Les bases objectives de la connaissance, p
2. a Gognoscereres pereanimsimilitudines in cognoscenleexistontrs est cognoscere eas in seipsis seu impropriis iiaturis » {Sum. theol. I, 12, G)..
Eh quoi ! direz-vous : peut-on connaître la chose en ellemême sans la connaître dans son individualité ? — C'est précisément un de ces cas où apparaît toute la supériorité de la philosophie péripatéticienne, qui explique la connaissance par la ressemblance de l'acte intellectuel, et non par son contact avec l'objet. Il serait évidemment impossible de toucher l'objet sans le toucher dans son individualité ; il est très possible de lui ressembler par rapport à telle condition et non à telle autre. L'intelligence ne s'assimile qu'à l'être et à l'essence, elle ne perçoit donc que l'être et l'essence ; mais elle le perçoit en soi, et non dans une idée ; d'un mot, elle le perçoit, et ne le conçoit pas seulement. Il y a dans cet enseignement quelque chose d'analogue à la perception rationnelle dont Thomas Reid avait reconnu la nécessité, mais dont il n'avait pas su dégager la théorie.
Cette conception offre un grand avantage. Dès la première démarche de l'intelligence, l'objectivité des notions est garantie, et avec elle l'objectivité des principes fondés sur ces notions. Cette objectivité résulte de l'acte même qui, conforme à l'objet, en saisit et affirme la nature comme une nature réelle, actuellement présente et dont l'existence est indépendante du fait d'être connue. Mgr Mercier, l'éminent professeur de Louvain, a parfaitement mis en relief ce caractère de la philosophie de S. Thomas ^ Il a bien reconnu qu'avant tout le grand docteur se préoccupe de la conformité de la pensée à l'essence des choses, et qu'il fonde sur cette conformité toute certitude intellectuelle. Mais n'anticipons pas: nous traiterons bientôt d'une manière spéciale et complète cet important sujet.
La seconde différence entre la théorie ancienne et celle qui est aujourd'hui en vogue, c'est que la théorie ancienne ne confond point la perception purement sensible avec la perception intellectuelle. Elle se réserve ainsi la possibilité, qu'elle en use ou qu'elle n'en use pas, de faire place aux conditions que révèle Pexpérimentation scientifique, de reconnaître la dépendance où nous sommes des sens, de tolé-
1. Théorie de la connaissance certaine, p. 105 et suivantes. Cet excellent traité n'existe encore qu'autographié.
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rer les doutes qui peuvent surgir sur la valeur de certains ph(1nomènes sensibles, tout en ménageant dans Fàme un sanctuaire où réside la pensée pure, certaine et inaltérée. Les modernes ne connaissent guère que la perception sensible : de là de grands embarras. S'ils veulent tout tirer de cette perception, comme elle n'est j)our eux que sensation, ils ne peuvent échapper au matérialisme. Si, au contraire, ils veulent assurer l'indépendance de l'intelligence, comme ils n'en connaissent que les conceptions abstraites, ils sont conduits à admettre les idées innées et purement subjectives: les voilà dans l'idéalisme. Veulent-ils éviter cet excès en s'étudiant à assigner une origine objective aux idées, ils sont contraints de recourir plus ou moins explicitement à une vision en Dieu ; c'est l'ontologisme. La théorie de S. Thomas échappe à ces difficultés : car, si elle admet que Tintelligenceest intimement liée aux sens, et qu'elle reçoit parleur intermédiaire les déterminations dont elle a besoin, elle admet aussi qu'elle voit elle-même directement, à l'aide de ces déterminations, certaines choses qui échappent aux sens, et qu'elle les voit en elles-mêmes telles qu'elles sont dans la réalité.
C'est là ce qui sépare absolument la philosophie de l'Ecole du sensualisme moderne. Locke et ses amis avaient bien vu que toute l'évolution intellectuelle doit prendre son point de départ dans la connaissance concrète, qui n'est possible pour nous qu'à l'aide des sens ; mais ils n'avaient pas su démêler ce que l'objet sensible renferme de rationnel, qui ne peut être saisi que par une faculté supérieure.
Ainsi l'acte de perception est, comme nous Tavons annoncé tout d'abord, un fait complexe. Il comprend deux; actes distincts, un acte de perception sensible et un acte de perception rationnelle ouintellectuelle. Ces deuxactes, quoique différents en nature, sont intimement lies : ils agissent l'un sur l'autre, se perfectionnent l'un par l'autre. Mais c'est, en définitive, l'acte intellectuel qui domine et donne la valeur à tout le reste.
