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CHAPITRE IX

DES NOTIONS DÉRIVÉES DE l'iDÉE d'ÈTRE

Rien ne peut donner une idée plus frappante de la puissance et de la fécondité de la notion qui vient de nous occuper que l'immensité des horizons qu'elle découvre. Il semble tout d'abord que ce n'est rien ; quand on a dit d'une chose qu'elle est, on ne s'en croit pas beaucoup plus instruit sur cette chose. Mais si nous nous appliquons à regarder cette notion de près, si nous considérons toutes les notions qui lui font cortège ou qui naissent de ses relations multiples, nous voyons s'ouvrir devant nous des espaces sans bornes. L'esprit humain est fait pour l'infini ; il n'aime pas sentir la limite. La limite est tellement loin, aux conséquences inépuisables de l'idée d'être, qu'on peut bien dire qu'il n'y en a pas, pas plus qu'à la puissance de Dieu qui donne l'être.

Il est d'abord une notion, aussi simple au premier aperçu que féconde dans ses applicatioi s, qui est engendrée par l'idée d'être ; c'est l'idée d'unité. Cette idée est inséparable de celle d'être : elle n'en est qu'un aspect. Celui qui conçoit l'être, l'existence objective, la conçoit nécessairement comme une ou plusieurs. Plusieurs, c'est encore l'unité, mais répétée et multipliée.

L'unité n'est pas autre chose que l'être en tant qu'il n'est pas divisé^, en tant qu'il n'a reçu qu'une actualisation sous une seule détermination principale.

S. Thomas ne sépare jamais les deux notions. Il les classe

1. « Unum non addit supra ens rem aliquam, scd tantuin ncgationom divisionis ». — « Significat substantiam entis prout est indivisa « — « Esse cujuslibet rei consistit in indivisione » {Sum. theol. I, 11, l).

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toutes deux parmi les premières appréhensions de Fintellcct dans les choses sensibles K En saisissant l'existence d'une chose, nous saisissons son unité. L'unité est une propriété attachée à l'être, elle lui est pour ainsi dire essentielle : c'est la division qui est ajoutée.

Chaque chose est d'autant plus une qu'elle a plus d^être, autrement dit, qu'elle est plus parfaite ^ L'être le plus inférieur est celui qui a le moins d'unité, dont l'existence est déterminée par des circonstances plus complexes et des caractères plus multipliés. L'inférieur est multiple dans la diversité de ses facultés, dans sa durée successive, jusque dans son essence, qui est composée. L'être supérieur a une unité plus grande dans une perfection plus complète. L'être premier et absolu a l'unité absolue dans la perfection absolue.

Comment un être peut-il être absolument un et vivre d une vie féconde ? Nous l'ignorons, n'en ayant aucune expérience : nous ne connaissons la vie que par la succession variée de ses effets. Mais, en voyant le végétal supérieur au minéral, qui n'est qu'une agglomération, l'animal supérieur au végétal, qui a sans doute l'unité de direction, mais non cette unité plus profonde et plus complète de l'action interne, Phomme supérieur à l'animal dans la puissante unité de son être personnel, nous jugeons qu'il peut se trouver quelque part une unité plus complète encore, une unité qui n'ait rien à faire avec aucune multiplicité et qui cependant n'en soit que plus parfaite et plus haute. La raison s'empare de cette donnée, et prouve que cette unité absolue est la condition essentielle de l'être premier et parfait.

La notion de nombre dérive de celle d'unité : le nombre est une collection d'unités. En un sens, il est l'opposé de l'unité ; mais il la comprend comme son élément, son point

1. (( Primse conceptiones intellectus quae statim lumine intellectus cognoscuntur per species a sensibilibus abstractas...,sicut ratio entis et unius et alla hujusmodi quae statim intellectus apprehendit » (De verit. 11).

2. « Unumquodque sicut custodit suum esse ita custodit suam unitatem » iSum* theol. 1, 11, 1).

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de départ; il se définit par elle \ Comme nous avons l'idée d'unité, nous avons l'idée de nombre dès que nous avons celle d'être. En constatant l'existence des choses, nous constatons que telle existence n'est pas telle autre '. De là les idées de pluralité et de nombre.

L'idée de nombre amène avec elle la comiaissance d'une foule de propriétés qui lui sont essentielles. Pouvez-vous voir une pluralité, envisagée comme telle, sans voir qu'on lui peut ajouter ou retrancher, qu'on peut la diviser par groupes ou parties, que le tout est égal k la somme des parties, etc ? La fécondité de ces propriétés est telle, qu'elle n^est pas épuisée par cinquante siècles de travaux. Tous les jours on en découvre de nouvelles conséquences. On admire quelquefois cette propriété du nombre de pouvoir croître à l'infini : l'infinitude des conséquences qu'il enferme est plus merveilleuse encore. C'est un monde intelligible qui dépasse l'immensité des espaces célestes : vous aurez compté toutes les étoiles, vous n'aurez pas encore épuisé les nombres. Et cependant le nombre n'est qu'un des aspects de l'idée d'être.

