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II. — Aveugles-nés

148. Remarques générales. — Les aveugles-nés auxquels on rend la vue sont aveugles d'ordinaire par suite de cataracte double congénitale. Ils ne sont d'ailleurs jamais complètement aveugles ; en effet, tous peuvent distinguer le clair et l'obscur, et beaucoup sont même capables de reconnaître un certain nombre de couleurs, lorsqu'elles sont vivement éclairées et tenues près de leurs yeux. On peut admettre qu'en général, avant d'être opérés, ils ont d'un objet très lumineux une image plus brillante et moins confuse que n'en aurait un homme normal qui percevrait le même objet les yeux fermés. Ce qui manque surtout aux aveugles-nés, ce sont les perceptions spatiales visuelles. Ils ont, toutefois, une notion visuelle vague de la position, puisqu'ils peuvent, en général se tourner vers une lumière brillante. Ils peuvent se servir des mots grandeur, forme, position, distance, comme les personnes normales; mais ces mots ne peuvent s'associer chez eux à aucune représentation visuelle nette et, par conséquent, ils n'ont paspoureuxle même sens que pour un homme normal; le mot distance, par exemple, désignera pour un aveugle-né les sensations tactiles et musculaires qu'il éprouverait en allongeant le bras vers un objet situé à quelque distance devant lui, ou le nombre de pas qu'il ferait pour atteindre un objet plus éloigné, ou le temps qu'il lui faudrait pour l'atteindre, ou la faible impression que produirait sur son oreille le bruit d'un objet éloigné, par exemple la parole humaine; et il est vraisemblable, en raison du peu de disposition que les aveugles-nés opérés montrent à se servir de leurs yeux pour se diriger lorsqu'ils ont recouvré la vue, que, pendant longtemps encore après l'opération, les mots distance, grandeur, etc., gardent pour eux leur ancienne signification, et que, même lorsqu'ils perçoivent quelque peu la profondeur, par exemple, avec leurs yeux, ils ne la voient pas encore à proprement parler, et ne. la perçoivent avec les yeux que comme un homme normal perçoit, avec le même organe, la dureté ou la chaleur; en d'autres termes, l'espace, pour un aveugle-né, est un compost'1 de sensations tactiles, musculaires et articulaires et en particulier de sensations tactiles, musculaires et articulaires des doigts, des mains, des bras, des lèvres (certains aveuglesnés portent en effet les objets à leurs lèvres pour se rendre compte de leurs propriétés spatiales!; pour l'homme normal, au contraire, l'espace est essentiellement un composé de sensations rétiniennes et de sensations tactiles, musculaires ei

articulaires des yeux et de la tête; or, longtemps après qu'on aura rendu la vue à l'aveugle-né, il gardera encore son ancienne manière de se représenter l'espace; bien plus, en faisant peu à peu l'éducation de son nouveau sens, il associera les sensations qu'il lui procurera aux représentations spatiales tactiles qu'il aura acquises antérieurement, et il est douteux, s'il n'a été opéré que tardivement, à l'âge adulte, qu'il arrive jamais à reléguer au second plan ces anciennes représentations, et que ses perceptions spatiales visuelles puissent jamais •devenir exactement ce qu'elles sont chez un homme normal.

La rétine, chez les aveugles-nés, ne possède probablement pas la même sensibilité que chez les personnes qui ont toujours vu; comme le fait remarquer Hirschberg, le non-usage de la rétine doit produire de l'amblyopie. Dans les relations de cas dont j'ai pu prendre connaissance, je n'ai trouvé à peu près aucun renseignement précis sur l'acuité visuelle des aveugles-nés opérés; les médecins s'accordenff toutefois à admettre que cette acuité reste, lorsque l'opéré se sert de verres appropriés à la distance à laquelle il se trouve des objets, inférieure à l'acuité normale. Chez les aveugles-nés, il ne peut guère être question de coordination entre les sensations visuelles et les mouvements des bras et des mains par exemple ; cette coordination devra donc être apprise après l'opération, et c'est pourquoi il faut être prudent dans l'interprétation des mouvements des bras et des mains qu'effectuent les aveugles-nés après que la vue leur a été rendue : ainsi, lorsqu'ils touchent maladroitement avec la main un objet qu'ils voient, leur maladresse peut avoir aussi bien pour cause le manque de coordination entre leurs sensations visuelles et les mouvements de leur bras qu'une perception inexacte de la position de l'objet.

