont invinciblement liées. C'est pourquoi l'observation complète et bien faite découvre dans les choses, quoique singulières et contingentes, le fondement de la nécessité et de l'universalité.

L'expérience ne se fait donc pas par la sensation seule, mais par le concours de la sensation et de l'intelligence. La perception humaine est un fait à la fois sensible et intellectuel, et c'est parce qu'elle est capable d'atteindre au côté intelligible des choses que nous pouvons ensuite en déduire tous ces principes et toutes ces notions qui rendent l'expérience si féconde.

Toute notre étude sur la perception aura pour but de mettre en lumière ce double aspect sensible et intelligible de nos connaissances fondamentales, et de bien préciser la nature et les rapports des deux facultés qu'elle suppose. Ces deux facultés loin d'être étj angèrcs l'une à l'autre, comme semblent le croire beaucoup de personnes qui ne les envisagent jamais que dans leurs opérations les plus divergentes, sont liées dans l'acte de perception, liées à tel point qu'on ne saurait les distinguer à la première inspection, mais seulement par une étude approfondie de leur nature respective. Voilà pourquoi tant de philosophes ne voyant rintelHgible que dans

vin pi{éfa(^:k

la pure donnée abstraite ne comprennent pas qu'on puisse en trouver lepoint de départ dans le sensible, tandis que Tenfant et l'ignorant déduisent à chaque instant l'un de l'autre.

Nous croyons que le sensible contient et nous présente l'intelligible, que rintelligenccTy saisit, considère les choses sous un aspect qui échappe aux sens et atteint par là même à la véritable universalité et à la véritable nécessité.

Voilà pour la première question..

La seconde est connexe à celle-ci, mais concerne spécialement la philosophie de TÉcole.

La philosophie de S. Thomas commence à être connue dans le monde savant, mais elle rencontre encore beaucoup de répugnances. L'une des principales objections qu'on lui oppose pourrait se formuler ainsi : vous êtes de très honnêtes gens^ dit-on à ses nouveaux disciples, vous repoussez certainement le matérialisme, mais vous avez adopté une base qui vous y conduit inconsciemment. Du moment que vous tirez toutes nos idées des sens, vous ne pouvez y échapper. — Si nous nous récrions, si nous faisons remarquer que d'après S. Thomas lui-même, le sens ne suffit pas à former l'idée, qu'il faut encore Tillumination de l'intellect agent ; Qu'est-ce cela, nous dit-on, illuminer, intellect agent? Parlez un langage que nous entendions. Nous vous faisons une objection sérieuse, vous n'y répondez que par des mots.

Nous connaissons d'autant mieux ce reproche qu'il nous a été fait à nous-mêmes par un jeune critique religieux, se doutant peu qu'à cette heure nous nous en préoccupions autant et peut-être plus que lui.

Notre présente étude sera encore une réponse à cette difficulté. Nous espérons montrer qu'on se méprend sur le sens de cet aphorisme scolastique que toutes les idées viennent des sens. Cela ne veut nullement dire que l'intelligence n'ait

ST. MICHÂEl'S C^-^^a£,

PRÉFACE l\

d'autres données prinfiitiv(S^K"Mf'âtt!flttfi4't^âlïJiyyT1àWS'* sensS coKa veut dire seulement qu'elle ne peut fonner qu'avec le concours des sens les idées qui lui sont propres. Elle voit autre chose que les sens, mais elle ne voit qu'à l'aide des sens.

Quelles sont ces données primitives qui sont le propre de l'intelligence ? comment le sens contribue-t-il à nous les procurer, encore qu'il n'y atteigne pas lui-même ? Qu'est-ce qu'apporte le sens, qu'est-ce qu'apporte l'intelligence dans ce concours des deux facultés? Quel est ce principe que les anciens comparaient à la lumière parce qu'il fait tout voir, et que lui-môme ne. peut être vu seul? Telles sont les questions que nous essaierons derésoudres.

Les expressions employées par les docteurs du XIIP siècle leur disaient certainement quelque chose : ils leur prêtaient une signification en rapport avec la manière dont les problèmes étaient alors posés. Si aujourd'hui nous ne comprenons plus très bien cette signification, c'est peut-être que nous ne connaissons qu'imparfaitement l^histoire de la philosophie du moyen âge. Nous tâcherons d'éclairer ces termes soidisant surannés, et de leur trouver une signification en rapport avec les difficultés actuelles.

Nous arriverons ainsi à des conclusions qui ne sont peut-

(1) In re apprehensa per sensum multa cognoscit intellectus quce sensus percipere nuii potest (S. theol. 1^. 78.4.

(2) Il est b«)n tl'tiKJiqaer dès à présent, ce qui sera développé dans toiile cours de coite étude, à savoir que l'aide dos sens ne consiste pas principalement en ce que les sens présenlent à rintelligence une notion saisie par eux que l'intelligence creuse ensuite et analyse ; elle consiste en ce que, dans la notion sensible, il se rencontre, secundwn esse (Gommant, de an. 3. 13), quelques caractères intelligibles conformes à la nature intrinsèque de l'objet, servant à déterminer l'intelligence à l'acte par lequel elle connaît cet objet. Le sens n'est pis seulement un moyen d'information, mais avant tout un moyen de détermination gràcv) auquel l'intellect s'assimile à cort.iines propriétés de l'objet et par là même le perçoit sous la forme de o«s propriét«i6.

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