CHAPITRE VIII
DE LA PERCEPTION INTELLECTUELLE DE l'ÊTRE.
La question qui va nous occuper est de la plus haute importance. Nous allons toucher en effet le fond même de la faculté intellectuelle.
Dans Pavant dernier chapitre nous avons vu l'intelligence apparaître derrière la sensibilité.
Dans le dernier nous établissions la spécialité de son acte. Nous allons étudier dans celui-ci le mécanisme même de l'acte, dans quelles conditions il s'accompht et comment étant lié étroitement à Tacte sensible, il a néanmoins une valeur propre et objective.
Il convient tout d'abord de bien préciser dans quelles conditions nous percevons l'existence ? Si nous parlons de rintelligence prise rigoureusement à part, et dans la fonction qui lui est spéciale, il faut dire que nous ne percevons point l'existence individuelle dans son individualité. L'individualité des objets sensibles résulte, comme nous l'avons vu, de certaines notes, de certaines circonstances que l'intelligence ne saisit point par elle-même. Elle ne peut donc constater l'individualité de ce qu'elle perçoit. Elle perçoit l'existence toute nue, non séparée, comme nous le verrons bientôt, de tout caractère, ce qui serait impossible, mais à part de tout ce qui la rattache à tel point de l'espace et du temps. S'il paraît d'abord en être autrement, c'est que l'acte intellectuel est toujours accolé à un acte sensible qui le précise et le complète.
L'existence ainsi perçue est donc fondamentalement universelle. Elle n'est point universelle en ce sens que nous remarquions son caractère d'universalité : ceci est l'œuvre
de la réflexion ; elle est universelle en ce sens que, par l'acte intellectuel, elle est saisie indépendamment de tout ce qui l'individualise. C'est pourquoi S. Thomas, considérant l'intelligence dans sa pure et propre activité, déclare qu'elle ne connaît que des universaux i.
Mais ce serait mal comprendre la doctrine que de croire que cette perception de l'existence consiste dans l'intuition de quelque existence idéale, ou dans quelque forme subjective que l'esprit se formerait a priori et appliquerait aux choses. Non ; l'intellect perçoit bien l'existence réelle, celle qui est dans le fait que les sens* lui présentent : le Docteur angélique l'indique expressément dans un passage déjà cité ^ C'est l'existence de ce fait qu'elle saisit, et elle la saisit dans sa réalité, sans saisir toutefois la circonstance qui la particularise. Quand mon oreille perçoit un son, elle le perçoit certainement dans sa nature de son, elle sait qu'elle entend un son vrai et réel ; mais elle ne sait point par elle-même à quoi le rapporter ; il faut qu'elle consulte les autres sens. De même, Tintelligence perçoit l'existence, elle la perçoit réelle et présente, car son objet propre est d'atteindre le réel3; mais ce n'est qu'à l'aide des facultés sensitives qu'elle en constate la détermination particulière.
C'est donc l'être présent dans la donnée sensible qu'elle voit, l'être engagé dans le fait individuel et matériel ^ ; mais par elle-même elle ne voit que l'être; et cet être, indépendamment des circonstances qu'elle ne peut saisir seule, n'est point particularisé. Elle voit l'universel, mais elle le voit réahsé dans le particulier ^.
L'acte de l'inteUigence est essentiellement objectif; la science s'occupe de choses, et non d'apparences^ ; l'intelli-
1. « Sensus cognoscit particularia, intellectus vero universalia » {Comment, de anima, 2, 12).
2. « Intimam naturam quae est in ipsis individuis » {De verit. iO, 5).
3. « Id quod primo intelligitur est res » {Sum. theol. I, 85, 2).
4. « Nec primum objectum intellectus secundum prsesentem statum est quodlibet ens et verum, sed ens et verum consideratum in rébus materialibus » {Sum. theol. l, 87, 3).
5. « Speculatur naturam universalem in particulari existentem » {Sum. theol. 1, 84, 7).
6. « Sunt scientise de rébus, non autem de speciebus » {Comment, de anima, 3, 8).
