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CHAPITRE XIII

DE l'objectivité DE LA PERCEPTION.

Le problème de l'objectivité de la perception est devenu aujourd'hui le problème capital de la philosophie. On lui a donné une importance hors de proportion avec sa nature.

L'homme vraiment philosophe se confie d'abord aux tendances intimes de son être. Il reconnaît que « les aspirations primitives de nos facultés impliquent l'existence de leur objet* », que l'instinct qui le porte à chercher partout la vérité suppose la faculté d'y atteindre. Ceci admis, une curiosité scientifique très légitime pouri'a le porter à rechercher la manière dont l'esprit atteint à la vérité, les procédés qu'il emploie à cet effet et la valeur de ces procédés ; mais, sur de lui-même, il le fera tranquillement, à son jour, à son heure, à la place marquée par l'enchaînement naturel des problèmes, sans jeter un doute inquiétant sur les fondements mêmes de l'intelligence.

Telle n'est pas la marche que l'on suit aujourd'hui. On a fait de cette question une difficulté aiguë, qu'on prétend résoudre avant de se confier à aucune affirmation. On veut que l'homme, ne sachant rien de précis, et ne tenant aucun compte de ce qu'il sait, trouve moyen de se montrer à luimême qu'il peut savoir quelque chose. Un penseur ne peut plus ouvrir la bouche sur un sujet quelconque sans se heurter à cette impertinente question : Etes-vous sur, au moins, d'avoir le droit d'affirmer une vérité ?

Mais, insensés, si vous ne pouvez rien affirmer, de quoi vous sert rintelligencc ? Ce n'est plus qu'un jeu, une plian-

1 . iMijr Van Weddingen, Les bases de Vobjeclivité de la connaissance, ». 147.

tasmagorie. C'est pire qu'un jeu : en jouant^ du moins, on ne se trompe pas soi-même, on sait qu'on se donne un passetemps ; tandis que l'intelligence a bien, quoi qu'elle prétende, la volonté de se prendre au sérieux. Jamais on n'arrivera à l'empêcher de croire à elle-même; si c'est une illusion, elle est inévitable. L'intelligence ne peut se nier sans se donner un démenti à elle-même, affirmant intrépidement qu'elle n'a le droit de rien affirmer.

Il n'est pas, d'ailleurs, un de ces docteurs, un Berkeley, un Hume, un Fichte, et d'autres plus récents, qui dans la pratique ne soit aussi certain que nous de tout ce qui le touche ; il n'en est pas un qui se prenne pour une apparence de professeur touchant une apparence d'argent pour parler devant une apparence d'auditoire. Abordez -les, vous verrez au contraire qu'ils se prennent très au sérieux, et sont fort inquiets d'une apparence de contradiction. Mais, en philosophie, il semble que le sens commun ne soit plus de mise. Parce que la spéculation transcendante ne touche pas directement à la pratique, on se croit libre de mettre de côté les règles indispensables dans la vie réelle. On soulève une foule d'objections comme il est facile d'en soulever sur toutes choses ; et beaucoup de gens s'y laissent prendre, n'appréciant pas les conséquences de ce dévergondage de la pensée.

Force est donc d'examiner ces questions, d'essayer de dissiper les nuages amoncelés, et de chercher à remettre la raison humaine sur son aplomb.

Au fond, toute certitude est liée à celle de la perception ; et le premier travail à faire, pour dissiper les doutes, est de montrer dans la perception Torigine de toutes les notions transcendantes. C^est, du reste, Fespritdela philosophie péripatéticienne, d'admettre que dans le fait perçu nous trouvons un type des notions supérieures et des principes essentiels qui s^y rattachent. Il n'y a que l'être réel qui puisse pous renseigner sur les conditions constitutives de l'être. Toute notion puisée dans la vue de l'être réel est par là même légitime et légitimement applicable à l'être réel. Il faut donc ramener d'abord toutes les idées abstraites dont on dispute à leur origine concrète. C'est un travail que nous

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avons essayé nous-même pour plusieurs notions '. Entre des mains habiles, ce travail doit réussir. Pour la plupart des hommes, cette démonstration sera suffisante ; car tout le monde, au fond, croit à ses perceptions ; et quand on se laisse prendre cà un doute sur une notion fondamentale, c'est qu'on a perdu de vue le lien qui la rattache à la perception.

En outre, le fait perçu sert de premier anneau à la chaîne de nos raisonnements. Tout est fondé sur la réalité de ce premier fait. Si nous ne connaissions aucune réalité, si aucun phénomène n'avait d'autre être que d'apparaître, toutes nos conceptions se perdraient dans le vide, toutes nos déductions ne seraient que des coups de sonde lancés au hasard dans l'abîme immense des possibilités.

Tout repose donc, en définitive, sur la valeur de nos perceptions.

Mais, précisément, dans les derniers siècles cette valeur a été attaquée. On a cru remarquer que tout n'est pas conforme à la réalité dans nos perceptions sensibles. On a été conduit à mettre en doute la conformité de certaines sensations avec les qualités réelles du monde extérieur. Plusieurs se sont alors imaginé que le monde lui-même ne serait qu'une illusion et n'aurait de réalité que par la sensation. Ce n'était nullement logique. Si la science, en elTet, démontre que telle qualité physique est autre dans les coi*ps qu'elle n'apparaît dans la sensation, cela même implique l'existence des corps. Mais l'esprit humain se conduit souvent moins par la logique que par une tendance irréfléchie à appliquer partout une idée qui a réussi dans quelque circonstance. Une perception se rencontre qui n'est pas conforme au réel : pour certains penseurs, toute perception est dès lors condamnée.

Des philosophes éminents ont essayé de sauver le rnonde extérieur en recourant au principe de causalité. Mais d'autres philosophes ont attaqué ce principe et ont refusé d'y voir autre chose qu'un postulat. La conséquence ne peut valoir

1. Cause efficiente et cause finale, Paris, 1889 (Bureaux des AntuUs*).

plus que le principe ; l'existence du monde ne serait plus dès lors qu'un postulat.

D'ailleurs, le principe de causalité ne se fonde bien que sur Texpérience interne. Or Texpérience interne elle-même a été contestée. Cela devait être. Quand on doute, théoriquement du moins, du monde extérieur, qui s'impose avec une telle force, pourrait-on longtemps accorder confiance au monde intérieur ? Des philosophes récents en sont venus à nier le témoignage intime lui-même. L'âme, pour eux, n'est plus ce qu'elle nous apparaît. Son acte nous paraît simple, en réalité il est complexe ; il nous paraît libre, en réalité il est rigoureusement déterminé ; il nous paraît l'effet d'un sujet vivant et actif, en réahté il est la résultante passive d'un enchevêtrement infini de phénomènes. Notre propre fond nous échappe, et notre moi, s'il y a un moi, se perd dans l'abîme de l'inconnaissable.

Ainsi tout est envahi par le doute, la philosophie n'a plus où poser le pied. Tout s'est évanoui sous le travail dissolvant d'une école qui s'imagine que c'est être logique que de pousser un principe jusqu'au bout^ sans tenir compte d'aucun autre principe, et qui ne s'est pas arrêtée devant cette observation si juste de M. Evellin, que, si le sens commun a pu accepter certaines rectifications et même certains démentis, il est une chose qu'il n'acceptera jamais, c'est d'être démenti en tout ^

Tous ces doutes sont sûrement des arguties de sophistes ; on le reconnaît de suite à ce qu'ils n'ont aucune prise sur notre sentiment pratique du réel. Mais, dès que nous nous éloignons du terrain solide des faits, ils inquiètent la pensée. Ds ont pour résultat nécessaire de rendre impossible toute croyance solide et toute philosophie sérieuse: il faut donc s'en débarrasser. Mais comment s'en débarrasser ?

