II. — Rôle de la parallaxe binoculaire
113. Remarques générales. — Les images qui se forment d'un même objet dans les deux yeux peuvent différer sensiblement lorsque l'objet se trouve à peu de distance de non-. Ainsi, si nous plaçons notre main droite étendue près de notre visage de manière que le plan de la main coïncide avec le plan médian de notre tête, nous pourrons constater, en fermant alternativement l'œil gauche et Pœil droit, que nous voyons avec l'œil gauche la paume et avec \\v\\ droit le dos de la main. De même, h nous observons alternativement avec chacun des yeux deux iils verticaux de couleurs différentes situés l'un derrière l'autre dan- le plan médian de la tète, nous remarquerons que le plus éloigné des deux fils paraîtra à droite de l'autre pour l'oeil droit et à gauche pour l'œil gauche. Si le plan contenant le- deux lil< ne coïncide pas avec le plan médian de la tète, il pourra arriver que le iil le plus rapproché cachera l'autre pour l'un des yeux, tandis que l'autre oeil verra les deux iils: en général, dans ce cas, les deux fils, pour chacun des yeux, apparaîtront à des distances latérales différentes l'un de l'autre, par exemple comme
dans la figure ci-dessous, où A représente l'image vue par l'un des yeux et B l'image vue par l'autre œil.
Dans le sens de la hauteur, les deux yeux occupent, lorsqu'on tient la tête droite, la même position dans l'espace, ou du moins, s'il existe quelque différence de position, elle est toujours très légère et peut être considérée comme anormale. C'est pourquoi une ligne horizontale, si on la suppose indéfiniment prolongée à gauche et à droite, donnera la même ou à peu près la même image pour les deux yeux; elle donnera rigoureusement la même image lorsque cette ligne sera à la hauteur des yeux; si elle se trouve plus haut ou plus bas, les points de la ligne situés à droite ou à gauche différeront un peu de position d'un œil à l'autre ; supposons en effet une ligne horizontale située plus haut que les deux yeux et s 'étendant de gauche adroite; un point quelconque de la partie droite de la ligne sera plus rapproché de l'œil droit que de l'œil gauche ; ce point se projettera en conséquence un peu plus bas sur la rétine droite que sur la rétine gauche. a
La différence entre Fis- 75-
les images des deux
yeux qui résulte de la différence de position des yeux dans le sens horizontal constitue le moyen le plus parfait dont nous disposions pour percevoir les relations de profondeur qui peuvent exister entre divers objets. Quant à la perception absolue de la profondeur, cette différence ne nous renseigne en rien à cet égard. La même différence entre les deux images peut, en outre, se rencontrer pour des différences de profondeur très diverses des mêmes objets : ainsi deux points placés l'un à im et l'autre omm,4 plus près présentent, pour deux yeux distants de 64mn\ la même différence de position d'un œil à l'autre que deux points situés respectivement à i.ooomet à 72O.
Lorsque la différence qui peut exister d'un œil à l'autre entre les deux images d'un même objet tombe au-dessous d'un certain chiffre, l'objet nous paraît sans relief ; ainsi la lune produit la même image dans nos deux yeux et, conséquemment, nous apparaît comme un disque. De même deux étoiles, bien que situées à des profondeurs très différentes, peuvent nous paraître à la même profondeur.
Pour que nous puissions percevoir, par le moyen de la parallaxe binoculaire, la position relative en profondeur de
deux objets, il ne suffit d ailleurs pas que les images qui se forment sur les deux rétines soient différentes ; il faut encore que chaque œil reconnaisse en quelque sorte l'image qui le concerne. Si, dans un stéréoscope, nous présentions à l'œil droit l'image qui est destinée à l'œil gauche, et inversement, nous verrions le relief se renverser. La preuve directe a été fournie au chapitre précédent qu'en fait chaque point de lune des rétines sent un peut autrement que le point correspondant de l'autre.
