Memoria est in parle sensitivà » [Ibid
2. « Intellectus secundum seipsumest conservalivus specierum » {Sut}}, theol. I, 79, 6).
3. « Intellectus est magis stabilis naturae et immobilis quam mateiia corporalis. Si ergo materia corporalis formas quas recipit non soluin tenet dum per eas. agit in actu sed etiam postquam per eas agere cessaverit, multo forlius intellectus immobiliter et iiiamissibiiiter recipit species inlelligibiles » {Ibid.),
bES SENS INTÉRIEURS 77
L'homme non seulement sent qu'il sent, mais encore il sait qu'il pense*. Or le fait même de penser est un fait particulier. Bien qu'immatériel et connu par Fintelligence seule, il n'en a pas moins tous les caractères de singularit(\ Cet acte peut donc être passé, présent ou futur-. C'est ce qu'il nous fallait pour fonder la mémoire, une donnée intellectuelle singulière pouvant être saisie à un moment déterminé du temps. J'ai l'idée universelle de triangle, cette idée est hors du temps ; mais je sais que j'ai déjà pensé à cette idée de triangle, ceci est dans le temps, ceci s'est passé hier ou avant-hier, cette pensée s'est produite avant telle autre pensée. Voilà vraiment un fait déterminé dans le temps et qui appartient à la mémoire. La mémoire ne se se trouve donc pas seulement dans la partie sensitive, mars aussi dans la partie intellective de notre être^.
On l'emarquera cet appel que S. Thomas fait à la conscience quand il s'agit d'expliquer les connaissances concrètes de l'intellect*. Nous en verrons plus loin d'autres exemples.
Pourquoi donc S. Thomas enseigne-t-il constamment que la mémoire est seulement dans la partie sensitive de Tàme? (^est d'abord que pour Fliomme la mémoire sensitive est la seule mémoire pratique ; Pautre ne va guère sans celle-là. Nous savons par expérience que nos pensées les plus pures ne se produisent jamais sans s'appuyer sur quelque exemple ou quelque signe sensible ; nous en verrons plus tard la raison. De même, nous ne nous souvenons pas d'avoir pensé sans nous souvenir d'avoir senti quelque chose de
1. « Idom homo peicipit se intelligere et sentire » (Sum. theol. I, 76, 1).
2. « Hujusmodi intelligere, quamvis sit quo(M;nn partieiilare, est tamen immaterialis actus. Et idco sicuit intclligit scipsmn inteilecttis, licet ipse sit quidam singiilaris actus, ita iiitelligit suum intelligere, quod est tsingularis actus vel in prœterilo, vel in pra^senti, vel in futuro existens » (Sum. theol. I, 79, 6).
3. « Memoria autem non solum est sensibilium, ut pula cum aliquis memoratur se sensisse, sed efiam intelligibilium, ut cum aliquis memoratur se intellexisse » (Comment, de memorià et reminisc. 2).
4. « Nomcn memoriaî polest extendi ad noiiliam quà etsi non cognoscalur ohjectum ut in pra^teiilione, modo pra^diclo, i-especlu luijus nunc, cognoscilur tamen obj(»ctum de que etiam nolitia habita est in quantum aliquis scit se cam piius habuisse » {De verit. 10, 2^.
matériel. Dans la vie présente, le pur souvenir intellectuel n'existe guère qu'à l'état de théorie.
En second lieu, Tintelligence conçoit d'abord les idées^ ce n'est que par réflexion qu'elle se saisit ensuite elle-même. Ce n'est donc point dans son objet direct qu'elle rencontre les conditions de la mémoire. Cet objet n'est considéré dans le passé qu'accidentellement et indirectement^ en tant qu'il a déjà été l'objet de la pensée. Dans l'ordre sensible, au contraire les faits rappelés par la mémoire sont présentés comme appartenant par eux-mêmes au passée La mémoire utile, la mémoire complète et directe est donc bien une faculté organique et une branche de la sensibilité.
L'expérience et la physiologie confirment admirablement toute cette doctrine de S. Thomas. Nul n'ignore combien facilement la mémoh*e est atteinte par les indispositions de ^organe^ Non seulement la mémoire disparaît comme l'intelligence elle-même, si le cerveau est hors d'état de fonctionner : ceci peut s'expliquer par un lien accidentel ; mais la mémoire dépend si essentiellement de l'organe, qu'elle y est localisée, et que nos divers souvenirs s'effacent avec les maladies des diverses parties des hémisphères cérébraux. Tel a perdu le souvenir des dates ; tel ne peut plus se rappeler les noms propres : ceci n'est pas le fait d'une faculté toute simple et spirituelle, mais d'une faculté organique qui exerce ses différentes fonctions par différentes parties du corps. On en voit qui ne peuvent plus retrouver aucun substantif ; d'autres perdent entièrement le souvenir des mots et la faculté de la parole ; d'autres, le souvenir des lettres et la faculté d'écrire. Ces dernières facultés ont pu être localisées avec vraisemblance. Broca atti'ibuait à la faculté de parole la troisième circonvolution frontale gau-
1. « Differentia prœsentis et praeteriti accidentalis intelligibili est in quantum hujusmodi » {Ibid.).
2. (( Animal memoratur se prius sensisse in praeterito et se sensisse quoddam prseteritum sensibile ; sed quantum ad partem intellectivam praeteritio accidit et non per se convenit ex parte objecti intellectus » {Sum. theol. 1, 79, 6).
IS. (( Reminiscentia impeditur per aliquam corporalem dispositionem » {Comment, dememoriâ et reminisc. S).
DKS SKNS INTÉHIKURS 79
che. Mais, chose siiipjiilièro, cette localisation n'est pas absolue ; elle dépend des habitudes du sujet. Celui dont la circonvolution frontale gauche est désorganisée peut recouvrer après quehjue temps la parole en apprenant à se servir de la circonvolution de droite. Il semble que le cerveau est comme un magasin où chaque ordre de notions est classé dans son quartier ; mais ce quartier dépendrait moins des dispositions du local que des convenances du propriétaire.
Les délaillances de la mémoire ont été très bien d('crites, il y a quelques années, dans une remarquable étude de M. Ribot\
Parmi ces défaillances, une des plus étranges est certainement celle que l'on désigne sous le nom peu exact de « changement de personnalité ». La personnalité consiste essentiellement dans la permanence de l'être intelligent et libre : cela ne peut changer. Mais cette permanence n'est connue que par la mémoire, qui nous rappelle nos actes dans le passé, qui nous atteste que celui qui fait en ce moment tel acte est le môme qui, il y a un an, faisait tel autre acte. Cette attestation est décisive. Comment, en effet, se l'appeler les actes d'un autre^ sui'tout ces actes intérieurs dont nous sommes en môme temps l'auteur et le seul témoin ? Je me vois dans le présent me souvenir, en même temps que je me vois agissant de telle façon dans le pass('* ; ces deux vues sont un seul et même acte d'un même sujet. L'identité est donc certaine. Sans doute, on rencontre de fausses mémoires. Certahies gens, dès qu'ils entendent parler d'une idée qui les frappe, s'imaginent l'avoir déjà eue. Quelle que soit la cause de ce phénomène singulier, il ne peut ébranler la certitude de notre identité ; il la suppos(\ L'erreur est d'introduire dans la séi'ie un fait qui n'y a pas place ; mais cette erreur suppose la conscience de la série.
Il y a environ vingt-cin(j ans, le docteur Azam se trouva en présence d'une infirmité bizarre. La malade, qu'il nomme Kélida, tombait dans des accès de léthargie, à la suite des-