DU ROLE DES SE?(S DANS LA PENSÉE KÉFLÉCHIE, DE LA PAROLE
Nous avons cherché à faire comprendre, d'après les enseignements de S. Thomas, lanature de l'acte de perception. Nous avons constaté dans cet acte la présence de deux éléments, l'un sensible, l'autre intelligible. Le second élément doit au premier une partie essentielle, sa détermination ; mais il n'en dérive pas tout entier : il a, par sa nature même, un fond spécial. De là ime puissance et une fécondité qui relèvent infiniment au-dessus des sens.
L'union est donc très intime entre nos deux facultés. Devant la conscience, qui n'est point armée du scalpel de l'analyse, il semble n'y avoir qu'un seul acte de perception. En réalité, il y en a deux, mais étroitement unis, étroitement dépendants. Cette vérité est, du reste, reconnue par beaucoup d'auteurs récents, qui ont soin de distinguer entre la sensation et la perception, quoique d'une manière assez différente de celle que nous avons adoptée.
L'étude que nous nous étions proposée est ainsi terminée dans ce qu*elle avait d'essentiel. Nous avons mis en lumière, autant qu'il était en nous, l'intime union et la profonde distinction de l'acte d'intelligence et de l'acte de sensibilité dans l'acte total et fondamental delà connaissance perceptive. Mais ces deux facultés, siprofondément solidaires, vont-elles maintenant se séparer ? L'intelligence, après avoir surgi au contact du sens, va-t-elle poursuivre seul(» sa glorieuse destiné(^ ? ne conserve-t-elle pas inévitableineul une certaine attache à la faculté qui l'a aidée à naître ? Après avoir constaté la dépendance original i-e de nos deux principes de
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connaissance, il nous a paru intéressant de dire quelques mots de leurs rapports ultérieurs. Ce sera, si l'on veut, comme un appendice, qui, sans être indispensable à l'exposé de notre sujet principal, complétera un des points de vue qui s'y rattachent intimement, celui des rapports de la sensibilité et de l'intelligence.
La perception est l'acte premier et essentiel de l'intelligence. C'est lui qui lui donne toute sa valeur. Tous les actes se rapportent à celui-là et se fondent sûr celui-là. On peut dire qu'ils ne sont que des rapprochements ou des analyses de perceptions : perceptions des choses en elles-mêmes, ou perceptions dans la conscience des idées ou traces laissées par les choses. L'évolution entière de l'esprit n^est qu'un travail sur les perceptions ; c'est par là seulement qu'elle a une valeur objective. Toute étendue corporelle est constituée par un ensemble de résistances, de même toute la trame de nos connaissances est formée d'éléments perçus.
Tant que nous nous sommes attachés à la perception des choses en elles-mêmes et dans leur réalité actuelle, l'élément sensible nous est apparu comme une partie indispensable de l'opération. L'intellect voit, sans doute, par sa propre vertu, l'être et l'élément intelligible de l'objet présent ; il ne le voit pas, toutefois, sans l'image dont il tire sa détermination actuelle. Mais il est un travail qui prend de plus en plus d'importance à mesure que l'inteUigence se développe : c'est celui qui se fait sur les idées abstraites ou traces laissées par les choses dans la conscience. Assurément, lorsque nous méditons, lorsque nous faisons de la science, nous avons bien en vue les choses elles-mêmes ; mais le plus souvent nous ne les contemplons pas directement, nous contemplons l'idée qu'elles ont laissée en nous. Il serait même impossible, dans bien des cas, de faire autrement, puisqu'il s'agit de considérer à part, pour les mieux approfondir, des données qui dans la nature des choses sont profondément unies.
C'est là même qu'éclate toute la force et toute la supériorité de l'intelligence ; c'est là qu'elle envisage plus particulièrement les notions qui lui sont propres, qu'elle en dé-
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vcloppe toute l'iitilitC, et qu'elle s'élève de vérités en vérités jusqu'aux réalités purement immatérielles.