Avez-vousmis quelquefois dans un livre une feuille de peuplier ramassée dans les champs? Au bout de quelques mois vous rouvrez le volume, et vous trouvez cette feuille toute
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desséchée : le parenchyme s'en est allé en poussière ; il ne reste plus qu'un tissu de fines nervures. Ce tissu indique encore la forme de la feuille ; on peut très bien reconnaître à quelle espèce d'arbre elle appartient ; mais elle a perdu sa vie, sa fraîcheur et sa beauté.
L'élément sensitif et l'élément rationnel sont comme le parenchyme et les nervures de cette feuille. L'élément rationnel ne se développe qu'à l'aide de l'élément sensitif, comme les nervures sont formées et nourries par le parenchyme. La mort supprime l'élément sensitif ; il ne reste plus alors que comme un squelette de connaissance : l'essence des choses, les lois, les conditions générales, qui sont, comme les nervures, suffisantes pour marquer la forme générale de la feuille. Mais une telle connaissance est sèche, froide et toujours un peu indistincte : c'est comme un soleil d'hiver à travers le brouillard. Il faut lui rendre l'élément sensitif pour lui rendre vie et chaleur.
Cette théorie de S. Thomas, bien comprise, permet de se rendre compte de certaines affirmations qui, autrement, sembleraient contradictoires. Ainsi le Docteur angéhque nous dit que la connaissance^ aussi bien la connaissance sensible que la connaissance intellectuelle, atteint d'abord aux idées les plus générales ^ Presque au même endroit, il enseigne que notre connaissance, venant des sens, doit débuter par le particulier ^
Il n'est pas difficile de conciher ces deux assertions : la première s'applique aux deux perceptions, sensible et intellectuelle, isolées ; la seconde s'applique à la perception totale.
S'agit-il de chaque perception en particulier, il est certain que l'une et l'autre saisissent en premier Heu les données les plus générales, quoique non pour les mêmes raisons.
1. Tarn secundum sensum quam secundum intellectum cognitio magis communis est prior quam cognitio minus communis » {Sum. theol. I, 83, 3).
2. « Cognitio intellectiva aliquo modo a sensitiva primordium sumit, et quia sensus est singularium, intellectus autem universalium, necesse est quod cognitio singularium quoad nos sit prior quam universalium cocognitio » ijbid..).
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On ne peut nier que le sens ne débute par des notions confuses. Le sens est lié à un grand nombre de conditions qui ne sont pas réunies tout d'abord. Il faut être h portée convenable ; il faut donner une attention suffisante ; il faut savoir grouper les diverses indications. Faute de ces conditions, on ne saisit d'abord que des notions incomplètes, qui ont ceci de commun avec les idées générales, qu'elles peuvent s'appliquer à bien des choses d'ailleurs dissemblables. Je vois de loin quelque chose qui remue ; difficilement je dirai d'abord si c'est un homme ou un animal ; tout ce que je pourrai juger avec quelque sécurité, c'est qu'il s'agit d'un être vivant.
Quant à Tintelligence^ nous avons vu que ses données sont par nature générales ; le fond de l'intellect est la notion la plus générale de toutes, l'idée d'être. Ces idées générales ont donc une priorité naturelle sur les données particulières, qui ne sont atteintes qu'en second lieu et, comme nous l'avons expliqué, d'une manière très indirecte.
En outre, l'intelligence puise ses déterminations dans le sens. Si ces déterminations sont vagues, l'intelligence n'en peut tirer que des vues très générales. Présentez-lui un objet, elle ne verra d'abord qu'un être et un corps, sans préciser davantage ; ce n'est qu'ensuite qu'elle pourra reconnaître'si cet être est vivant ou non^ animal ou végétal, singe ou homme, etc.
L'intelligence, comme le sens, débute donc par des notions générales.
Mais s'il s'agit de la connaissance complète formée de tous les éléments qui comi)osent une perception dans son intégrité naturelle, la question se pose autrement. La première chose que nous connaissions nettement est certainement le particulier : c'est de lui que nous tirons ensuite par l'abstraction logicfue les connaissances générales explicites. Le particulier est ainsi placé sur la limite de deux processus. Il est le couronnement du processus spontané qui constitue, par le concours des éléments sensibles et rationnels^ la perception totale ; il est la base du processus réfléchi qui développe la perception et en tire les conséquences.