Le seul moyen nous paraît être de remonter aux origines mêmes de ces doutes, d'étudier à fond le fait de la perception, de chercher où, comment et pourquoi certains points peuvent être contestés, pourquoi d'autres restent, quoi qu'on

. 1. Hevue phihs., juillet 1889.

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fasse, inconlcstablcs. Nous pourrions alors tracer une limite suffisamment exacte, faire au scepticisme scientifique sa part, et lui dire : Vous avez pu ébranler ceci, mais vous ne sauriez toucher à cela.

Après avoir étudie^ avec S. Thomas, le fait de perception, il nous semble être en meilleure position pour tenter cette étude. Nous allons l'essayer, en suivant le même ordre auquel nous nous sommes attachés pour nous rendre compte d'une fonction si importante. Nous rechercherons d'abord quelle garantie d'objectivité nous donne la sensation, puis quelle certitude présente l'acte intuitif de l'intelligence. Nous pourrons ensuite déclarer, comme conclusion, la vraie valeur de la perception prise dans son ensemble.

En étudiant le sens de la vue, nous avons relevé les différences notables qui séparent la théorie moderne de la sensation de la théorie ancienne. Nous avons réservé jusqu'ici la plus importante de ces différences, à savoir que, dans la théorie ancienne, l'espèce sensible ou image est exactement conforme à l'objet, tandis que dans la théorie moderne elle ne lui est point semblable. Toutes nos sensations, notamment les sensations visuelles qui servent plus particulièrement à caractériser les corps, apparaissent aux physiciens modernes comme des réactions -mi cjeneris^ provoquées par des chocs, des mouvements ou des altérations chimiques, œuvres des causes extérieures.

Nous l'avons dit bien des fois, la similitude est la condition essentielle de l'acte de connaissance. Il n'y a connaissance que là où la faculté s'assimile vitalement'à un objet extérieur, et le vise en s'assimilant à lui. La théorie moderne semblerait donc retirer à la sensation le caractère de vraie connaissance. Toutefois, ce serait exagérer que d'en induire cette conclusion. Cette théorie, en elVet, ne détruit pas complètement la similitude de la sensation et de l'objet. Elle lui laisse une similitude de proportion, «mi tant que la sensation répond au nombre, à l'ordre et à Tinteiisite des impressions. 11 est certain cependant qu'elle détruit la portée de l'acte sensitif dans ce qu'il a de plus apparent et de plus caractéristi(iue : à cet égard, il n'est donc plus objectif.

Quelle est la valeur de éette théorie ? 11 est facile de dire qu'elle n'est qu'une hypothèse, hypothèse muins affirmée aujourd'hui qu'il y a quelques années, et qui d'ailleurs ne saurait prévaloir contre le sens intime. En réalité, il n'en est pas tout à fait ainsi. L'hypothèse, si hypothèse il y a, est fort inquiétante^ car elle a pour elle des arguments et des expériences qui ont presque la valeur d'une démonstration. J'en ai déjà indiqué quelques-uns ; j'ajouterai ici, qu'en dehors de toute hypothèse sur la nature des qualités sensibles, et principalement de la lumière, les simples faits recueillis et constatés par la science suffisent à faire juger que les sens interprètent à leur manière les impressions produites sur les organes.

Il est un phénomène dont les anciens ne s'étaient jamais doutés : on l'appelle daltonisme, du nom du premier savant qui l'a observé sur lui-même. Il consiste dans l'incapacité de saisir certaines couleurs. Le daltonien voit les objets, mais il confond les couleurs les plus opposées, le rouge avec le vert, le jaune avec le bleu, etc. Il en est qui ne distinguent aucune couleur ; tous les objets leur apparaissent avec une teinte grisâtre. Nous avons indiqué ailleurs que cette singulière infirmité peut être attribuée à la paralysie de certains éléments de la rétine. Elle est très fréquente ; un sur soixante des individus examinés présente des altérations dans la perception des couleurs. Elle était néanmoins très difficile à constater avant que le hasard n'eût mis sur la voie. Phénomène tout intérieur, que n'accompagne aucune altération visible de l'organe, il ne peut être connu que par le témoignage du malade lui-même. Or celui-ci ne se doute pas de son état, habitué qu'il est à donner à ses sensations les mêmes noms que les hommes sains donnent à leurs sensations normales. Ce n'est que dans des cas très spéciaux, et par un examen très attentif, qu'il a été possible de constater combien le mode dQ perception de certaines personnes s'écarte de celui du commun des hommes.

Dans la théorie ancienne, ce phénomène est inexplicable. Si la couleur sentie est dans son caractère propre l'impression conforme d'une qualité des corps, on peut concevoir

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que l'organe devienne incapable de la saisir ; mais comment concevoir qu'il puisse en saisir une autre qui ne lui est pas pn'sentée?Le daltonien, pour qui le rouge et le vert se confondent, voit certainement, au moins dans la moitié des cas, une couleur qui n'existe pas. S. Thomas dit très justement que, tant que la faculté existe, elle ne peut s'égarer sur son objet propre *. Ici la faculté existe, elle agit: cependant elle se trompe. Faut-il donc admettre que son objet propre n'est pas de nous faire saisir une qualité extérieure, mais seulement de produire un certain acte au contact de l'extérieur?

On nous dit : le daltonien est un malade, il ne faut pas juger des choses par les cas anormaux. Je suis bien fâché d'être obligé de répondre que de telles objections sont absolument contraires au véritable esprit scientifique. Sans doute, il ne faut pas confondre les cas anormaux avec les cas ordinaires, et leur donner la même autorité ; néanmoins, les cas anormaux indiquent clairement une chose, c'est que les altérations qu'ils manifestent sont compatibles avec la nature essentielle de la faculté. Puisque cette nature subsiste sous l'anomalie, elle doit être telle que Tanomalie soit possible. Les anomalies servent précisément à distinguer ce qui est essentiel ou non. Ce sont comme des expériences naturelles, qui mettent en relief telle condition aux dépens des autres et en font apparaître plus évidemment le caractère. Ne sontce pas des anomalies, qui ont mis sur la voie des lois les plus importantes de la nature? Ne sont-ce pas les irrégularités du mouvement des planètes, qui ont obligé à rechercher les lois de la gravitation? Ne sont-ce pas des maladies ({ui ont fait découvrir le rôle de diverses parties du cerveau ? On peut dire que la science ne s'est développée, n'a surpris tant de secrets qui échappent au vulgaire que par l'observation des anomalies.

Le daltonisme est bien une anomalie, mais cette anomalie montre précisément qu'il n'est pas essentiel à VœW de se conformer à une qualité extérieure des corps.

i. « Manentc potentia, non déficit ejus judicium circa propriuin objoctum » {Sum. theol. I, 85,6).

Il est, du reste, bien d'autres circonstances où l'œil voit une couleur autre que celle que nous jugeons d'ordinaire exister, sans qu'il soit possible d'invoquer aucune altération du milieu ou de l'organe. 11 suffit que la perception se fasse dans des conditions qui déroutent nos associations accoutumées. Je pose un papier gris sur un fond rouge : ce papier me paraît vert. Je le regarde avec un tube qui me cache le fond : il continue à paraître vert. J'écarte le fond en conservant le tube : je le vois encore vert. Ce n'est qu'après avoir vu le papier seul et sans tube que je recommence k le voir gris ^ N'est-ce pas une preuve palpable, de quelque manière que l'on veuille expliquer l'expérience, que Toeil tire beaucoup de son propre fond? Les peintres savent combien chaque couleur réagit sur la couleur voisine et la modifie. Nos sensations dépendent de ce qui les accompagne et de ce qui les précède. M. Fol, le savant bien connu, avait foit, protégé par un scaphandre, des recherches au fond de la Méditerranée. Là tout avait une teinte bleuâtre. En sortant de l'eau, il fut très étonné de voir la verdure de la côte toute rouge. D'où venait ce rouge ? Ce n'était pas, assurément, une qualité sensible émanée de l'objet !