Après avoir opéré l'un des yeux de l'aveugle- né, le médecin attend d'ordinaire quelque temps avant d'opérer l'autre. Beaucoup d'observations ont été recueillies pendant cet intervalle, alors par conséquent que le malade ne voyait qu'avec un œil ; or, on sait que la perception de la profondeur est essentiellement une perception binoculaire; il n'est donc pas étonnant qu'on ait généralement constaté que l'aveugle-né opéré perçoit très mal au début, avec la vue, la profondeur.

Lorsqu'on étudie chez un aveugle la perception des positions, et, en particulier, celle des profondeurs, il est essentiel, pendant qu'on expérimente, de ne pas lui fournir par le bruit qu'on peut faire, par le son de la voix, des renseignements sur la position où se trouvent, par rapport à fui, les ob-^ jets; or, il n'est pas certain que cette précaution, dans les cas qui vont être considérés, ait été toujours prise : et c'est pourquoi il n'est pas toujours possible de tirer des faits observés des conclusions fermes.

Parmi les cas dont j'ai pu prendre connaissance, j'ai retenu, dans ce qui suit, ceux de Cheselden (1728), \Vare(i8oi ; deux cas, que j'appellerai cas 2 et cas 3), Home (1807 ; deux cas également, que j'appellerai cas 4 et cas 5), Wardrop (1826), Franz(i84i), Hirschberg (1875), von Hippel (1875), Dufour (1876), Albertotti (1884), Uhthoff (1891), Vurpas et Eggli (1896; cas i3 et i£) (1). Je décrirai d'abord l'étal de chacun des malades avant l'opération.

Avant V opération

149. Cas de Cheselden. — Le malade avait i3ans, quand Cheselden l'opéra. Avant l'opération il distinguait le noir, le blanc et l'écarlate.

Cas de Ware {cas 2 et 3). — Le premier des malades de Ware (cas 2) perdit la vue au cours de la première moitié de la première année de sa vie ; il fut opéré à l'âge de 7 ans. « Quand il sut parler, l'on remarqua qu'il pouvait reconnaître la couleur d'un objet, quand celle-ci était unie et quand l'objet était tenu tout contre les yeux ; mais jamais il ne reconnaissait les contours ou la forme de celui-ci. » — Le second de ses malades (cas 3) était incapable également de distinguer la forme d'un objet quelconque. Ware- d'ailleurs ne put s'assurer à l'égard de ses deux malades si à une époque antérieure ils n'avaient pas pu voir suffisamment pour conserver dans leur mémoire des représentations visuelles. En outre, il a constaté que chez des aveugles-nés âgés de 7 ou 8 ans, non opérés, la perception des couleurs, si imparfaite fût-elle, suffisait à leur faire reconnaître si des objets étaient près ou loin d'eux.

Cas de Home {cas 4 eZ 5). — Le premier malade (cas 4) fut opéré à l'Age de 12 ans. « William Stiflf, âgé de 12 ans, avait

(1) Cheselden, Philosophical Transactions, 1728, XXXV, p. \\~. Je cite d'après les extraits qui se trouvent dans Helmholtz, Physiol. Opfik, et dans Preyer, L'âme de l'enfant, tr. IV.. et je traduis d'après Helmholtz.

Ware, Phil. Trans., 1801, XCI, pp. 382-3g6. Je cite d'après les extraits de Preyer. L'âme de l'enfant, trad. française.

Home. Phil. Trans., 1807,1, pp.83-97 et 91. Je cite également d'après les extraits de Preyer.

Wardrop, Phil. Trans., 1826, III, pp. 529-540.

Franz, Phil. Trans.. îS'ji, I. pp. 5t£6Q,

Hirschberg, (jraefe's, Archiv, 1875, Bd. 21 1 , pp. •->:>-',•>.

Y. Hippel, Gràefe's Archiv, 1875, Bd. 21 2), pp. ioi-i3i.

Dufour, Guérison d'an aveugle-né; Lausanne, 1876. Je ne connais nue les extraits, d'ailleurs considérables, cités par H. Pictet, dans l'article qu'il consacre au même cas. Archives des sciences physiques et naturelles, 1S77. t. 58. pp. 420-438.

