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CHAPITRE XV

Nous avons essayé de nous rendre compte de la question si délicate des rapports de l'intelligence et de la sensibilité, de la part respective de ces deux facultés dans Facte fondamental de la perception et de la manière dont se forment en nous les idées supérieures dans leur double origine à la fois sensible et intellectuelle. Cette partie de la philosophie de S. Thomas est un scandale pour certains spiritualistes contemporains. Nous avons voulu tenter de mettre fin à ce scandale.

On a pu voir que S. Thomas n'a nullement abandonné la grande tradition des pères platoniciens. Il est plein de S. Augustin. Il ne renonce à aucune des vues, à aucun des principes de ce grand docteur des premiers siècles de l'Eglise. Mais il les exprime autrement ; il leur donne un autre vêtement; il les appuie sur des fondements plus solides parce qu'ils sont plus exacts et plus positifs.

On peut résumer toute sa théorie de la connaissance en deux mots : il n'y a rien dans la science humaine qui ne s'appuie sur la sensation, il n'y a rien qui ne soit complété et fécondé par rintelligence. Les deux facultés de sensibilité et d'intelligence vivent cote à côte, se soutiennent l'une l'autre, se perfectionnent l'une l'autre, sansjamais se substituer Tune à l'autre.

Comme l'objet propre de la connaissance humaine est à la fois intelligible et sensible, il est saisi par les sens et par l'intelligence réunis. Cet objet est intelligible, parce qu'il est l'œuvre de la pensée divine ; il est sensible, parce que l'homme, étant corps au milieu des corps, est exposé à leur action, l/honnne est corps pour que son intelligence soit

272 LA PERCErTION ET LA PSYCHOLOGIE THOMISTE

fortifiée et complétée ; il est intelligence pour que la nature animale soit élevée et transfigurée.

Le sens a une manière de connaître à lui propre, l'intelligence a une manière toute di(Téi"ente. Ils connaissent d'abord les mêmes objets, mais ils n'en connaissent pas les mêmes aspects. Le sens contient dans sa donnée Taspect que l'intelligence doit connaître; mais il ne le connaît pas lui-même. Il en fait seulement entrer la ressemblance dansTâme. Cette ressemblance, Tintelligence s'en empare et devient apte ainsi à connaître le côte intelligible des choses matérielles.

Ainsi Pintelligence, bien que déterminée par le sens, a son objet propre. Le sens n'est pas un compagnon qui va aux informations et rapporte à Tintolligence ce qu'il a vu ; c'est un aide qui, après avoir vu ce qu'il est capable de voir, passe l'instrument au maître, et celui-ci, doué d'une vue supérieure, voit de bien autres merveilles.

C'est ainsi que rien n'est dans l'intelligence qui n'ait passé par les sens, et que cependant l'intelligence atteint ce que les sens n'atteignent pas.

Ce qu'elle atteint suffit parfaitement pour lui constituer un acte propre, une vie qui est bien à elle, pour fonder les premiers principes et pour en assurer la valeur, pour lui donner enfin une échappée de vue vers les vérités éternelles.

Beaucoup de gens s'imaginent qu'on ne peut puiser dans le fait particulier et contingent une notion nécessaire et universelle. S. Thomas a montré que la chose est possible, pourvu qu'il y ait une faculté apte à saisir la chose en soi, à considérer l'essence en dehors des caractères individuels qui marquent ses réalisations. Toute essence contient en soi la nécessité de ses conditions constitutives, l'intelligence qui la voit peut voir ces condidons et voii' qu'elles sont inséparables. Tout(^ essence est apte de soi à des réalisations indéfinies, l'intelligence qui voit l'essence peut donc remarquer cette aptitude. Ainsi une puissance qui peut voir la chose en soi et l'essence est par là même en possession des notions fondamentales de nécessité et d'universalité.

Enfin on parle souvent de la réflexion et du raisonnement,

comme si ces hautes facultés pouvaient s'exercer en dehors de tout concours des sens. S. Thomas a montré que, eu égaixl à notre mode actuel d'existence, aucune action de l'intelligence ne peut être isolée d'un acte sensible. L'homme est un être corporel en même temps que spirituel, et il ne peut rien faire où il n'y ait qu(*lqiie chose de corporel. Mais, par une providence merveilleuse. Dieu lui a donné la parole qui permet à la pensée de se sentir appuyée, tout en restant libre. La parole est si peu de chose par elle-même que tout en soutenant l'idée, elle paraît à peine. L'idée seule occupe la scène ; l'idée seule nous conduit, nous élève à des régions inconnues aux sens et l'on s'étonne de voir un son faible et passager formuler des principes immuables.

