Erkenntnisslehrej 2 vol. in-8 Horder, Friboiirg. 18ÎX
lO/l LA PERCEPTION ET LA PSYCHOLOGIE THOMISTE
extrinsèques, qui sont à chercher. Considérons-nous, au contraire, la donnée dans sa nature propre, sans égard aux déterminations qui peuvent survenir, la nécessité apparaît : ses éléments constituants sont nécessaires par rapport à elle, parce que la suppression de ces éléments entraînerait sa propre disparition.
Ainsi, un homme existant actuellement est quelque chose de contingent ; entre la donnée « homme » et la donnée « existence » il y a un rapprochement qui pourrait ne pas avoir lieu. 11 n'est pas nécessaire que tel homme existe, ou même qu'un homme existe. Mais la donnée « homme », conçue en elle-même, implique la raison : cela est nécessaire ; si l'on retranchait la raison, on supprimerait par là même l'idée d'homme.
Que la nécessité se trouve dans le lien indissoluble des éléments d'une idée par rapport à cette idée, c'est une vérité que S. Thomas avait reconnu il y a bien des siècles. « La nécessité, disait-il, est attachée à l'idée de la forme; tout ce qui tient à la forme est indu nécessairement avec elle i. » Il en tirait cette conséquence, qui renverse toutes les objections de Kant contre l'origine expérimentale des notions nécessaires, qu'il n'y a rien de si contingent qui n'implique quelque nécessité ^ Il n'y a rien, en effet, de si contingent dont la nature ne puisse être envisagée à part ; et sous cet aspect, les conditions constitutives de cette nature font nécessairement partie du concept qu'elle présente.
Les nécessités qu'implique une donnée ne sont donc nullement une preuve qu'elle ne puisse être dérivée d'une matière expérimentale. Il s'agit uniquement de la considérer d'une manière abstraite. D'où vient cette capacité de considérer les choses d'une manière abstraite, c'est ce que nous rechercherons un peu plus loin. Mais il est inutile, pour expliquer ces nécessités, de se rejeter dans l'hypothèse si dangereuse des idées a priori^ c'est-à-dire antérieures à
1. (( Nécessitas consequitur rationem formae, quia ea quae consequuntur ad formam ex necessitate insunt » {Sum. theol, I, 86, 3).
2. « Nil adeo contingens est quin in se aliquid necessitalis habeat » (Sum. theoL, I, 87).
DE l'idée D'f:TnE ET DE l'intellige>xe 105
toute connaissance. Quelle garantie pourrait oiïrir une idée que l'esprit se serait formée de toute pirce avant la perception des choses du dehors? Il serait plus téméraire encore de risquer l'hypothèse de la vision des idées en Dieu, hypothèse dont la conscience ne nous offre pas la moindre justification.
Mais, diront quelques-uns, cette nécessité dont vous parlez est toute conditionnelle ; c'est une nécessité ex mpposito^ en tant qu'une chose supposée en implique une autre ; ce n'est point une nécessité absolue, comme celle des principes des mathématiques et de la métaphysique. — Je réponds que toutes les nécessités que nous connaissons directement impliquent une supposition ; elles sont toutes relatives à quelque chose. La seule différence consiste en ce que certaines données s'appliquent d'une manière plus étendue, parce qu'elles ont rapport à quelque chose de plus général. Les nécessités mathématiques supposent le nombre et l'étendue, et s'appliquent, par suite, à tout ce qui est nombrable et mesurable. Les nécessités métaphysiques supposent l'être et développent les conditions de Têtre; par suite, elles s'appliquent à tout, parce que tout ce qu'on peut considérer est de l'être ou est conçu sous la forme de l'être.
On objectera encore que l'être en lui-même est d'une nécessité absolue : il ne peut pas ne pas y avoir d'être ; il y a au moins un être qui est nécessaire sans restriction, celui qui est à lui-même son existence. — J'en conviens ; mais j'ajoute que nous ne savons rien expérimentalement de cette nécessité ; nous ne pouvons même nous la représenter. Quelle idée nous faire d'un être qui est à lui-même son existence ? C'est une conception que le raisonnement nous oblige à admettre, mais cette conception même est une énigme, loin d'être une idée dont nous aurions a priori l'intuition naturelle.
Que l'idée d'être apparaisse comme une source de concepts nécessaires, ce n'est donc nullement une preuve qu'elle soit différente de celle d'existence actuelle, que nous trouvons dans l'expérience, ni qu'elle ait une autre oi'igine. Le sens coniinuii protesterait contre cette séparation ; il a la
conviction de saisir l'idée d'être dans les choses. Demandez à un enfant comment il sait ce que c'est que d'être : ce n'est pas difficile, vous répondra-t-il sans hésiter, puisque je vois autour de moi une foule de choses qui sont.
Loin d'être étrangères l'une à l'autre, les deux données de l'être et de l'existence actuelle dérivent l'une de l'autre et se définissent l'une par l'autre. L'idée d'être, dit très bien Balmès, est la même idée qu'existence ou réalisation \ On ne saurait dire si c'est l'idée d'existence ou l'idée d'être que S. Thomas définit par ces termes : « l'être signifie l'acte d'exister ^ » ou encore : <( l'être est l'actualité de toute forme ou de toute nature ^ » Il n'est pas possible de distinguer le contenu des deux notions ; et si elles n'étaient pas impHquées l'une par l'autre, il faudrait en conclure qu'on peut connaître l'existence actuelle sans savoir ce que c'est, car on ne peut la définir autrement que par l'être. Saisir une chose sans pouvoir la définir, je puis le comprendre des images des sens : je puis voir du vert ou du rouge sans les définir, parce que je puis éprouver ces sensations sans en saisir la nature intime. Comment éprouver l'être d'une chose ?
Il y a sans doute d'autres sens du mot « être », mais ils sont tous secondaires et dérivés. On se sert de ce mot pour désigner le fond des choses, leur essence : pourquoi ? Parce que nous ne savons rien de ce fond, sinon qu'il est. Nous appelons l'essence de la chose son « être », parce que nous n'en connaissons que la propriété d'exister. Cet emploi du mot «être )> a donné lieu à bien des méprises. C'est de là que sont partis un grand nombre de penseurs pour trouver dans l'idée d'être une foule d'aspects mystiques. Sinous voulons nous tenir sur le terrain solide de l'expérience et du bon sens, nous ne verrons pas autre chose dans l'idée d'être que l'idée de l'existence actuelle perçue dans les choses et considérée à part.
Le mot « être » sert aussi à exprimer le lien des choses ;