L'observation scientifique relève ainsi une foule de cas où les couleurs sont indubitablement subjectives, et cela, comme le j*emarquait un scolastique consciencieux, met un point d'interrogation sur les autres cas.

On fait, dans les classes de physique, une expérience assez amusante. Une image représentant un zouave est mise contre le mur : chacun sait que le costume du zouave offre des couleurs variées et très voyantes. On éclaire cette image avec la flamme du sodium, qui n'émet que des rayons jaunes. L'image apparaît toute noire ; les seules parties où il y a du jaune restent colorées. Ici l'objet est éclairé, il est visible ;

1. Cette expérience est due à M. Delbœuf. Si l'appréciation de la couleur dépend d'une différence d'action de la lumière sur les divers éléments de la rétine, on peut comprendre que cette différence se trouve quelquefois la même pour des modes d'excitation en eux-mêmes très différents. En tous cas, nous sommes ici complètement de l'avis de M. Fouillée, qu'on ne doit pas expliquer de tels phénomènes par des raisonnements inconscients (Ê'uo/ufio/i des idées-forces, p. 57).

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cepondant certaines couleurs ou qualités sensibles n'ont pas trouve moyen d'arriver jusqu'à l'œil. Pourqnoîcela? Seraitce que la couleur est dans le rayon plutôt que dans l'objet, et que la qualité sensible du corps ne consiste que dans l'aptitude à renvoyer le rayon d'une certaine couleur ' ? Cette hypothèse est déjà fort différente de l'opinion purement scolastique ; elle admet, en eiïet, que la couleur sentie n'est point une propriété du corps lui-même. On nepeut cependant s'y arrêter ; une expérience très simple va nous montrer qu'elle n'est pas recevable,

Newton, le premier, imagina de faire passer un rayon de lumière blanche à travers un prisme de cristal. A sa grande surprise, le rayon en sortit dévié et partagé en rayons de couleurs diverses. Newton en compta sept ; en réalité, il y a une foule de nuances qui se résument en sept couleurs fondamentales. Réunissez ces rayons épars, ou simplement ceux que l'on appelle complémentaires : en les faisant passer de nouveau par un prisme, vous reconstituez le rayon de lumière blanche. Voilà donc des rayons qui, suivant qu'ils nous arrivent réunis ou séparés, nous donnent des impressions toutes différentes. Dans le premier cas nous avons du blanc, dans le second nous avons des couleurs diverses. Direz-vous que ces rayons, en passant par le prisme, y ont pris unecouleur qu'ils n'avaient point d'abord? Où l'auraientils prise : le prisme est transparent et incolore ? On ne peut dire ncm plus qu'ils ont changé de nature. C'est un axiome, en optique, que dans toutes ses déviations un rayon élémentaire conserve toujours son individualité. Elle dépend de l'état et de la température de la substance dont il proviiMit. C'est précisément cette inaltérabilité qui nous permet, à nous qui vivons sur la terre, d'entrevoir la constitution chimique des astres, d'après la nature des rayons qu'ils nous envoient.

Ainsi, il nous arrive du soleil un rayon blanc formé de rayons élémentaires dont aucun n'est blanc. .ItHiemande donc d'où vient cette sensation de blanc, qui n'est ni dans les

t. M. A. Farges, Objectivité des sens externes, 1" édit. p. 01 cl suiv.

rayons constituants ni dans les substances qui les émettent. N'est-elle pas nécessairement subjective? Ou prétendrezvous que le rayon total est vraiment et intrinsèquement blanc ? Mais alors vous devrez supposer que les rayons qui l'ont formé étaient blancs aussi, puisqu'ils n'ont paschangé de nature : pourquoi donc les voit-on de couleurs diverses? Ces couleurs seront évidemment subjectives. Subjectivité dans tous les cas.

Vous direz que la réunion de toutes ces couleurs constitue le blanc. Je ne dis pas le contraire ; mais cette proposition n'a de sens qu'autant que vous voudrez affirmer que ces rayons réunis occasionnent la sensation de blanc. Dire qu'ils deviennent blancs en eux-mêmes, qu'un rayon rouge et un rayon vert réunis peuvent, sans changer de nature, former un rayon intrinsèquement blanc, ce serait un pur non-sens.

Yoilà donc un cas fréquent, on pourrait dire continuel, où, sans anomalie, sans aucun trouble des organes, la nature offre une couleur indubitablement subjective.

Ainsi la couleur apparaît aux savants modernes comme un effet subjectif, un phénomène produit par le sens luimême sous la variété des excitations. Ce que nous disons de la couleur, on peut le dire des sons, des odeurs, des saveui's, des températures, en un mot, de toutes les formes sensibles. On s'est habitué à considérer scientifiquement toutes ces formes comme des caractères non des objets, mais de la sensation elle-même.

Beaucoup de scolastiques croient nécessaire de combattre cette manière de voir ; plusieurs ont montré une subtilité très ingénieuse pour interpréter autrement les faits invoqués dans la science : nous ne croyons pas utile d'entrer ici dans l'étude de leurs arguments. Je doute qu'eux-mêmes voulussent les faire valoir, s'ils n'avaient pas, pour les proposer, une raison première et fondamentale : c'est qu'ils regardent la théorie moderne des sensations comme repoussée par le sens commun. Comment pourrions-nous croire spontanément à une quaUté qui n'existerait pas? N'est-ce pas mettre en suspicion toutes nos convictions intimes ? Le scep-

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ticisme leur paraît donc une suite nécessaire de la subjectivité des sensations, et ils jugent indispensable de lui ravir cette arme.

L'argument du sens commun nous paraît assez faible. Le sens commun a déjà été convaincu de bien des méprises. Il n'est qu'une première et vague indication de ce qui est vrai : cette indication a besoin d'être précisée ; la science a certainement le droit de réformer ses données par une expérimentation plus exacte. On n'y peut mettre qu'une condition : c'est que la science limite le sens commun de manière à se faire en définitive accepter par lui. C'est ce qui est arrivé plus d'une fois : par exemple, pour le mouvement de la terre ; le sens commun a fini par en prendre son parti. Or la théorie moderne de la lumière est au moins aussi bien établie que celle du système solaire.

Y a-t-il un danger réel de scepticisme dans la théorie moderne ? Est-il vrai, comme on Ta insinué, qu'elle soit une application d'opinions philosophiques erronées ? Si on recherche l'origine de cette hypothèse dans la science, on verra qu'elle est née d'une manière tout à fait indépendante des idées de Berkeley, de Kant et de Hume. Elle est sortie d'un effort pour interpréter certains phénomènes mystérieux ; et ses premiers auteurs connaissaient probablement à peine le nom des philosophes que nous venons de rappeler.

Certaines personnes semblent croire que, si on admet la subjectivité des espèces sensibles, c'en est fait de toute la philosophie traditionnelle. Nous pensons qu'elles ne se font pas une idée suffisamment exacte des principes de cette philosophie. Nous ne prétendons pas, assurément, que S. Thomas ait douté de la valeur objective des sensations. Il n'y avait de son temps aucune raison de suspecter la conformité des sensations avec leurs objets : S. Thomas y a cru, et devait y croire comme tout son siècle. Mais nous pensons qu'en dehors de cette question de fait, les idées de S. Thomas sur la valeur et la portée de la connaissance sensible sont parfaitement compatibles avec les vues des savants modernes.