Ainsi tout le fonctionnement de l'intelligence est explique. Sa grandeur est confirmée, sans qu'il soit nécessaire de recourir à certaines vues hasardées, qui ravissent sans doute les esprits à tournure mystique, mais qui font naître des doutes et des répugnances dans un grand nombre d'autres. Aucun fait n'est sacrifie. On a beaucoup étudié depuis cinquante ans la physiologie de l'homme et on l'a étudiée, il faut bien le dire, dans des dispositions ordinairement peu favorables au spiritualisme. Cependant on ne pourrait citer un fait constaté, une théorie scientifique sérieusement appuyée qui donnât un démenti à la psychologie du docteur angélique. Tout ce que la physiologie enseigne, S. Thomas l'avait pressenti. Il savait aussi bien qu'elle qu'il ne se passe rien dans le corps qui soit étranger au corps, que la vie et la sensation sont des propriétés de la matière vivante en tant que vivante, que l'intelligence n'apparaît au-dessus du corps qu'à l'aide du corps, dépend du fonctionnement des organes du corps, partage les défaillances et les impuissances du corps. Mais il savait aussi qu'elle est une flamme tombée du ciel sur le corps, qui l'éclairé, \c ti'-ansligun^ (*t Tassujétit à ses lois.

Cet état des choses, cette profonde unité du corps et de l'cime, unité d'existence dans la diversiti» des natures et des fonctions, unité trop mi'connne par les spirilualistes modernes et que les physiologistes ne savcMU rétablir qu'iMi nulni-

saut tout au corps, est précisément ce qui rend pour rhomme la mort si terrible. S. Thomas n'hésite pas à le dire : de tous les maux temporels, aucun n'est plus grand que la mort*. Ah ! si nous avions cette âme indépendante que voulait Platon, qui habite dans le corps comme le pilote sur un navire, si le corps n'était pour elle qu'un instrument extrinsèque, un esquif pour traverser l'océan d'un monde d'épreuve^, l'âme tiendrait sans doute peu à ce corps, souvent fort incommode, qui l'engage dans tant de difficultés, qui l'expose à tant de douleurs. Non, la vie dans le corps n'offre pas tant de sécurité pour qu'on y tint, si le corps n'était qu'un vêtement accidentel. Le jour venu on déposerait volontiers ce vêtement pour revêtir celui de l'immortalité.

Malheureusement l'âme se sent rivée au corps, elle se sent une même chose avec le corps ; la vie du corps est sa propre vie. Le corps est une partie d'elle-même ; sans lui elle ne peut rien. Ne blessez pas ce corps, du même coup vous blessez l'âme. Elle souffre de toutes ses altérations, de toutes ses décompositions. Bien pis, si le corps manque à l'âme^ ses moyens d'action lui échappent. Les facultés se troublent, l'imagination s'obscurcit, la parole défaille, et sans parole, l'âme ne peut même pas s'entretenir avec elle-même. C'est comme un glaive qui va trancher jusqu'au plus intime de son essence. Est-ce donc le néant qui va venir? Le corps en se dissolvant va-t-il faire évanouir à jamais la pensée ? La raison dit non ; mais le sentiment ne conçoit d'autre vie que sa vie et s'y cramponne avec désespoir.

Ouand la raison, fortifiée par la foi, sait soumettre le sentiment, il y a là la matière d'un noble et grand sacrifice. Dieu de qui nous tenons tout, a droit à ce que nous lui abandonnions tout notre être. Ce sacrifice absolu, cet hommage sans réserve n'est possible pratiquement qu'à l'homme. L'ange n'a pu immoler à Dieu que son intelligence par la foi et sa volonté par l'obéissance ; il ne pouvait faire le sacrifice de son être. L'homme seul, tout en se survivant, perd toute sa vie naturelle ; il a le sentiment de l'abandon complet. Ce

(1) Inter corporales pœnas potissima est mors (c. g. 4. 52'.

sentiment accepté avec une pleine soti mission et avec une obéissance amoureuse h la volontr^ du créateur est le plus parfait des hommages et la plus grande des réparations.

Ainsi, c'est parce qu'il est le moindre des êtres intelligents que riiomnie a j)u honorer l)i(Mi davantage. C'est pour cela que Dieu a élevé l'homme de préférence à l'ange, pour le faiic participant de la nature divine.

Nulle part ces grandeurs et ces petitesses de l'homme, qui s'expliquent les unes par les autres, ne sont mieux marquées que dans la philosophie de S. Thomas. La physiologie ne s'occupant que du corps ignore ces grandeurs. Le spiritualisme contemporain, s'attachant exclusivement à certaines grandeurs, alfaiblit les autres. Tous ne voient qu'un côté de l'homme, et méconnaissent la profonde harmonie de sa nature complexe. La philosophie de S. Thomas prend l'homme pour ce qu^il est, corps et àme, faible et puissant, terrestre et animé d'une étincelle céleste. C'est une philosophie vraiment conciliatrice, accordant toutes les tendances et donnant à chacune tout ce qu'elle peut demander.