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gence, qui est l'instrument propre de la science, ne saurait se contenter d'apparences ou d'idées en l'air. Klle connaît un objet réel, tel qu'il existe individualisé dans la matière corporelle, sans le saisir sous cette condition d'individualité •. Et comment cela se peut-il faire ? C'est que l'existence et le caractère qui l'individualise, bien que réalisés Tun par l'autre, sont cependant réellement distincts et peuvent par conséquent être saisis l'un sans l'autre. L'existence qui est dans l'objet, étant liée à ce caractère, est individuelle. Mais l'intelligence la sépare, parce quelle est apte à percevoir l'existence et non le caractère individualisant. Ainsi c'est bien la même existence qui est individuelle que l'intelligence saisit ; mais, par le fait que l'intelligence la saisit et la saisit seule, il arrive, accidit, qu'elle se présente comme une notion universelle ^
Ces conditions de la perception intellectuelle étaient à préciser, car elles sont souvent mal comprises.
Les anciens, je l'avoue, appelaient cet acte « abstraction », et non « perception ». Leur grande préoccupation était de déterminer la manière dont l'intellect forme les universaux ; or l'acte dont nous parlons est bien l'origine première des universaux, puisque l'intellect ne voit que son objet apte par lui-même à être en plusieurs '. Comme l'œil saisit la couleur du fruit sans l'odeur, bien que la couleur vue soit dans le même fruit qui a l'odeur, mais parce que la vue est apte à saisir la couleur et non l'odeur, et en fait par là même abstraction, de même Tintelligence ne saisit d'abord dans le fait sensible que l'être, les conditions et les degrés de cet être, et fait abstraction du reste *, parce qu'elle n'est apte à saisir que l'être, et non les caractères individuels. Cette comparaison est du Prince de l'Ecole ^.
1 . « Proprium ejus cognoscere formam, in materià quidem corporali indivitlualitor existentem, non tamen proul est in tali materià » {Ihid.).
2. « Humanitas quœ intelligitur non est nisi in hoc vel in illo homine, sed quod humanitas apprehendalur sine conditionibus individualibus accidit humanitati secundum quod percipitur ab intellectu » \jSum. theol., I. Sf), 2).
3. « Omnis forma in quantum hujusmodi universalis est » {De verit. 2,0).
4. « Primo in conceptione intollectus cadit ens » {Sum. theol. 1, 55, 2).
5. « Visus enim vidct colorem pomi sine odorc. Si ergo qua^ratur ubi
Il y a donc réellement abstraction ; mais il y a en même temps perception, car la doctrine cent fois répétée de S. Thomas est que l'intelligence s'adresse à l'objet lui-même i. Une telle abstraction est absolument différente de l'opération à laquelle on donne ce nom en logique. L'abstraction logique a lieu quand^ après avoir connu un objet dans son ensemble, nous considérons à part un certain côté et fermons les yeux sur le reste : ainsi , après avoir connu différentes couleurs, j'appliquerai mon esprit à l'idée de couleur, sans tenir compte des caractères spéciaux à chaque couleur. Ici le procédé est inverse. Au lieu d'abstraire après avoir perçu, j'abstrais en percevant ; j'abstrais parce que je perçois les différentes propriétés de la chose par différentes facultés, pour former par le concours de ces facultés un ensemble qui me représentera l'objet entier. Au point de vue psychologique, le fond de cet acte est perception ; il vise, il atteint l'objet réel en tant que réel.
Mgr Yan Weddingen, dans son ouvrage, si plein d'informations, sur les bases objectives de la connaissance , a parfaitement saisi ce caractère de la théorie scolastique. <( Les docteurs, dit-il, en parlant du concept intellectuel, le nomment une notion abstraite, parce qu'ils rejettent toute idée innée comme contraire à l'expérience ; mais ces maîtres l'appellent une perception immédiate^ résultat de la considération de l'intellect ^ »
Ainsi 1 acte qui nous occupe est essentiellement perception, et son objet premier est l'être, l'existence de la chose saisie dans la chose, d'une manière toute objective, bien que dépouillée, par la nature même de l'acte intellectuel, des caractères particuliers qu'elle a dans la chose.
L'objet de cet acte étant ainsi précisé, nous pouvons nous rendre compte du procédé par lequel il se produit. La théorie de la perception intellectuelle est une question fort
sit color qui videtur, non est nisi in porno, sed quod sit sine odore perceptus hoc accidit ei ex parle visùs in quantum visus est similitudo coloris et non odoris » {Sum. theol. I, 85, 2).
1. « Intelligere importât ordinem inlelligentis ad rem inlellectam » {Sum. theol. I, 34. 1)