Aristote et S. Thomas savaient parfaitement que l'objec-

tivité des sensations n'est point absolue. Ils connaissaient certaines exceptions. Si les exceptions connues alors s'expliquent par des troublesdumilieuoudesmaladies de l'organe, rien ne pouvait assurer que par la suite on n'en découvrirait pas d'autres. Il faut donc toujours admettre que l'usage naturel et spontané du sens est sujet à certaines méprises. N'est-ce pas déjà une chose assez étrange, qu'une faculté de connaissance qui manque son but assez fréquemment et dans ses actes les plus simples ? Ceci ne conduit-il pas à soupçonner que, si le sens est un instrument de connaissance, il n'est élevé à cette fonction supérieure que par des circonstances étrangères à sa nature propre ?

Prenons garde d'exagérer les opinions d'un auteur, sous prétexte de les défendre : c'est ce qui est arrivé plus d'une fois aux modernes disciples de S. Thomas. J'ai vu affirmer brutalement, dans un traité scolastique, que l'œil voit l'objet où il est. L'auteur avait sans doute oublié que S. Thomas fait de la situation de l'objet un sensible par accident, sur lequel il y a quelquefois méprise : « La vue se trompe, dit-il, si elle veut juger par elle-même quel est l'objet coloré et où il est ^ )) Ainsi le grand docteur, bien qu'il ne connût pas les expériences modernes, avec un profond sentiment de ce qui est juste et possible, ne réclamait pour la vue que l'impression même de couleur.

On répète continuellement, comme un axiome posé par S. Thomas, que le sens saisit les choses comme elles sont ; apprehendit res ut sunt. Je me reporte aux différents endroits où cette expression a été employée, et je la trouve presque toujours accompagnée de quelque restriction. S. Thomas nous dit, par exemple, que le sens est vrai en tant qu'il saisit les choses comme elles sont ^ ou bien que le sens saisit ce qui est s'il n'y a empêchement ni dans le milieu ni

1. (( Decipitur visus si velit judicare peripsum quid est colora tum aut ubi sit » [Comment, de an. 2, 13). *

2. (( Veritas... est in sensu... in quantum veram apprehensionem habet de sensibilibus, quod contingit eo quod apprehendit res ut sunt » {Sum* theol. 1,17,2). ' .

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dansTorgane *. Ce ne sont paslàdes déclarations de principe; ce sont de simples applications d'une vue ({ue l'on n'avait alors aucune raison de croire inexacte. Le Docteur angélique n'entendait nullement nier qu'il y eût des cas où les sens nous trompent ; il remarquait seulement qu'ils ne nous trompent jamais siu- le fait même de la sensation : « Les sens nous informent, dit-il, suivant la manière dont ils sont affectés, et parfois il arrive qu'ils sont affectés d'une manière différente de l'état physique de l'objet. Nous nous trompons alors par rapport à l'objet, mais non par rappoit à la sensation ellemême ^. » Un moderne parlerait-il autrement? .

Quelle différence y a-t-il donc entre cette théorie et la théorie moderne, sinon que celle-ci généralise un cas parfaitement connu du saint docteur ?

Mais admettons que le sens reproduise exactement les qualités extérieures des objets : cela lui confèrc-t-il une véritable certitude et une véritable objectivité? En aucune façon ; c'est un point très remarquable de l'enseignement de S. Thomas, que le sens n'engendre par lui-même aucune certitude. Sans doute, S. Thomas dit que le sens est vrai quand il saisit la chose telle qu'elle est. Mais comment est-il vrai? Il est vrai seulement comme toute chose est vraie, quand elle est ce qu'elle doit être, quand elle réalise le type et remplit le rôle que le Créateur lui a assigné ^ Le sens qui se conforme à son objet est vrai comme l'or est vrai quand il a bien la nature de l'or. C'est là la vérité métaphysique, et non la vérité psychologique, la vérité connue et sentie, la seule dont il puisse être question à propos de la

1. « Sensus semper apprehendit rem ut esl, nisi sit impedimentum in medio vel in organo » {De verit. 4, 12).

2. « Per hoc quod sonsus ila niniliant sicut afliciunlur, sequitur quod non deci|)iamur in jiuiicio (luo judicanius sentire aliquid ; sed ox eo quod $e!isus aliter afficitur intcrdum quani res sit, se<iuilur (juod nuntiot nobis aliquando rem alitor qiiam sit, et ex hoc falliinin- per bensuni ciica rem, non circa ipsum sentire » [Siun. t/ieol. I, 17, 2).

3. « Veritas iyitur potest esse in sensu ut in quadani re vera, non autem ut cognitum in cognoscente » {Suni. theol. I,l(), 2). — a Gum omnis res sit vera secundum quod habet proprianiforniam natura^ sua^ ^i{Ibii{.).— « Hes naturales dicuntur verre secundum quod assequuntur similitudinem specierum quaî sunt in mente divina » [Siun. theol. I, IG, 1).

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certitude. Les modernes, eux aussi, peuvent dire que le sens est vrai de cette manière, quand, n'étant point altéré par la maladie, il donne l'image qu'il doit donner. Le sens qui me donne une sensation de rouge sous l'impression de rayons d'une certaine longueur d'onde est vrai, parce qu'il fonctionne suivant sa nature ; le sens qui me donne une sensation de rouge en l'absence de tout rayon approprié, comme dans riiallucination ou l'hypnotisme, est faux, parce que son fonctionnement est anormal. Que conclure d'une telle vérité, qui n'est, à bien parler, qu'une vérité matérielle ? La vérité dont nous avons besoin, c'est celle qui est reconnue et appréciée comme telle. Celle-là, S. Thomas la refuse expressément au sens. Il en fait un privilège de l'intelligence *.

Par quelle distraction quelques auteurs ont-ils donc pu avancer que S. Thomas admet deux évidences, l'évidence sensible et l'évidence intellectuelle, et les met sur le même rang?

Ainsi, supposez le sens en parfaite conformité avec l'objet : il se trouve qu'il le voit comme il est ; mais il n'en sait rien. Cette vue exacte ne lui sert de rien, par rapport à la vérité et à la certitude. Et S. Thomas en donne une excellente raison : c'est que le sens ne connaît point sa nature, et qu'il ignore, par conséquent, si elle est de donner la vérité sur les choses ^

S'il en est ainsi, on voit qu'il est d'une importance secondaire que les formes produites parle sens répondent plus ou moins exactement à la réalité des choses. Le sens n'en possède ni plus ni moins la vérité. Il n'est qu'un instrument aux mains de l'intelligence, et c'est à l'intelligence à apprécier la valeur de cet instrument % qui peut être suffisant, sans

1. « Veritas potest esse in sensu ut in quâdam re verâ, non autem ut cognitum in cognoscente, quod importât nomen veri. Perfectio autem intellectus est verum ut cognitum. Hanc veritatem nulle modo sensus cognoscit » {Sum. theol. I, 16, 2).

2. « Quamvis sensus cognoscat se sentire, non tamen cognoscit naturam suam, et per consequens nec naturam sui actus nec proportionem ejus ad res, et ita nec veritatem ejus y> {De verit. I, 9).

3. « Intellectus sicut judicat de rébus, ita et de his quœ a sensibusafferuniur y) {De verit. if ii). ^

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être sur de tout point. Et, remarquez-le bien, rintelligence juge ici d'une autre faculté ; elle n'en juge point à proprement parler par l'intuition de la conscience, mais comme elle juge des choses extérieures à elle-même, par les principes qu'elle possède et les effets qu'elle entrevoit. Nous avons vu que l'intelligence n'arrive à connaître la nature de l'âme, qui est cependant son propre sujet, que par une recherche attentive : il en est de même, à plus forte raison, de la nature de la sensibilité. La connaissance que l'esprit peut en avoir est toujours l'œuvre d'un travail plus ou moins spontané. Cette remarque suffit à expliquer comment son jugement sur la vérité de la perception sensible n'est pas absolument irréformable, et comment il se peut que, suivant les époqueset suivant les circonstances, on ait attribué aux sens une conformité qu'une autre époque ne tient plus pour assurée.