Albertotti, Archives italiennes de biologie, 1884, t. 6, pp. 34i-356.

Uhthoff, Untersuphungen ûber das Sehenlernen eines siebenjâhrigen blindgeborenen a. nul Erfolg operierten Knaben, 1891.

Vurpas et Eggii, Annale- médico-psj eh.. 1896, pp. 1 i-26. Jecited'après les extrait- publiés par l'Année psychologique, 1897, t. 3, pp. 384-389,

des opacités cristallines qui, au dire de sa mère, existaient dès la naissance. Dès sa plus tendre enfance, il s'abstint d'étendre la main pour saisir un objet quelconque; jamais il ne dirigeait son regard sur les objets tenus devant ses yeux. Les yeux roulaient dans l'orbite d'une façon tout à fait inaccoutumée. L'on examina ses yeux pour la première fois quand il eut atteint l'âge de 6 mois ; la cataracte était développée à un point tel qu'on le plaça aussitôt dans un hôpital. Il pouvait (17 juillet 1806) distinguer le jour de la lumière, l'éclat du soleil de celui d'un feu ou d'une bougie, disant que l'un étaiiplus rouge et plus agréable à voir, mais les éclairs produisaient sur l'œil une impression plus vive encore. Toutes les différentes lumières, il les qualifiait de rouges. Le soleil lui paraissait gros comme son chapeau. La flamme de la bougie lui paraissait plus grande que son doigt, plus petite que son bras. En voyant le soleil, il disait que celui-ci lui semblait toucher ses yeux. Quand on posait devant lui une bougie allumée, il dirigeait ses yeux vers elle simultanément. Quand elle se trouvait à moins de 12 pouces, il disait qu'elle touchait ses yeux ; à une distance supérieure il n'avait plus cette impression de contact. A 22 pouces, il ne la voyait plus. » — Le second malade (cas 5) fut opéré à l'âge de 7 ans ; il était atteint, d'après le dire de ses parents, d'une cataracte double depuis sa naissance. «Les pupilles se rétrécissaient notablement quand on plaçait une lumière devant lui et se dilataient quand celle-ci était éloignée. Il pouvait assez bien distinguer les couleurs, en particulier les couleurs claires et vives. »

Cas de Wardrop. — La dame dont il s'agit dans ce cas avait 46 ans quand elle subit l'opération. Elle était atteinte probablement de cataracte congénitale. A la suite d'une première opération faite par un autre oculiste, elle avait perdu complètement l'œil droit. Elle distinguait avec l'autre œil une chambre très sombre d'une chambre très claire ; au soleil ou à un clair de lune brillant, elle reconnaissait la direction d'où venait la lumière, mais elle ne pouvait percevoir celle de la fenêtre d'une chambre.

Cas de Franz. — Ce cas, en raison de l'exactitude avec laquelle ont été faites les observations, de l'âge du malade (18 ans) à l'époque où il fut opéré et de son intelligence, est un des plus intéressants qui aient été publiés. Le malade était atteint de cataracte congénitale des deux yeux. Les globes des yeux n'avaient pas ce mouvement incessant qu'on observe généralement chez les aveugles-nés, mais étaient toujours tournés en dedans, et ce n'est que rarement que l'un ou l'autre quittait l'angle interne de l'œil. Une première opération, faite sur l'œil droit par un autre oculiste, amena l'atrophie du globe de l'œil. Deux opérations semblables, tentées sur l'œil gauche, ne firent pas disparaître l'opacité. L'examen du malade permit à Franz de constater les faits suivants : « Il pouvait mouvoir volontairement l'œil gauche en dehors ou dans n'importe quelle direction avec certitude, mais non sans effort ; l'œil revenait immédiatement en dedans, lorsque l'action de la volonté avait cessé. Quant à l'œil droit, le malade disposait de son mouvement en haut et en bas, mais non de son mouvement vers l'angle externe de l'œil,

qu'il ne réussissait à produire qu'après beaucoup d'essais. » Le malade n'avait pas la moindre perception de la lumière avec l'œil droit ; au contraire, avec l'œil gauche, il percevait la lumière et même les couleurs très brillantes et d'un ton nettement caractérisé.