Nous voici arrivés au bout de notre tâche principale. Nous avons distingué les divers éléments qui constituent une perception, nous les avons étudiés chacun à part, puis nous avons montré comment ils se réunissent et se compénètrent. Plus d'un lecteur, sans doute, aura trouvé cette théorie bien compliquée. Pourquoi ne pas s'en tenir à la théorie moderne? Elle est si simple : l'âme, émue par le jeu des organes, forme les images du sens ; elle y joint quelques notions qu'elle possède préalablement en elle-même ; à l'aide de ces images et de ces notions elle élabore toutes les autres connaissances. Cela est clair ; cela se conçoit sans beaucoup d'études; cela suffit pour établir la supériorité de l'âme et sa nature immortelle.
Malheureusement, les solutions les plus simples ne sont pas toujours les plus vraies. Nous ne nions pas qu'au fond la nature ne soit très simple. Quand le progrès des sciences a amené quelque grande découverte, on reconnaît presque toujours que la nature a employé des moyens fort simples. Mais, si les moyens sont simples, les applications sont parfois singulièrement complexes. La simplicité réelle que nous constatons n'est presque jamais celle que nous avions supposée d'abord. L'unité du plan divin est placée très profondément; nous ne pouvons nous en rendre compte que par des recherches longtemps poursuivies, et nous nous exposons à de fortes méprises en voulant introduire une unité hâtive et une simpHcité artificielle.
Ce qui importe, ce n'est pas que nos théories soient simpleS;, c'est qu'elles soient vraies; c'est qu'elles représentent exactement la nature des choses. A ce point de vue, aucune théorie ne peut, croyons-nous, rivahser avec celle de S. Thomas. Elle n'est, pour ainsi dire, que le décalque des faits. Sa terminologie démodée peut faire croire à des complications systématiques ; mais allez au fond, vous reconnaîtrez que le Docteur angélique suit de très près l'expérience ; il ne fait que la mettre en formules.
Il est d'expérience^ n'est-ce pas? que nous n'avons aucune idée sans l'intervention de la sensation. La sensation est le point de départ nécessaire de toute l'évolution intellec-
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tucllc. Il est facile d'indiquer à toutes nos idées une origine sensible. Mais il n'est pas moins facile d'indiquer en elles des conditions d'universalité et de nécessité dont la sensation ne suffit pas à donner la raison. En présence de faits si complexes, comment établir une doctrine simple? Ce ne pourrait être que par une méthode à laquelle S. Thomas n'a jamais vouhi se plier, et qui consiste à sacrifier une partie des faits. S. Thomas ne savait pas fermer les yeux sur les conditions embarrassantes d'un problème ; il les a toutes comprises dans sa magnifique psychologie. C'est pourquoi elle est compliquée; c'est pourquoi, aussi après cinq siècles, sa théorie est encore la meilleure et la plus complète que l'on puisse proposer.
Nous avons cherché à en donner une idée juste. Notre principe a été de nous appuyer sur les textes en leur donnant toujours un sens rationnel et conforme aux faits que le grand docteur avait comme nous sous les yeux. Ce que nous avons cherché à mettre surtout en relief, c'est le rôle important de l'intelligence dans l'acte de perception. Presque toujours on représente l'intelligence comme survenant après l'acte de perception et en tirant ses idées. Cette manière de voir lui ôte toute portée, en lui ôtant toute base propre. Il ne faut pasconfondre le travail premier et direct de l'intelligence avec le travail conscient de Tintelligcnce réfléchie. S. Thomas n'a pas entendu expliquer comment l'esprit développe les idées contenues dans les faits : ceci est alTaire de logique, et non de psychologie. Il a voulu montrer comment dans le fait même l'intelligence perçoit l'universel, dentelle fera ensuite un si grand usage. Comme nous le disions en commençant ces études, sa méthode est analytique, et non pas historique.
Si nous avons bien étabh ce point, il sera assez facile do résoudre une dernière et très importante question qu'un homme de ce siècle ne pourrait passer sous silence : je veux parler de la question, si controversée aujourd'hui, de l'objectivité de la perception. Nos ancêtres, gens simples, se confiaient bonnement à leurs facultés de coimaissance, parce qu'ils avaient le sentiment que la nature les a ftiites pour voir. Depuis, il est survenu, paraît-il, des doutes, que cer-
tains penseurs affectent de croire sérieux. Les modernes veulent qu'on leur démontre qu'il est légitime d'user de sa nature, et ils mettent à cette démonstration des conditions qui la rendent singulièrement difficile. A Taide des principes posés par notre saint docteur, nous croyons qu'il sera possible de répondre à toutes leurs arguties.