Toute certitude vient donc de l'intelligence, qui est l'instrument propre de la science *. C'est elle qui juge et contrôle le sens ; et ce contnMe dépend de l'étendue de ses connaissances. L'enfant qui voit un bâton courbé dans l'eau, croit d'abord que le bâton s'est brisé. Plus instruit plus tard, il saura que cette brisure n'est qu'une apparence et d'où vient cette apparence. Le sauvage qui voit sa figure dans un miroir, croit d'abord voir un autre homme ; ce n'est qu'après vérification qu'il s'aperroit de son erreur. Il y a donc progrès dans l'appréciation de la perception sensible, et nous n'avonsaucune raison de croire que la porte soit fermée à des progrès ultérieurs. Le sens commun pourra en gémir ; il s'y fera peu à peu. Depuis longtemps déjà il a dû reconnaître que la sensation donne parfois des indications qui, matériellement interprétées, trompent rintelligence ; alors on la dit communément fausse ". Chose singulière, elle peut être à la fois vraie de la vérité métaphysique et fiiusse de la vérité psychologique. Quand je vois le soleil grand d'un

1. « Cerlitudo scientiap tola oiitiir ex coitiluiline priiicipiorum » {De verit. 11, 1).

2. « Cum quandoque rcprrrsontot oi rem aliler quani sit. secuiuluin hoc setibus falsiis dicilur in quantum nalus est facere falsam exislimationem » [De verit. 1, 11).

234 LÀ PERCEPTION ET LA PSYCHOLOGIE' THOiMISTE

demi- pied, ma sensation est vraie ontologiquement, car elle est ce qu'elle doit être ; mais elle est fausse psychologiquement, car elle m'induit à une notion provisoirement inexacte de l'état réel de l'objet. La science a su tourner la difficulté ; elle mesure le soleil par le nombre de degrés qu'il occupe dans le ciel. Cette mesure est exacte à la fois au point de vue sensible et au point de vue intellectuel. Il ne reste qu'à évaluer la grandeur du degré à une distance déterminée. Le sens n'a donc point d'avis à donner ni sur la certitude ni sur l'objectivité des êtres: c'est l'aftaire de l'intelligence d'utiliser et d'apprécier ses renseignements. Toutefois il est bon de remarquer que, s'il ne peut décider avec autorité ce que les choses sont en elles-mêmes et si elles sont en ellesmêmes, il a une propriété qui imite l'objectivité et que beaucoup de penseurs contemporains, Alexandre Bain par exemple, ont confondue avec l'objectivité véritable. Il projette ses représentations à distance.

. Nous avons vu ailleurs par quel mécanisme, pour ainsi dire automatique, le sens atteint à la notion de distance. C'est à l'aide du mouvement même des organes. Le sentiment du mouvement à faire pour se mettre en rapport avec l'objet se lie dans le sens avec la représentation sensible. Selon l'étendue de ces mouvements, nous assignons à l'objet une place par rapport aux autres représentations, et plus particulièrement par rapport à notre propre corps. Cette place constitue la distance ; elle est déterminée par le nombre d'objets à parcourir pour aller de l'un à l'autre. L'œil n'a par luimême qu'un sentiment vague de la distance, mais il embrasse beaucoup d'objets à la fois ; le tact a un sentiment plus précis, mais il ne peut saisir ensemble qu'un très petit nombre d'objets. Par l'association des deux sens, nous acquérons une appréciation nette et complète des choses. Nous embrassons à la fois une foule d'objets, et nous-mêmes au milieu d'eux, dans des positions respectives, qui ne sont pas toujours les positions réelles, qui d'ordinaire toutefois sont suffisamment exactes \

1. « Girca sensibilia per accidens vel communia decipiuntiirsensus »

DE l'objectivité DE LA PERCEPTION 235

Cette propriété du sens complète pour ranimai la connaissance pratique de l'univers. Elle sépare de lui l'image, elle la reporte, approximativement du moins, à la place que l'objet occupe en réalité. Elle la projette sur Tobjct même de manière à ne faire plus qu'un avec lui. L'animal a ainsi la notion de ce qui est attaché à son corps, de ce qui en est séparé. Il sait quels mouvements et combien de mouvements faire pour se mettre en rapport avec tel objet. C'est une sorte d'objectivité sensible qui place les images sensibles hors des organes, de même que l'intelligence distingue de soi les objets qu'elle vise. Elle prépare et facilite la notion de l'objectivité réelle. Que l'intelligence s'applique cà un système sensitif ainsi développé, spontanément elle attribue auX objets la position relative des images dont elle a tiré ses notions. Cette localisation première est naturelle ; elle est aussi légitime, tant que certains indices ne sont pas venus nous prévenir que les rapports des sens ne sont pas toujours infaillibles.

Telle est la perception sensible, étrangère par sa propre nature à la certitude, n'ayant que des indications approximatives, toujours relative, et n'atteignant qu'à une objectivité apparente, et pour ainsi dire matérielle. Par elle-même elle est incommensurable à la vérité; elle est d'un autre ordre ; elle justifie la plupart des défiances des idéalistes et des sceptiques. Mais, comme nous l'avons vu, elle n'est pas seule. Il y a, accolé à elle et pour ainsi dire soudé avec elle, un acte de perception intellectuelle. Examinons si, dans cet acte, nous pourrons trouver la certitude et l'objectivité vraie qui jusqu'ici nous ont échappé.

Dans les traités de psychologie, il est très rare qu'on envisage cet acte distinctement comme nous l'avons fait au cours de notre étude. En général, on ne parle de Tintelligence qu^à propos des données abstraites et idéales ; on ne considère son fonctionnement qu'au point de vue du développement logique des concepts : il semble qu'elle n'atteigne point des^ choses, mais seulement des notions. Il n'en était pas ainsi,

{Comment, de an. 2, 13). — « .ludicium sonsiis verum est de scnsibilibus propriis, sed decipilur circa sensibilia communia d (Dt* spirit. créât. 10),.

236 LA PERCEPTlOiN ET LA rSYClIOLOGIE TIIOiMISTE .

au XIIP siècle, pour ces docteurs éminemment réalistes qui, en dehors des excès d'un Guillaume de Champeaux, étaient habitués à voir dans l'universel métaphysique, universale in essendo^ un élément actuel et réel de l'objet.

Nous avons vu quelle est à ce sujet la pensée de S. Thomas, et comment il attribue à l'intelligence une vue objective et intuitive des choses dans leur réalité. Nous avons rappelé plusieurs fois cette doctrine, en dehors de laquelle on ne peut se faire une idée exacte de la philosophie du Docteur angélique. Qu'on nous permette d'y insister encore : elle est fondamentale dans la question que nous examinons.

S. Thomas enseigne donc que nous saisissons les objets intelligibles par une ressemblance imprimée dans l'intellect ; mais il a soin de répéter à chaque instant que ce n'est pas cette ressemblance que nous voyons, nous voyons la chose elle-même. Il pensait, comme tous ses contemporains, que ce principe s'applique à la sensation aussi bien qu'à Tintelligence. Il le pensait certainement, mais je ne le vois nulle part entreprendre de le démontrer pour l'espèce sensible. Au contraire, pour l'espèce intelligible, il prouve expressément que ce n'est pas elle qu'atteint l'intellect, qu'elle n'est qu'un moyen d'atteindre l'objet^ : autrement, dit-il, les sciences ne s'occuperaient que de notions, d'idées, comme Platon l'avait soutenu, tandis qu'en réalité elles s'occupent de choses qui existent hors del'àme ^ Comment s'occupentelles de choses existantes, puisque S. Thomas a toujours enseigné qu'il n'y a pas de science des particuliers, puisque, d'un autre côté, il n'admet pas l'existence de l'universel à part des individus? C'est précisément qu'il considérait l'universel, seul objet direct de la connaissance intellectuelle, comme une réalité existant hors de l'àme, mais existant seulement à titre d'élément intégrant de l'individu, où il est réalisé par son union avec les circonstances individuantes.