On a souvent parlé d'éclectisme dans la première partie de ce siècle, mais jamais on n'a fait de véritable éclectisme. Aussi tel qu'on le définissait, il était impraticable. Comment prendre dans chaque système ce qu'il a de bon ? Cela se peut pour quelques détails: dans toute philosophie, il y a (juelques bonnes remarques dont on peut fiiire son profit. Afais comment choisirez-vous dans les grandes lignes des divers systèmes? Unirez-vous la psychologie d'Aristote, la théodicée de Platon, la morale des stoïciens, empruntant à chaque philosophe la science qu'il a cultivée avec le plus d'éclat ? ou au contraire unirez-vous dans la même science les vues des divers philosophes, par exemple la théoiie de l'intelligence de Platon avec la théorie de la sensation d'Aristote? mais ne voyez-vous pas que chaque théorie d'un philosophe répond à une certaine tendance particulière, que toutes ses spéculations portent la marque de cette te^idance et heurtent par là môme la tendance opposée? Comment avec des conceptions esscntiellemcut disparates composor un tout harmonique ?

Le véritable éclectisme, c'est la philosophie de S. Thomas, cette philosophie sage, pleine de bon sens, qui tient compte de toutes les tendances et qui par une conception profonde de la vie trouve le moyen de les satisfaire toutes. Elle concilie toutes les philosophies, non point en rapprochant des théories faites à des points de vue très divers, mais en creusant davantage, jusqu'à ce qu'elle trouve la raison première des faits qui appuient les vues opposées. Par un merveilleux concours de circonstances, où un chrétien doit voir la main de la providence, un saint de génie s'est rencontré, précisément à l'heure où les opinions les plus contraires allaient entrer en conflit. Par la tradition chrétienne et platonicienne des Pères, cet homme était pénétré du spiritualisme le plus élevé ; il devait conserver sur l'intelligence, sur la vérité, sur la supériorité de l'âme, sur ses destinées immortelles, les notions qu'avait propagées la religion du Christ et qu'avait entrevues l'âme si belle et si poétique de Platon. Mais il était assujéti par les nécessités du jour, par l'ascendant presque révolutionnaii'e qu'avait pris Aristote, à suivre les procédés du philosophe de Stagyre, à s'attacher aux méthodes éminemment pratiques de cet illustre penseur, médecin avant d'être philosophe, esprit sagace et pénétrant, observateur de premier ordre, très curieux des choses delà nature, mais médiocrement soucieux de ce qui dépasse le monde sublunaire. Cet homme a considéré la philosophie d'Aristote, il a saisi la justesse de ses vues, la netteté de son coup d'œil, la profondeur de ses maximes, il a vu qu'il pourrait y trouver place pour toutes les grandes traditions auxquelles elle n'accordait qu'une adhésion assez vague ; il s'est mis à l'œuvre, il a oblige la langue d'Aristote à exprimer des vérités que celui-ci soupçonnait à peine, et ces vérités se sont trouvées y gagner en force et en précision.

N'est-ce pas là de la vraie et haute conciliation? Aristote devenu chrétien n'a plus rien à envier à Platon, et Platon se réjouit de voir les belles vérités qu'il avait rêvées définies avec fermeté, démontrées avec rigueur, formulées avec une justesse infaillible dans le langage de son prodigieux élève.

Comment, une telle philosophie ne nous élèvei'ait-elle pas

au-dessus des subtilités et des sophismes qui énervent la pensée moderne? Sa plus grande difficulté est dans le langage de S. Thomas, langage auquel nous ne sommes plus habitues. Souvent ses tei*mes nous échappant. Pis que cela, ils nous donnent parfois une idée toute difTéi'ente de celle que le S. Docteur avait en vue. Il faut donc arriver à lui faire parler notre langue. Il faut non seuloment mettre des termes fran'-ais au lieu des termes latins, mais reproiluii'e ses docti'ines dans la manière contemporaine de foi'muler et de développer sa pensée. Nous avons voulu l'essayer pour notre part, mais nos essais sont trop au-dessous d'une pareille tâche. Au moins donneront-ils peut-être ime idée de ce qu'il y aurait à faire ? Qu'il se trouve donc un homme pénétré du système de S. Thomas, le saisissant par son fond le plus iaitime, le jetant au milieu de ces controverses sans motif, sans but, sans issue possible, qui agitent les penseurs du jour, passant par dessus tous les malentendus, replaçant la vérité sur sa base naturelle et l'illuminant d'une pensée toute française. Celui-là est sur d'être écouté.

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La perception, fait à la fois sensible et intellectuel 1

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