Cas de Hirschberg. — Le malade fut opéré à l'âge de 7 ans. Il était atteint de cataracte double congénitale, percevait la lumière, distinguait les couleurs, et projetait exactement ses impressions visuelles. On constatait chez lui, « comme toujoursdans de tel cas », du nystagmus, mais il n'y avait pas de strabisme. L'enfant était intelligent.

Cas de vonHippel. — L'opérée était âgée de 4 ans ; elle présentait une cataracte double congénitale. Les observations faites par von Hippel sur cette malade avant l'opération sont particulièrement intéressantes ; elles se rapportent aux mouvements des yeux, à la localisation des impressions et à la perception de la profondeur ; quant au dernier point, on remarquera que les perceptions de la malade avant l'opération ressemblent beaucoup à celles d'autres aveugles-nés aprèsl'opération. « Très surprenante est la manière dont les yeux se meuvent : sans montrer aucune tendance à la fixation, les globes oculaires roulent d'une façon irrégulière de côté et d'autre, tantôt en dehors, tantôt en dedans, mais surtout en haut, où alors ils disparaissent presque sous les paupières supérieures légèrement abaissées. De temps en temps se produisent, sans raison démontrable, des mouvements tout à fait particuliers : chaque œil, comme s'il obéissait à une impulsion nerveuse spéciale, se tourne indépendamment de l'autre dans les directions les plus diverses. Il se produit ainsi des combinaisons de positions des yeux que nous n'observons jamais autrement : divergence en haut et en bas, puis convergence de l'un des yeux pendant que l'autre regarde droit devant soi, etc. Ces combinaisons ne persistent pas assez longtemps pour qu'on puisse les rapporter à des états anormaux de contractions des muscles des yeux, mais elles disparaissent au bout de quelques instants, pour faire place à d'autres également anormales. — Ce n'est que lorsqu'on tient une lumière à peu de distance devant la petite malade dans une chambre obscure qu'on remarque une faible tendance des yeux à la fixation ; à vrai dire, ils ont encore souvent des mouvements d'oscillation ou de tremblement, néanmoins ils tendent nettement à se tournerdans une certaine mesure vers la source de lumière, tant que celle-ci reste immobile. Si on la rapproche et si on l'éloigné alternativement, la tendance à la fixation cesse au contraire aussitôt, et les mouvements irréguliers reparaissent ». D'après cette description, la convergence était donc possible dans quelque mesure chez la malade, et elle pouvait par conséquent se taire quelque idée de la distance d'un objet très rapproché. Elle percevait aussi parla vue la direction des objets: « Si je faisais mouvoir la lampe dans diverses directions, elle m'indiquait la direction avec sa main ; ce qui me surprenait alors, c'esl qu'elle m'indiquait les changements de position latéraux beaucoup plus vite et plus sûrement que les changements verticaux. » — « Une estimation exacte de la profondeur n'existait chez

elle que dans des limites très restreintes. Si on tenait devant ses yeux un objet clair à moins de 2 pieds, elle indiquait exactement s'il se trouvait tout près d'elle ou un peu plus loin. Elle était cependant incapable de localiser exactement, car, lorsqu'on lui demandait de toucher rapidement l'objet, tantôt elle passait avec la main au-dessus ou à côté, tantôt elle estimait trop petite la distance, et ce n'est qu'exceptionnellement qu'elle l'atteignait juste. Il était indifférent qu'on lui bandât l'un des yeux ou qu'on lui laissât les deux yeux libres, car elle ne manifestait pas la moindre tendance à fixer l'objet. 11 ne me semble donc pas invraisemblable qu'elle percevait le rapprochement considérable de l'objet, non pas par le moyen de sa vue, mais grâce à son toucher extraordinairement fin. » — On peut se demander si, dans certaines des observations précédentes, l'expérimentateur a pris les précautions requises pour que la malade ne pût reconnaître à l'intensité des bruits produits la distance à laquelle il lui présentait les objets. La remarque suivante, qui se rapporte à la période postérieure à l'opération, montre bien la nécessité de ces précautions : « L'ouïe incroyablement fine de l'enfant fut la cause fréquente d'erreurs ; au moindre bruit qu'on faisait avec un objet qu'on rapprochait d'elle, elle reconnaissait en effet aussitôt cet objet, sans le voir. »

Cas de Dufour. — Le malade, atteint de cataracte double congétinale, fut opéré à l'âge de 20 ans. Avant l'opération, il percevait la lumière et reconnaissait un peu les couleurs, mais ne pouvait distinguer les formes des objets.