4. « Species intelligibilis se habet ad intellectum ut quo intelligit intellectus » {Sum. theol. 1, 85, 2).

2. « Si ea quœ intelligimus essent solum species quœ sunt in anima, sequeretur quod scientise oranes non essent de rébus quae sunt extra animam, sed solum de speciebusintelligibilibus quae sunt in anima » (I6id.).^

DE l'objectivité DE LA PERCEPTION 237

T)e peur qu'on ne s'y trompe, le saint docteur a bien soin d'expliquer ce que veut dire : « voir une chose par sa ressemblance ». Il y a deux manières, dit-il, de connaître une chose par une autre. La première manière est quand on atteint un objet à l'aide d'un autre objet d(''jà connu : ainsi, quand nous voyons l'image d'un homme dans un miroir, nous connaissons d'abord l'image, et par cette image nous avons une idée de l'individu dont elle est la ressemblance. La seconde manière de voir une chose par une autre est très différente ; c'est quand nous connaissons une chose par son espèce (nous dirions aujourd'hui par son idée). Cette seconde manière donne une connaissance immédiate, tandis que la première ne donne qu'une connaissance discursive * . Le Docteur angélique revient continuellement sur cette pensée, que voir une chose par son espèce intelligible, c'est la voir en elle-même, c'est la voir elle-même ^ L'espèce, en effet, n'est pas, comme l'ont compris des penseurs mal informés^, une image physique ayant son existence propre et ensuite semblable h l'objet ; c'est, ainsi que nous l'avons établi, une ressemblance purement intentionnelle, qui consiste uniquement dans le caractère conforme à l'objet de l'acte qui vise l'objet, et qui n'existe dans sa réalité intelligible que par le fait même que l'acte vise l'objet.

S. Thomas considère donc l'acte de l'intelligence comme essentiellement objectif. Lorsqu'il dit que l'intelligence a pour objet propre l'essence des choses, gardez-vous bien d'entendre que l'intelligence se ferait en elle-même une idée plus ou moins exacte de cette essence-' ; il faut comprendre que l'intelligence voit cette essence elle-même, dépouillée

1, « Cognosoere aliquid peralterum contingil dupliciler, uno modo sieut cognosoere unum cognitum per alimn cognilum, alio inodo sicut cognoscitur aliquid pcr speciGui qua cognoscitur. Primo igitur modo cognoscere unum per alterum facit discursum, non autem secundo modo » {De anima, 7).

!2. « In se ipso cognoscitur aliquid quando cognoscitur per spcciem propriam adanjuatam ipsi cognoscibili » [Sidh. Iheol. I, lA, 5).

3. (a Qxiod quid est est primum objcctiim intellectus d (Ccwinient. de an. 31). — « Proprium objectum intellectus ost quodquidest » (C, gml. I, 58).

assurément de ses caractères individuants, mais cependant actuellement réalisée et actuellement présente hors de Tâme*.

A ce point de vue, si étranger aux philosophes modernes, tous plus ou moins nominahstes, on comprend facilement que l'intelligence, à part du sens, ait une objectivité propre. Elle voit elle-même un objet, un objet réel et extérieur. Elle le déclare extérieur par cela même qu'elle déclare qu'il est en lui-même. L'objectivité est essentielle à l'intellect, elle est indissolublement liée à son mode d'action. Du moment qu'il a en propre de considérer l'objet comme un être, une réalité en soi, il le considère par Là même comme quelque chose d'objectif, quelque chose qui a une valeur indépendamment de l'acte par lequel il est connu.

Nous pouvons donc être très faciles aux concessions sur la perception purement sensible. Ceux qui ne voient dans la perception qu'un fait de sensation, peuvent croire que tout est perdu, si la sensation n'est pas rigoureusement exacte ; ceux qui sous l'image du sens savent distinguer la perception du fait intelligible, savent que rien n'est compromis.

C'est très bien, pourra-t-on dire, mais cela prouve seulement que l'intelligence est fatalement déterminée à considérer un terme comme objectif. On aurait pu le conclure du seul nom d'» objet », qui est donné à ce terme. Nul doute qu'elle ne considère cet objet comme une réalité distincte. Mais en a-t-elle le droit ? comment peut-elle s'assurer que son acte, qui est en elle-même, est conforme à son objet, qui est au dehors?

Telle est la grande objection des modernes. S. Thomas ne l'avait prévue sans doute que vaguement ; cependant il va nous fournir une réponse aussi décisive qu'imprévue.

Nous ne connaissons, disent les sceptiques, la réalité des choses que par nos idées et par l'opération de notre faculté de connaissance. Comment donc être certain que cette faculté a bien la portée que nous lui attribuons ? Qui nous dit qu'elle est un témoin fidèle, qu'elle nous rapporte non

: 1. « Id quod intelligitur primo est res » [Sum. theol. 1,85. 2). — « SequetjËtur quod anima per species intelligibiles cognoscat res quae sunt extra animam * [Ihid,].

DE l'objectivité DE LA PERCEPTION 239

pas ce qui peut convenir à nos besoins, mais ce que la chose est en elle-même ? Vous essaieriez en vain de le prouver ; vous tomberiez nécessairement dans un cercle vicieux. Vous ne pouvez comparer l'idée à la chose, pour vous convaincre de leur concordance ; vous ne connaissez la chose que par l'idée. D'ailleurs, toute preuve que vous donneriez serait donnée par l'intelligence, or nous l'avons déclarée suspecte : comment pourrait-elle établir sa véracité, sinon par les principes mêmes qu'elle possède et dont la véracité est contestée? Le témoin soupçonné peut-il être admis à déclarer la sincérité de son propre témoignage ? L'intelligence ne peut donc se justifier elle-même ; dès qu'elle a pu être accusée, elle est par là même condamnée.

Telle est l'insidieuse objection proposée par la critique contemporaine, fruit d'un raffinement excessif de l'esprit d'abstraction. Ecoutons la réponse du Docteur angélique.

S. Thomas conviendra très bien que nous ne pouvons comparer les idées aux objets ; aussi n'essaie-t-il pas de ce moyen. II conviendra également que, si l'intelligence est suspecte, toutes ses idées, tous ses raisonnements sont frappés de suspicion : mais est-elle vraiment suspecte ? S. Thomas recourt à la connaissance que l'intelligence a de sa propre nature. Cette nature lui apparaît immédiatement comme véridique. Assurément, quand vous avez afiaire k un témoin douteux, vous êtes obligé de vérifier ses dires, de les rapprocher des autres faits fournis par l'enquête. C'est seulement en cas de conformité parfaite que vous vous fiez à ce témoin. Mais si vous avez à faire à une personne d'une sincérité absolue, vous n'avez pas besoin d'enquête, vous vous confiez en elle tout d'abord. Tel est précisément le cas de l'intelligence. L'intelligence sait que sa déclaration estrecevable, parce qu'elle connaît sa propre nature. Elle sait que cette nature est d'être conforme aux choses, pour les voir en se conformant à elles ^ Si cette conformité n'existait pas, sa condition essentielle ferait défaut. Une intelligence qui ne

1. « Cognoacit naturam suam ut rcbus conformetiir » {Sum. thcol. I, 16, 2).