Il n'est nullement nécessaire, pour qu'une sensation de profondeur puisse se produire, que les images qui se forment sur les deux rétines fusionnent au point de n'en plus former qu'une, et il n'est, par conséquent, pas exact de dire que la perception de la profondeur résulte, dans le cas qui est ici étudié, de la fusion de deux images différentes. Cette fusion existe parfois ; elle existe nécessairement tant que la différence de position d'un œil à l'autre, entre deux images d'un même point, reste inférieure à 1' ou un peu plus; mais, lorsque cette différence atteint plusieurs minutes, des images doubles peuvent se manifester, et, néanmoins, des sensations de profondeur peuvent encore se constater ; l'objet qui apparaît en images doubles d irectes est localisé plus loin et celui qui apparaît en images doubles croisées plus près que le
Ï)oint fixé. Si on dispose devant le ciel, à peu de distance latéraement l'un de l'autre, deux fils verticaux, de manière qu'en faisant converger les lignes visuelles soit au delà, soit en deçà du plan des fils, on puisse fusionner deux de leurs images, on verra les deux images non fusionnées soit en avant, soit en arrière de l'autre image, selon que leurs positions correspondront à celles d'images doubles croisées ou directes.
114. Acuité stéréoscopique. — On peut appeler ainsi la faculté de reconnaître parla différence qui peut exister entre les images des deux yeux une différence de profondeur entre deux positions. Heïmholtz a fait, pour déterminer cette acuité, quelques observations; il se servait de trois aiguilles disposées verticalement l'une à côté de l'autre: l'épaisseur de ces aiguilles était de 5'°'", la distance de Tune à l'autre de i2mm, la distance des yeux de l'observateur aux aiguilles de 34omm, et la distance interoculaire de 68mm. Il s'agissait, en déplaçant l'une des aiguilles, de l'amener à paraître exactement dans le plan des deux autres. Or, lorsque ce plan était perpendiculaire à la ligne visuelle, Terreur n'a jamais atteinl i/4 de millimètre, et, lorsque Tune des aiguilles était à 1/2 millimètre en avant ou en arrière du plan des deux autres, il n'y avait pas de doute sur sa position relative par rapport à ce plan. Or, si on suppose l'aiguille médiane î 2 millimètre en avant du plan des deux autres, la position de cette aiguille,
projetée sur ce plan, différerait dans les deux images rétiniennes de 1/10 de millimètre, ce qui correspond à un angle de 60", 5. Helmholtz conclut de là que l'exactitude avec laquelle se fait la comparaison des images rétiniennes des deux yeux dans la vision stéréoscopique correspond à l'acuité monoculaire (1).
J'ai répété l'expérience de Helmholtz et constaté que l'acuité stéréoscopique est en réalité beaucoup plus délicate que 1 acuité monoculaire.
Je me suis servi également de trois aiguilles verticales disposées l'une à côté de l'autre; l'épaisseur de chacune d'elles était de o,nm,7 ; les deux aiguilles extrêmes étaient fixes ; le plan de ces deux aiguilles était perpendiculaire à la direction du regard et se trouvait à 2m des yeux ; la tête était immobilisée. L'aiguille médiane était portée par un support entraîné par un chariot; au même support était fixée une aiguille dont la pointe, en se déplaçant le long d'une règle fixe graduée en demi-millimètres, indiquait la position de l'aiguille médiane par rapport au plan des deux aiguilles extrêmes. La position de l'aiguille indicatrice par rapport aux divisions de la règle était vérifiée à la loupe. Je regardais les aiguilles à travers une fente horizontale de icm de haut découpée dans du carton noir et placée à peu de distance des aiguilles; les extrémités des aiguilles m'étaient ainsi cachées ; les aiguilles m'apparaissaient comme des lignes noires, sur le fond blanc formé par le verre dépoli d'une vitre éclairée par la lumière diffuse du jour. La distance entre mes deux yeux est de 66mm.
Il s'agissait pour moi de dire dans chaque observation si l'aiguille médiane me paraissait plus loin, plus près, ou à la même profondeur que le plan des aiguilles extrêmes. J'ignorais la position réelle de cette aiguille, qui était réglée arbitrairement par uneautre personne. L'aiguille restait immobile pendant l'observation.