Cas d' Albertotti. — Le malade, atteint de cataracte congénitale, fut opéré par le professeur Reymond, à l'âge de 21 ans. Avant l'opération, il s amusait parfois à presser sur ses yeux avec ses doigts pour se causer des phosphènes ; un fait intéressant, c'est qu'il localisait ces phosphènes à l'endroit où l'objet qui les produisait touchait ses paupières : « Quand je provoquais les phosphènes chez P. avec la pression digitale ou avec un bâtonnet d'ivoire, il me disait que les lumières se trouvaient précisément à la place que je touchais de l'œil. De ce défaut de projection des phosphènes, ajoute Albertotti, je détermine le caractère différentiel propre aux vraies cataractes congénitales, et j'y ai été porté non seulement par le cas en question, mais par les expériences faites sur les autres cataracteux congénitaux de la clinique que j'ai eu l'occasion d'examiner. » — Albertotti signale chez son malade des mouvements de balancement de la tête qu'il appelle « mouvements de l'ours ».

Cas d'Uhlhoff. — Le malade était atteint de cataracte double congénitale. Il fut opéré, à l'âge de 7 ans, des deux yeux. Il était médiocrement intelligent. Avant l'opération, il distinguait le clair et l'obscur, mais non les couleurs. Il faisait, tandis qu'il restait quelque temps sans bouger de place, des mouvements de balancement du corps et de la tête semblables aux « mouvements de l'ours » signalés par Albertotti ; il présentait du nystagmus très marqué, du strabisme convergent, souvent aussi de la divergence verticale. Il était incapable, lorsqu'on lui demandait de le faire, de produire des mouvements volontaires de ses yeux dans une direction déterminée ; il était à peu près impos-

sible de s'assurer qu'il pût diriger ses yeux vers une lumière brillante.

Cas de Varpas el (TEggli (cas i3e/ i4). — Il s'agit de deux enfants. L'un (cas i3) était âgé de 5 ans, l'autre (cas 14) de 4 ans 1/2. Vurpas et Eggli les considèrent comme atteints l'un et l'autre de cataracte double congénitale. Pas de renseignements précis sur les perceptions visuelles du second avant l'opération. Le premier perçoit les couleurs franches bien éclairées et tenues à environ icril de ses yeux. Chez les deux enfants, comme chez certains des malades précédemment considérés, on constate des mouvements anormaux des yeux, de la tète, du corps et même des bras et des mains. « La tête, le plus souvent baissée, se balance d'une épaule à l'autre. De temps en temps, elle se relève comme si l'enfant cherchait à voir la lumière. La face est le siège de grimaces continuelles et sans coordination ; les yeux roulent continuellement dans l'orbite, au point de dérober souvent complètement le cercle de l'iris. Comme la tète, le tronc est balancé alternativement à droite et à gauche. Les bras et les mains se promènent sans cesse de tous côtés, comme si l'enfant voulait connaître à chaque instant les corps qui l'entourent. S'il tient un objet, il le palpe en le retournant sur toutes ses faces, en même temps il le porte à sa bouche et y promème sa langue. »

En somme, chez tous les malades qui viennent d'être passés en revue, il y avait, avant l'opération, quelque perception de la lumière; chez beaucoup d'entre eux, il y avait même perception des couleurs. La perception des formes faisait au contraire complètement défaut ; on peut en dire à peu près autant de celle des grandeurs. Chez plusieurs, il y avait quelque perception visuelle des positions, puisqu'ils pouvaient tourner les yeux vers une lumière brillante. 11 y avait aussi, chez certains, une perception vague de la profondeur ; on peut supposer toutefois que cette perception, dans certains cas, était fournie en réalité par des sensations tactiles du visage ou peut-être encore par des sensations auditives, et non par des sensations visuelles.