Dans ces nouvelles démarches, à quoi les sens pourraientils servir? L'iiitclligencf;, une fois formée et pourvue de ses principes essentiels, une fois qu'elle a connu l'être et sa propre activité, ne peut-elle, contente de ces perceptions fondamentales, voler de ses propres ailes, en dehors d'une coopération souvent gênante ? Eh ! pourquoi ne le pourraitelle pas ? N'a-t-elle pas sous la main tout ce qui lui est nécessaire ? ne connaît-elle pas })ar sa propre foixe l'universel, et même, dans une certaine mesure, le particulier '/n'at-elle pas son acte essentiel en elle-même et la conscience de cet acte ? Qu'elle abandonne donc cet auxiliaire inférieur. : l'oiseau qui a pris son élan n'a plus besoin de toucher la terre.
Eh bien ! ce n''est point là la doctrine de S. Thomas. La doctrine formelle de ce grand maître, parfaitement conséquente avec ce que nous avons vu jusqu'ici, parfaitement conforme à notre expérience de tous les jours, est que, dans la vie présente, jamais l'intelligence ne peut s'isoler complètement des sens.
Nous avons remarqué plus haut que l'àme n'est pas incapable, par nature, de recevoir directement de Dieu ses espèces intelligibles, qu'elle est incapable seulement d'en tirer un parti satisfaisant, qu'un corps lui a été donné pour subvenir à cette lacune, en lui assurant le concours de la sensation ; mais nous avons ajouté que le fait même d'être dans un corps, de former avec le corps un seul être, lui lend impossible d'employer, même à la manière incomplète qui lui est propre, aucune forme qui ne serait pas lirée de la matière.
Cette nécessit('^ suit l'homme dans les opérations que nous signalons ici ; elle le suit dans les opérations les plus élevées de la science. Aucune ne peut s'accomplir sausêtre accompagnée et appuyée par les opératicms secondaires de la sensibilité. Le mod(^ d'action suit le mode d'êtn* ', proclame
i. « Modus operandi uiiiuscujusque rei sequitur moiium essemli ip sius » {Sum. theol, 1,19, 1).
la philosophie traditionnelle. N'est-ce pas l'être qui produit l'action et qui se développe dans l'action? Comment un être à la fois spirituel et matériel pourrait-il se développer sans porter avec lui son cai'actère matériel ?
Cette nécessité est telle, qu'elle entraîne des maux réels. Pourquoi les chagrins de l'âme peuvent-ils user et détruire le corps ? Pourquoi la plus belle intelligence peut-elle être annulée par l'infirmité des organes ? L'auteur de notre nature le prévoyait ; mais il ne pouvait y remédier directement sans changer la constitution essentielle de l'être humain. Il a créé néanmoins cet être, sûr de tirer de ces difficultés mêmes un surcroît de gloire pour lui et de bonheur pour ses élus.
Mais, dira-t-on, cette nécessité théorique ne semble pas, en fait, aussi absolue. On voit l^être humain développer parfois isolément certaines facultés. Ainsi, dans le sommeil profond, la sensation est engourdie et la pensée se tait. Dans l'embryon avant sa naissance, il est vraisemblable que la vie végétative opère toute seule. Puisque, dans certains cas, les facultés corporelles peuvent marcher sans les facultés spirituelles, pourquoi celles-ci ne pourraient-elles quelquefois travailler isolément ? Je sais des penseurs spiritualistes qui ont en effet cette opinion. Ils prétendent que, par un exercice constant et une méditation assidue, il n'est pas impossible d'arriver à user de l'intelligence sans le bagage encombrant des facultés matérielles, de voir en elle-même la pensée pure sansaucun accompagnement ni vêtement. Que ceci puisse arriver quelquefois dans les extases surnaturelles, je ne dis pas non ; mais dans l'ordre naturel je n'en connais aucun exemple. Cette manière de voir est certainement contraire à l'enseignement de S. Thomas d'Aquin, qui maintient partout l'impossibilité, pour l'esprit humain, de concevoir seul et sans le concours des sens tant qu'il n'existe pas seul.
Les exemples allégués plus haut n'ont point de valeur, parce que nos différentes facultés ne sont point dans les mêmes conditions. De soi, tout être tend nécessairement à se développer suivant sa nature entière ; mais il faut que le développement soit possible. Or il existe entre les facultés un ordre parfaitement constaté par S. Thomas. Certains actes