Il n'y a que les notions intellectuelles pour avoir cette fécondité. La donnée sensible secoue en passant, et tout est dit. La donnée intellectuelle se prolonge en des perspectives infinies. Elle ne paraît rien d'abord, mais plus on la regarde, plus elle grandit, plus elle se diversifie. Elle a des hauteurs que nous ne saurions mesurer, des abîmes que nous ne saurions sonder. Plus la raison travaille, plus l'espace cultivé s'étend, plus Tespace encore obscur et confus paraît immense. Plus on sait, plus on voit qu'on n'atteint presque rien du savoir possible. Tous ceux qui se sont occupés d'api)rofondir une science rationnelle connaissent cette impression.

Ainsi le Dante, au paradis, vit au loin une petite lumière. Il ne pouvait se lasser de la contempler, et bientôt il y distingua un cercle de feu. Puis apparut un second cercle,

'l.« Unum ponitur in defiiiitione multiludinis » [Sum. theol. I, il, 2). 2. « Primo cadit in intellectu cns, secundo quod hoc ens non est illud ens » {Ibid.).

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puis un troisième. Ces trois cercles tournaient l'un dans l'autre avec la rapidité de la flamme. Puis il lui sembla que ces cercles grandissaient à l'infini et enfermaient le monde entier. Ainsi notre esprit saisit d'abord une simple idée. Il semble que ce ne soit rien qu'une addition insignifiante à la connaissance sensible ; mais, plus il regarde cette idée, plus elle s'étend, plus les aspects se multiplient, plus les vérités abondent, plus la science est inépuisable.

L'idée d'être nous donne encore l'idée de substance, cette idée si fondamentale que l'on voudrait bannir aujourd'hui de la philosophie, parce que certains penseurs, à force de raffiner sur. l'abstraction, l'ont placée dans un lointain mystérieux et comme dans un monde à part. En réalité, rien de plus simple et de plus pratique. La notion de substance n'est que la notion de ce qui existe en soi. Nous avons déjà vu qu'une chose ne peut être pensée comme existante sans être posée en soi : c'est la penser comme substance. 11 est impossible de se passer de cette notion. Dire qu'il n'y a que des phénomènes, c'est se contredire dans les termes. Si le phénomène existait seul, il aurait une existence à lui propre, il serait en soi, il serait substance. Un semblable aphorisme n'a donc aucun sens, ou il signifie que les faits ne reposent sur rien, ne sont que des apparences fugitives, des lueurs qui sortent du néant pour rentrer dans le néant. Il déguise sous une terminologie soi-disant scientifique une conception dont Tabsurdité apparaîtrait tout d'abord si elle était explicitement déclarée.

Entre la substance et le phénomène, il n'y a que la différence du mode d'être principal au mode d'être accessoire. La question n^est donc pas de savoir s'il y a des substances, mais bien si telle réalité est substance, ou n'est qu'un mode secondaire d'une substance. Aristote disait très justement que ce qui nous apparaît d'abord, c'est la substance. Ce n'est qu'ensuite, en réfléchissant sur l'objet vu, que nous en détachons le phénomène pour le considérer à part, bien qu'il ne puisse exister à part.

L'idée d'être donne aussi l'idée de relation. Sans doute, il se trouve des rapports entre les données sensibles, et le

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sens n'est pas sans avoir une impression de ces rapports ; mais ridée d'ètnî seule nous permet de saisir les relations comme telles. La relation ne peut être conriic qu'cnti'e choses considérées comme existantes. L'animal peut bien apprécier pratiquement une ressemblance ou une dilFcM'ence, c'est-à-dire agir de même vis-à-vis de choses SfMublablcs, il ne peut concevoir un rapport de similitude ou d'opposition. H faudrait qu'il put considérer les choses dans leur existence propre et indépendante ; et nous savons qu'il ne le peut pas. S. Thomas indique très nettement ces deux manières d'apprécier les relations, l'une quant à la diiïérence dans l'essence des choses, qui concerne l'intellect, l'autre quant à la divei'sité de l'impression produite, qui regarde le sens ^ .

L'idée de temps est encore dérivée de l'idée d'être. L'animal a l'impression du temps, en ce sens que, habitué à une certaines succession de faits, il sent l'approche d'un fait qui revient à des périodes fixes ; mais il n'a pcàs la notion du temps. Le temps implique l'idée d'être, car il n'est autre chose que la permanence de l'être ou de la succession des êtres. Ponr acquérir la notion véritable du temps, il faut voir des existences durer ou se succéder.

Si nous parcourions ainsi toutes les catégories, c'est-àdire tous les genres fondamentaux entre lesquels se groupent nos connaissances, nous trouverions au fond de toutes l'idée d'être, parce qu'elles ne représentent que des modes d'être.

L'être envisagé, non plus en lui-même, mais dans ses [•apports avec nos facult(3s, engendre encore d(; nouvelles idées, qui sont parmi les plus hautes et les plus fécondes que puisse concevoir l'esprit humain.

L'être, objet de l'intelligence, est appelé le vrai, la vérité. La vérité , considérée objectivement, n'est pas autre chose que l'être; c'est ce qui est en tant que nous le voyons être".

1. (( Cognoscimus tliffcretilias albi et dulcis, non solinn quantum ad quod quid est utiiusquo quod pertinet ad intolloctum, sed etiani quantutu ad diversain iiinmutaliouem sensus » {Comtnent. de anima, 3, 3).

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