2ll0 LA PERCEPTION ET LA PSYCHOLOGIE 'THOMISTE

connaît pas, qui ne voit pas, ce n'est plus une intelligence. Dès qu'elle agit, on peut donc s'en rapporter à elle. Car elle ne peut agir de son acte fondamental sans voir, et ce qui n'est pas ne peut être vu.

Il y a là une grande différence entre le sens et Tintelligence. Le sens ne connaît pas sa nature, ainsi que nous l'indiquions plus haut; il ne connaît la nature de rien; il n'atteint que des accidents extérieurs, mais non le fond des choses \ Aussi ignore-t-il sa valeur, et ne peut-il savoir si son rôle essentiel est ou non de présenter la réalité. Mais l'intelligence se connaît ; immédiatement après avoir agi, elle se replie sur elle-même et, comme elle est la faculté des essences, elle saisit sa propre essence, elle sait que cette essence est de reproduire intelligiblement la réalité ^ Elle peut douter des conséquences de ce qu'elle a vu, ces conséquences reposent sur une élaboration qui est plus ou moins complète ; elle ne peut douter de ce qu'elle voit, parce que voir est son acte premier et essentiel. Elle n'existe que pour voir.

Est-ce là une ingénieuse théorie de philosophie transcendante? Mais non : c'est la traduction exacte de ce que nous jugeons tous par la simple impression de notre nature. Quand nous voyons une chose, avons-nous le moindre doute ? Les sceptiques peuvent nous embarrasser par des raisonnements captieux : ou ils ne touchent qu'à des points secondaires, ou ils perdent leur peine. Ils ne nous convainquent pas, ils ne se convainquent pas eux-mêmes. Pourquoi? Parce que nous avons conscience que notre acte de connaître est tout tourné vers le dehors; il n'existe que par cette relation au dehors. Sans cette relation, il serait un pur nonsens. L'intelhgence va droit à l'être, parce qu'elle sent

1. « Veritas non esl in sensu sicut cognita a sensu, quamvis enim sensus cognoscat se sentire, non tamen cognoscit naturam suam » (De verit. 1, 9).

2. « Gognoscitur veritas ab intellectu, secundum quod intellectus rellectilur supra suum actum, non solum secundum quod cognoscit suum actum, sed secundum quod cognoscit proportionem ejus ad rem, quod quidemcognosci non potest nisi cognita natura ipsius actus, quod cognosci non potest nisi cognoscatur natura prîncipii activi, quod est ipse intellectus, in cujus natura est ut rébus conformetur » [De verit. i, 9).

DE L^OBJECTIVITÉ DK LA PERCEPTION 2/i'l

qu'elle n'existe que pour saisir l'être. Tous vos arguments n'y feront rien. Un chimiste pourra me faire de beaux raisonnements pour me prouver que le pain n'est pas une substance nutritive; je ne pourrai peut-^re pas lui répondre, mais je le laisserai dire^ je manderai mon pain, et je me sentirai nourri. Jje môme, les criticistes pouri'ont peut-être m'embarrasser de difficultés que je ne saurais résoudre, mais je continuerai de regarder et de voir. Eux-mêmes, une fois sortis de leur chaire de sophiste, feront tout comme moi.

Ce n'est pas entêtement; ce n'est ni instinct, ni foi aveugle ; c'est la vue claire que l'acte de l'intelligence est de voir, qu'il atteint la chose en elle-même, et la présente telle qu'elle est en elle-même. Nier qu'il l'atteigne, c'est lui ôter toute portée, toute signification, toute raison d'être.

Les critiques contemporains exigent pour la connaissance certaine que l'objet soit identique au sujet connaissant. C'est trop demander, dans beaucoup de cas; mais ici la condition est parfaitement remplie. L'intelligence parle d'elle-même, elle déclare ce qu'elle a vu en elle-même : de quel droit accuserait-on son incompétence ? Croyons donc à l'intelligence, car elle voit en elle-même qu'elle est sure de voir.

Nous sommes donc rassurés sur la fidélité de notre témoin. Nous savons qu'il est fidèle, et qu'il ne peut pas ne pas l'être. Quand il dit : je vois, il faut l'en croire, car il n'existe que pour voir, il n'agit qu'en voyant ; et s'il ne voyait pas, il n'agirait pas.

On nous demandera peut-être quels sont les objets que Pon voit avec une certitude absolue. Nous répondrons: ce sont les objets dont lesfoi'mes intelligibles sont extraites des données sensibles, ainsi que nous l'avons indiciué plus haut. Ces objets-là sont vus immédiatement, suivant la doctrine de S. Thomas, puisqu'ils sont vus par l'espèce qui leur est propre.

Ainsi l'intelligence voit d'abord l'être, puisque son acte est par lui-même la reproduction intelligibU^ de l'être. Elle voit, comme nous l'avons noté, l'être réel, existant. Elle est certaine d'intuition qu'il y a de l'êlre.

Mais quel est cet être? Comme nous l'avons luarciué, l'in-

2/l2 LA PERCEPTION ET LA PSYCHOLOGIE THOMISTE

telligence ne peut saisir l'être actuel seul, d'une manière efficace ; elle doit saisir telle chose qui a l'être. Ces choses doivent être caractérisées par certaines formes générales extraites des données sensibles. L'intelligence voit la réalisation de ces formes. Elle voit immédiatement et objectivement qu'elle a affaire à des êtres multiples, passifs, en relation l'un avec l'autre, agissant sur les sens; en un mot, à ce que nous appelons des corps. Elle distingue ces corps d'ellemême, parce que, dès qu'elle réfléchit sur elle-même, elle distingue l'acte qui connaît de l'objet connu. Elle ne connaît sans doute immédiatement que des caractères phénoménaux, les seuls que les sens lui fournissent; mais, comme l'être du phénomène est en même temps Têtre de la substance, elle atteint par là jusqu'à l'être même substantiel.

Voilà des choses que l'intelligence connaît certainement et immédiatement, et sur lesquels on n'ébranlera jamais sa confiance.

Assurément, ces données restent un peu vagues, si l'on en retranche les précisions que fournit la sensibilité. Nous croyons voir le jour, parce que nous ne connaissons pas le vrai jour : en réalité, nous sommes ici-bas comme perdus dans une nuit obscure et couverte. A l'horizon les nuages s'écartent un peu et laissent passer une faible lumière : cette clarté indécise nous permet de voir l'espace peuplé d'objets divers. Nous savons qu'ils existent, nous n'en discernons que de rares traits ; mais ce peu que nous connaissons est de la plus haute importance. Nous le connaissons, en effet, avec une certitude absolue. Nous pouvons fonder sur ces données les principes premiers des sciences ; et ces principes, nous avons droit de les appliquer aux choses, puisque nous en avons trouvé l'origine et le fondement dans les choses. Ces principes nous permettent ensuite de contrôler la sensation même et de la justifier où elle doit être justifiée.

Il n'est donc pas absolument nécessaire que la sensation jouisse d'une objectivité véritable, pour assurer la certitude objective de la connaissance. Cela n'est pas nécessaire, parce qu'il y a au-dessus d'elle rintelhgence. Et si la philosophie traditionnelle enseigne que rintelligence tire tout des

sens, cela ne veut pas dire que rintelligence est réduite à croire les sens sur parole, mais qu'elle trouve dans les données sensibles les déterminations qui lui permettent de voir directement les choses par elle-même. Elle a son objet propre, sa certitude à elle propre, intuitive et objective. Elle voit immédiatement quelque chose que la sensation ne saurait voir, et elle le voit avec une évidence inébranlable.

Après avoir ainsi déterminé ce qu'il faut penser de l'objectivité de la perception sensible et de l'objectivité de la perception intellectuelle, il nous sera facile d'établir la valeur et la portée* légitime de la perception totale.

