Revue philosoph. février
11/i LA PERCEPTION ET LA PSYCHOLOGIE THOMISTE
des notions les rende universelles et réclame une faculté supérieure. Il faudra que ces notions soient envisagées, non seulement à part des autres données, non seulement à part du fait actuel, mais encore à part de toute circonstance individuelle. Voilà ce que les sens ne peuvent pas faire. Ils peuvent isoler la donnée, ils peuvent la conserver en oubliant le fait originaire, ou même en oubliant certains détails. Toutes leurs représentations conservent néanmoins un cachet individuel. Elles ont toujours une marque qui les place hic et îiunc. L'intelligence seule peut considérer les choses en dehors de Tespace et du temps. C'est pour cela que sa notion est dite universelle * .
Mais pourquoi Funiversel échappe-t-il à la sensibiHté et est-il réservé à l'inteUigence ?
S. Thomas en donne une très belle raison. Les sensations, toujours engendrées par l'action d'un être matériel sur un organe matériel, participent de la nature de tout ce qui est matière ^ Dans l'enseignement de l'école thomiste, la matière est le principe d'individuation : c'est elle qui rend les types actuels et individuels. La sensation est donc essentiellement individuelle. En d'autres termes, toute sensation est liée à un corps, se produit dans un corps et à propos d'un corps. Elle a parla même un caractère individuel dont on ne peut jamais l'affranchir.
Tel est renseignement de S. Thomas. Il est très conforme à Texpérience. Il a toutefois l'inconvénient d'être rattaché à une opinion d'école. La doctrine de la matière principe d'individuation est très particulière à l'école thomiste. Elle a été fort attaquée, même au moyen âge, si bien qu'un grand nombre de docteurs se déclarant d'ailleurs thomistes ou l'ont abandonnée, ou, comme Suarez, l'ont fort atténuée. Une explication de cette nature est-elle donc suffisante
1. « Quodiibet universale dicilur esse ubique et semper in quantum universalia abstrahuntur ab hic et nunc » (Sum. theol., I, 16, 7).
2. « Qusedam enim cognoscitiva virtus est actus organi corporalis, scilicet sensus, et ideo objectum cujuslibet potentiœ sensitivae est forma prout in materiâ corporali consistit ; et quia hujusmodi materia est individuationis principium, ideo omnis potentia sensitivae partis est cognoscitiva particularium tantum » {Sum. theol.., I, 85, 1).
DE l'idée d'être et de^l'intelligence 115
pour fonder la théorie si importante de la distinction de l'intelligence et de la sensibilité ? Les modernes sont devenus très exigeants. Ils veulent aujourd'hui aller jusqu'au dernier fond des choses. Ne pourrait-on pas trouver une preuve qui enveloppe celle-ci et qui ait une portée plus absolue et plus générale ?
La théorie présentée par les scolastiques laisse d'ailleurs un point douteux. Il est incontestable qu'une image produite dans un organe et à propos d'un organe est par là même individualisée. Mais cela ne suffit pas. L'idée intelligible que nous avons d'une chose est bien aussi un fait particulier ; elle ressort d'une action particulière d'un intellect individuel. Pourquoi donc les conditions individuelles de la pensée n'affectent-elles pas son caractère représentatif qui reste universel, tandis que les conditions individuelles de l'image s'appliquent à l'objet représenté, et elles s'y appliquent lors même qu'il s'agit d'un objet qui n'est pas actuellement présent, qui n'est vu que dans l'imagination ou le souvenir? Il nous semble qu'il y a là une difficulté qui a besoin d'être éclaircie, et qu'il est nécessaire de rechercher, de la théorie proposée, une raison dernière et plus profonde .
Cette raison, nous croyons que l'on peut la trouver dans le mode même d'opération des deux facultés.
Nous l'avons dit bien des fois, et il faut toujours y revenir : le sens n'agit que poussé. Il est essentiellement une réaction ; sa doimée est toujours produite sous l'impression d'une modification corporelle et relative à cette impression '. Toutes les actions physiques ayant l'espace pour théâtre, il suit que la notion sensible est toujours ivlative à quelque point de l'espace. Nous n'avons aucune impiession que nous ne localisions quelque part, à laquelle ne soit attribuée une certaine direction ^ Ceci devient très sensible dès que nos
i. ({ Exterius immutativum est qiiod per se a sensu percipitur ». iStou. theol. \, 78. 3).
2. « Seiisiis et imaginalio sunt vires affixaî orgauis,ct ideo similitiuliiies eorum recipiuiitur in eis materialitcr, itl est cuin niaterialibus condilionibus, quainvis absque materia, ratione ciijus sinpfularia cognoscunt. >» {De verit. 2. 5).
sensations se multiplient ; chacune a sa place et ses rapports distincts ^ Elle est donc localisée quant à sa signification même : or tout ce qui est localisé a par là même un caractère individuel.
Cet effet est d'autant plus inévitable que la sensation a été donnée avant tout pour les besoins de la vie. Son rôle primitiif et essentiel est de nous indiquer les relations de nos organes avec les autres corps. Toutes ces relations sont spatiales ; il faut donc que chaque sensation ait représentativement une valeur spatiale ^ Lors même que l'imagination joue sur des données fantaisistes, elle ne fait que répéter ce qui a été présenté au sens et subit la même loi.
Ainsi, soit par son origine, soit par sa destination, soit par son mode de développement, la sensation est condamnée, à rester locale et singulière.
Kant n'avait donc pas si grand tort de considérer l'espace comme la forme naturelle de la sensibilité. Son erreur était devoir dans Tidée de l'espace une forme innée ç^i a priori, donnée avant toute expérience, quand il est manifeste qu'elle dérive des conditions mêmes où se fait l'expérience.
L'intelligence a une manière d'agir toute différente. Son acte n'est pas une réponse à une impulsion ; ses données ne sont point relatives à l'état des organes, ni aux rapports des corps avec nos organes. L'intelligence est toute désintéressée, par sa nature propre. Elle tend à voir les choses comme elles sont, sans aucun regard vis-à-vis d'elle-même. Elle ne s'occupe pas de la vie physique ; sa vie à elle, c'est de savoir. Elle est plus satisfaite d'avoir découvert parmi les nébuleuses une étoile jusqu'alors invisible, qui ne lui servira de rien, qui ne lui rapportera jamais ni bien ni mal, que l'animal ne peut l'être de sentir l'odeur du mets qui va flatter sa gourmandise.