‹ La Perception et la psychologie thomisteChapitre 56 sur 64 · La parole et le langage · texte numérisé non relu

La parole et le langage

2. Origine du langage (Compte rendu du premier Congrès scientifique internalional des Catholiques)

vite progressive de rhomme, et clans cette étude nous avons fait cent fois appel à cette activité comme à la mar(|ne distinctive de Tintelligence humaine ; il y a cependant des pas qu'elle ne peut fj'anchir à elle seule. Ainsi on a coutume de distinguer les peu[)les en peuples sauvages, comme les Fuégiens, habitants de la Terre- de-feu, peuples barbares, comme nos ancêtres les Gaulois, enfin peuples civilisés, comme les nations grecque et romaine de l'antiquité et les nations européennes de nos joui's. Eh bien ! on a vu plus d'une fois une nation tomber d'un degré supérieur à un degré inférieur, par suite de bouleversements physiques ou sociaux ; jamais on n^a vu, historiquement, une population inférieure monter d'elle-même à un degré supérieur. Partout où ce mouvement ascensionnel s'est produit, on a trouvé, quand on a pu remonter aux origines, l'action d'une population plus avancée. Or, assurément, passer de l'état sauvage à l'état civilisé est une chose moins difficile que de passer de l'état brut d'anthropoïde à l'état d'homme parlant.

L'homme qui aurait le premier créé le langage, aurait donc fait une chose que l'on n'a jamais vu faire à aucun homme.

Nous avons sous les yeux comme une expérience continuelle dans la personne des sourds-muets. Il est bien prouvé que la plupart ne parlent pas uniquement parce qu'ils n'ont jamais ente;idu parler. Leur organe vocal est parfait, si bien qu'aujoiu-d'hui on leur apprend par des voies détournées à s'en servir. Beaucoup ont une intelligence remarquable. Ils vivent au milieu de nous, ils nous voient communiquer entre nous. Jamais cependant on n'en a vu un seul, quelque désir qu'il eût de communiquer avec ses semblables, arriver à inventer un langage organisé. Tout ce que la mimique a de plus ingénieux, ils l'ont employé : jamais ils n'ont pu sortir de l'expression de leurs besoins et de leurs sentiments ; jamais ils n'ont trouvé un moyen de manifester la pensée proprement dite. Il a fallu qu'un homme parlant, animé du génie de la charité, s'entremît pour leur apprendre à combiner des gestes arbitraires exprimant des

idées abi=îtraites. Quelle preuves plus grande peut-on désirer que, quelle que soil rintelligrMice nalui-elle d'un homme, quel juos dons heureux f[u*il poss:>Jf% fjuelques evcitalions qu'il rencontre autour de lui, il ne peut rien pour se donner le langag(*?

Cependant le P. [/d)(^ratore a cru pouvoir avancer qu'un homme adulte, en possession de sa pleine inielligence et ayant la faculté de la parole complète, peut réussir à se faire un langage \ C'est une proposition que n'ap|)uie ni l'cxpérience ni la philosophie de S. Thomas dWquin. il faut quelque chose de plus, et nous sommes étonné (jue le savant religieux l'ail oublié : il faut que cette faculté de la parole, qui existe en nous en puissance, soit déterminée à un acte précis, c'est-à-dii'e, dans le cas présent, à l'emploi de tel mot pour telle idée. Aucunes faculté, enelVet, ne peut passera l'acte sans une complète détermination. Ici cette détei'mination n'est certainement pas donnée par la nature. L'acte de la j)arole a donc du èin^ fixé par une circonstance particulière. Selon nous, cette circonstance ne pouvait être que le choix ; et, pour l'humanité encore dans son enfance, le choix était impossible.

11 faut donc recourir à l'auteur de Thumanité, à celui qui lui a servi de premier père en toutes choses. Dieu, qui ne laisse rien d imparfait dans ses œuvres, a du créer Thomme parlant et intelligent non seulement en puissance, mais en acte. On peut, du reste, entendre en ce sens ce qu'ajoute le vénérables P. Liberatore, qu'une protection particulière de Dieu était à supposer. Il n'y aurait alors qu'une dilférence d'expression entre notre opinion et celle du vaillant promoteur ch) la philosophie thomiste.

Cette intervention de Dieu n'a pas été nécessairement une révélation extérieure. Il était inutile que Dieu ens(»ignàt d'une manière sensible à l'homme les mots dont il devait se sers ir. Dieu a pu aussi bien imprimer dans l'àmc du premier homme une impulsion secrète (pii le p )rtàt à appli(pier tel mot à telle idée. Aucune chose, dit S. Thomas, ne peut passer

Page 1