La perception totale de Thomme est certaine et objective dans son fond, elle est faillible dans les détails.

Elle est certaine dans son fond, parce qu'elle enveloppe un acte intellectuel qui atteint immédiatement la réalité et sait que sa nature est de l'atteindre. Elle nous dit infailliblement que nous sommes entourés d'êtres, et d'êtres corporels.

Mais s'agit-il des détails, des caractères qui ornent, différencient ou individualisent tel ou tel être, alors elle est contestable. Nous n'obtenons en effet ces détails que parles sens, et les sens ne sont pas à l'abri de toute objection.

Ainsi, en présence de Foranger, qui nous a tant de fois servi d'exemple, je sais de science certaine qu'il y a devant moi un être, que cet être est un corps, et même à certains caractères je reconnais ce que j'appelle un végétal. Cet oranger est-il le même que j'ai vu un autre jour? a-t-il en soi telle couleur, telle odeur, etc. ?ou ces couleurs et ces odeurs n'existent-elles que par les impressions produites sur mes sens? Ce sont des questions auxquelles les sens ne peuvent répondre, et dont l'intelligence ne peut juger que par les effets qu'elle remar(|ue. C'est ici que l'idée de cause peut être heureusement employée. Elle produit alors une conviction d'autant plus solide (pi'elle ne s'applique pas à (iuelqu(^ objet absolument inconnu, mais à un être réel, dont l'intelligence a par avance une connaissance impliquée dans l'acte même de perception.

C'est làce(|ui distingue essentiellement la perception humaine de la perception animale. Celle-ci n'est que sensible.

'llih LA PERCEPTION ET LA PSYCHOLOGIE THOMISTE

et, comme telle^ elle ignore absolument ce que c'est que certitude, ce que c'est qu'objectivité. Elle se borne à fournir à l'animal des images, qu'il place dans un certain ordre et vers lesquelles il dirige ses mouvements. Assurément, pour que le mouvement réussisse, il faut que l'image corresponde à une réalite ; mais l'animal est absolument incapable d'apprécier cette condition. Pour l'homme, au contraire, cette condition est fondamentale, parce qu'il a au-dessus des sens une intelligence avide de savoir, et qui se sert des sens euxmêmes, quelquefois prématurément, comme d'un moyen de connaissance.

La manière de voir que nous exposons ici explique parfaitement comment le sens commun a vu tant de fois, sans en être ébranlé, démentir la valeur attribuée à certaines données sensibles. Le sens commun ne sait les choses qu'en gros. Il voit, et il est certain de voir, mais sans savoir exactement pourquoi il est certain, par quelle faculté, et quelles sont les limites de cette certitude. Il croit en bloc à ses perceptions. Vous contestez le moindre détail : il se récrie, il croit que tout est perdu. Mais bientôt il se tranquillise ; il arrive à comprendre qu'il peut se passer de ce détail, que le principal lui reste. Au fond, il n'a vraiment besoin que de ce principal. Il serait très difficile de faire ici un départ exact entre ce que le sens commun peut abandonner et ce qu'il doit nécessairement garder. Ce départ demanderait une profondeur et une sûreté d'analyse presque impossibles à l'homme tant que les circonstances ne l'ont point mis sur la voie. Mais on peut dire d'une manière générale, comme conséquence des considérations que nous avons exposées, qu'il ne faut pas s'émouvoir quand une image ou une forme sensible semble perdre sa signification objective. Quant à ce qui est de l'existence objective des corps et de leurs caractères essentiels, elle ne pourra jamais être niée autrement qu'en paroles.

La science tend à tout transformer en données intelligibles : il n'y a donc rien d'étonnant à ce qu'elle se défasse peu à peu de toutes les formes sensibles qui appuient la conception vulgaire des choses. Mais il y a, au fond de la percepiion,

DE l'objectivité T)K L\ PERCEPTION 2/10

un point contrai, une pnrcoption rationnelle, unélf^moFit purement intelligible dont elle no saurait se (lofain», qui. au contraire, est son premier fondement. (> point est défendu contre toutes les attaques par le sentiment même de ceux qui voudraient l'attaquer.

C'est ce point que nous avons cherché, dans tout cet essai, à mettre en pleine lumière. Tout ce travail, qui approche de son terme, n'a eu qu'un but, indiquer ce qu'il y a d'intellectuel dans la perception sensible, ce que rintelligence perçoit par elle-même, et quelles sont les connaissances qui lui sont absolument propres. Si notre théorie nous permet d'expliquer conformément aux faits, et en dépit des difficultés amenées par le progrès de l'expérimentation, une question aussi capitale que celle de l'objectivité fondamentale de nos perceptions, n'est-ce pas une contre-épreuve singulièrement probante qui confirme nos précédentes analyses?

Après tout, si la manière complexe dont se fait notre perception nous expose à f{uèl([ues méprises, cet inconvénient est largement compensé par des avantages incomparables. Que serait le monde pour nous, si nous eti(ms n'^luits cà \w. voir que le dessin pour ainsi dire schématique de rintelligence? Notre science serait alors très certaine; mais comme elle serait terne et froide ! Combien le monde nous parait plus vivant, quand nous le saisissons avec la plénitude de nos facultés spirituelles et corporelles ! La nature n'est plus seulement une connaissance, c'est une joie ; ce n'est plus seulement une lumière, c'est un témoignagcule la bonté du Créateui'. Couleurs si belles, parfums si doux, saveurs si délicieuses des fruits, on me dit que vous n'êtes point des qualités des choses, mais seulement des formes sous lesquelles elles se manifestent à mes organes : peu m'importe ; vous m'instruisez, vous consolez mon exil, et vous me portez à bénir le Dieu qui a répandu tant de charmes sur mon séjour passager, qui m'a donné, dans sa magnilicenc<\ d'embellir tout ce que je touche.

Nous serions très heureux si cette étude trop incomplète, et dont nous sommes loin de nous dissimulei- les lacunes, pouvait frapper quelques esprits s<'ri<ni\, 1«mu* faire coin-

246 LA PERCEPTIOiS ET LA PSYCHOLOGIE THOMISTE

prendre que toutes les difficultés ne sont pas résolues par les affirmations tranchantes du spiritualisme moderne, que l'on trouve dans notre grand docteur une doctrine plus compliquée sans doute, mais, en définitive, allant au fond des choses, qui ne sont jamais aussi simples que le souhaiterait notre paresse intellectuelle. Cette doctrine seule donne une réponse acceptable aux difficultés qui assaillent la philosophie contemporaine, et ces difficultés viennent surtout de ce que la doctrine a été oubliée. Ceux mêmes qui la rappellent aujourd'hui, se contentent trop souvent d'en faire un exposé matériel. Nous avons cherché à' la saisir dans son fond, à l'expliquer de la manière où elle nous a paru donner la pleine et complète intelligence des faits. Notre interprétation n'est peut-être pas celle qui est la plus commune parmi les commentateurs de l'Ecole ; nous ne la croyons cependant pas opposée à leurs vues fondamentales. Si quelque disciple moderne de S. Thomas, dérouté dans ses habitudes, se sent porté à la rejeter d'abord, nous le prions, avant de la condamner, de l'examiner sérieusement. Notre interprétation donne-t-elle un sens clair et très acceptable à la doctrine ? est-elle conforme aux textes? résout-elle convenablement les difficultés? justifie-t-elle pleinement S. Thomas des reproches qui ont été adressés à son enseignement ? conserve-telle tous les avantages reconnus à la philosophie traditionnelle en écartant les objections de ses adversaires ? Si elle remplit toutes ces conditions, je ne vois pas ce qu'on peut désirer de plus.

CMAPITRE XIV

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