‹ La Perception et la psychologie thomisteChapitre 8 sur 64 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

veux exprimer cette perception par le langage, je ne puis la traduire que par un jugement particulier : cette fleur est belle, cet arbre est vert, ce cheval est grand, cet homme est petit, etc. Remarquez que ce jugement n'ajoute rien à ce que j'ai perçu ; il ne fait que reproduire d'une manière consciente, explicite et réfléchie ce que j'ai perçu. Le terme même central du jugement, cette copule : étre^ était comprise dans la perception ; je n'affirme que la chose est que pour avoir constaté son existence.

Voilà le fait, et ce fait est de la plus haute importance. C'est de ce fait premier que dérivent, en définitive, toutes nos connaissances, toutes nos certitudes. Nous n'avons aucune notion, aucun principe qui ne relève de ce fait, suivant l'aphorisme très certain et très expérimental des scolastiques : « rien n'est dans l'intelligence qui ne lui soit venu par les sens ^ ». Ce même fait est aussi la base de tous nos raisonnements objectifs;, car nous ne pourrions jamais conclure la réalité d'une chose contestée sans nous appuyer sur l'existence constatée de quelque chose.

On considère généralement ce fait comme un fait de pure sensation ; la sensation en fournit en effet la donnée la plus apparente. Nous croyons que cette manière de voir est incomplète, que ce fait, tel qu'il se produit dans l'homme, implique un acte d'intelligence. Nous croyons que le premier acte de perception implique à la fois et un premier acte de sensation et un premier acte d'intelligence. Là est renfermé, comme dans le bouton d'une fleur hermaphrodite, le germe des deux facultés qui^ en se fécondant l'une l'autre, produiront l'ai'bre immense de la science humaine.

Nous ne pensons pas nous éloigner en ceci de la pensée de S. Thomas d'Aquin, et nous espérons le prouver dans le cours de cette étude, où nous nous appuierons constamment sur des textes du saint docteur. S. Thomas enseigne sans doute que l'intelligence s'adresse d'abord à l'idée générale, mais cela n'exclut pas son rôle, qu'il a très nette-

1. ft Nihil est in intellectu quod non prius fuerit in sensu. » Tout notre essai sera une démonstnition et une explication de ce principe, dont les matérialistes se sont emparés sans on comprondro lo vrai sens.

h LA PERCEPTION ET LA PSYCHOLOGIE THOMISTE

ment précisé, dans la connaissance du particulier. Cela n'exclut pas non plus la connaissance du particulier dans le premier acte eflectif de connaissance intellectuelle. La théorie de l'Ange de l'École n'est pas un exposé historique de démarches successives de nos facultés cognitives, mais une analyse très profonde des éléments inclus dans leur acte total. Quand il dit que l'inteHigence atteint d'abord l'universel, cela veut dire que c'est par l'universel et à raison de l'universel seulement qu'elle peut atteindre au particulier.

Si on présente l'acte de perception comme dû à la seule sensation et l'intellect comme uniquement employé à former nos idées abstraites, on altère dans leur fondement même la valeur de ces deux fonctions, on rend précaire la certitude de la perception , on rend inexplicable la valeur transcendante de nos idées générales.

Mais, comme il faut suivre un ordre dans une étude aussi compliquée, nous commencerons par examiner la sensation pure, telle qu'elle résulte du jeu de nos organes. Nous rechercherons ensuite l'acte propre de l'intelligence. Après avoir bien établi le caractère distinctif de ces deux fonctions, nous étudierons la manière dont elles concourent pour former ensemble l'acte de perception, qui est^, en définitive, de l'aveu de S. Thomas, le seul acte vrai et complet de connaissance : « La nature d'une pierre, dit-il, ou de tout autre objet matériel, ne peut être connue vraiment et complètement qu'autant qu'elle est connue dans son existence individuelle ^ » : ce qui implique, comme nous le verrons, le concours de la sensation. C'est précisément cette nécessité de la sensation pour avoir une connaissance vraie et complète qui est la raison suffisante de l'union de Pâme et du corps.

1. « Natura lapidis vel cujuscumque materialis rei non potest cognosci complète et vere nisi secundum quod cognoscitur ut in particulari exislens » (Sum. theol., l, 84, i).

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