‹ La Perception et la psychologie thomisteChapitre 33 sur 64 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

De L^lNvSÏINCT ET DE LA RAISON PAUTICLLIEKE.

Ce n'est pas assez, pour l'animal, de saisir les diverses propriétés des corps, de les associer et de les conserver dans la mémoire ; les sensations ne nous sont point données pour nous mettre en rapport avec des sons, des couleurs ou des odeurs, mais bien avec la chose qui est sonore, odorante ou colorée : les sensations ne nous présentent que des qualités éparses, il faut que la sensibilité atteigne le tout.

Comment y parviendra-t-elle ? Nous ne recevons d'autres informations que celles des sens extérieurs, et le tout, comme tel, ne peut agir sur aucun de nos sens.

Aristote ne paraît point s'être préoccupé de cette question, mais les scolastiques y ont pensé. Ils chargeaient une branche spéciale de la sensibilité d'apprécier ce qu'ils appelaient les intentions individuelles, c'est-à-dire de concentrer sur un individu l'ensemble des phénomènes perçus par les divers sens. A cette faculté ils assignaient un organe que les médecins du temps logeaient au sommet du cerveau. Quant à son nom, ils lui en donnaient deux différents, selon qu'ils la considéraient dans l'homme ou dans l'animal. Elle ne joue pas, en elfct, exactement le même rôle dans ces deux classes d'êtres. Dans l'animal, ils la nommaient force estimative, vis œstimativa] dans Phomme, ilslui donnaient le nom plus relevé de force cogitative, vis cogitativa. C'est bien toujours la môme force qui agit dans l'homme et dans l'animal par le même procédé sensible, mais dans l'homme elle a un autre but et opère avec une plus grande perfection' .

1. (( Non sunt aliœ vires, sed eœdoin pcrfectiores quam sint in aliis animalibus » {iSum. theoL I, 78, 5).

Étudions d'abord le jeu de cette force dans le pur animal, nous pourrons ensuite comprendre plus facilement son action dans l'homme.

Quand l'animal se trouve en présence d'un objet, il ne se préoccupe pas principalement de sa forme ou de sa couleur ; c'est l'objet qu'il vise, ainsi que nous le remarquions tout à l'heure. Il considère cet objet comme un tout, qui est le but unique des diverses sensations et vers lequel elles se concentrent toutes pour l'informer de ce qu'il peut y trouver de désirable ou de dangereux. L'homme fait de même, et son impression est marquée par le pronom démonstratif: (( ceci, cela «^ qui n'exprime pas telle ou telle circonstance, mais l'individu même auquel se rattachent toutes les circonstances saisies. C'est sans doute cette tendance s'adressant à l'objet même que M. l'abbé de Broglie avait en vue quand il soutenait que la substance est directement observable * .

Comment se forme cette tendance ?

M. l'abbé Vacant, dans ses belles études sur les rapports de la philosophie de S. Thomas avec celle de Duns Scot, a très justement remarqué que le problème ici posé est résolu chez les modernes par le phénomène de l'association des sensations ^ M. Alexandre Bain a très heureusement exposé ce procédé: « Pour retenir l'impression d'un objet, » nous dit-il, « il faut qu'il y ait une association de ses différents effets. Quand cette association est suffisamment complète et solide, elle constitue notre idée de l'objet ^. » Nous avons vu plus haut que la mémoire, suivant S. Thomas, est spécialement consacrée à conserver les intentions individuelles formées par l'estimative : nous retrouvons dans ce passage de M. Bain une pensée analogue. La seule différence est que le phénomène expliqué chez S. Thomas par une propriété spéciale est expliqué chez le psychologue moderne par un mode spécial d'association.

1. Le positivisme et la science expérimentale, 1. 2, ch. 1, p. 169.

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