Examinons maintenant ce que sont devenues les perceptions visuelles spatiales de ces malades après l'opération.

Après l'opérai ion.

150. — Acuité visuelle el neltelé des sensations. — Les malades, étant privés d'accommodation, sonl dans l'impossibilité de voir nettement à toutes les distances, et il est nécessaire, pour obtenir chez eux une vision suffisamment nette à n'importe quelle distance, de les pourvoir de verres appropriés. Il est rare, du reste, qu'il ait été fait, concernant leur acuité, des déterminations exactes. Il est néanmoins certain

que, dès le début, ils possèdent la faculté de distinguer diverses impressions lorsqu'elles se font sur des points de leurs rétines suffisamment éloignés. Trois mois après l'opération, en faisant regarder son malade à travers un trou d'épingle, Franz a constaté une acuité qui ne paraît pas avoir été très inférieure à l'acuité normale.

Voici les principaux renseignements qu'on trouve à ce sujet dans les relations de cas considérées.

Cas de Ware (cas 2). — Deux jours après l'opération, le malade distingua avec précision, à 12 pouces de distance environ, les angles d'une lettre ; le troisièmejour après l'opération, « je mis ma main devant l'enfant. Il sut ce que c'était, mais ne put d'abord indiquer le nombre des doigts, ni distinguer l'un de l'autre. Je lui fis regarder alors sa propre main et remarquer la différence entre le pouce et les doigts ; il m'indiqua aussitôt sans difficulté la différence sur sa propre main ».

Cas de Home (cas 4). — Il s'agit de l'œil droit, opéré le 16 septembre. Il ne fut fait aucune expérience jusqu'au i3 octobre ; à cette date, « la distance de la vision nette est de 5 pouces. Si l'objet est, d'une couleur claire et fortement éclairé, l'enfant peut reconnaître qu'il est plat et étendu, et, quand on lui montre un angle d'un flacon quadrangulaire, il le voit et arrive à voir l'autre angle situé au bout du même côté ; mais il ne peut recommencer dans des conditions moins favorables. Quand on lui montre les quatre angles d'une feuille de papier blanc et quand il les a contemplés, il semble les connaître, mais, quand on lui montre le verso jaune de cette feuille., il ne sait plus dire si elle a des angles ou non ; il n'a donc pas la connaissance exacte des angles, puisqu'il ne peut reconnaître ceux-ci sur la surface jaune, malgré que la forme en soit identique à celle de la surface blanche dont on venait de lui apprendre à suivre les contours ». — Chez l'autre malade opéré par Home, le jour même de l'opération (œil gauche), « ladistance où la vision était le plus nette était entre 6 et 7 pouces » ; c< quand on lui montra un objet quadrangulaire en lui demandant s'il voyait des angles, il demanda avec insistance à pouvoir toucher. On le lui refusa ; il le regarda quelque temps et finit par dire qu'il avait trouvé un angle, et compta sans difficulté les quatre angles. Après ceci, on lui montra un triangle et il compta aussitôt les angles, mais, tandis qu'il comptait, son regard suivait les contours d'angle en angle, il comptait ceux-ci à mesure qu'il suivait le bord » ; i3 jours après l'opération, « il avait si peu appris durant ces i3 jours qu'il ne pouvait indiquer la forme des cartes qu'en comptant les angles l'un après l'autre. 11 fit ceci facilement, faisant courir rapidement son regard le long des bords ».

Cas de Franz. — « Lorsque le malade ouvrit l'œil pour la première fois, le troisième jour après l'opération, je lui demandai ce qu'il pouvait voir ; il me répondit qu'il voyait un champ lumineux étendu, dans lequel tout lui apparaissait terne, confus et en mouvement. Il ne pouvait distinguer les objets. La douleur produite par la lumière le forçait à fermer l'œil immédiatement.

Deux jours plus tard, l'œil, qui avait été maintenu fermé au moyen de sparadrap, fut ouvert de nouveau. II. décrivit alors ce qu'il voyait comme une foule de boules d'eau opaques, qui suivaient les mouvements de l'œil, et qui, lorsque l'œil était immobile., cessaient de se mouvoir et se recouvraient alors partiellement. Deux jours plus tard, l'œil fut de nouveau ouvert ; le même phénomène se reproduisit, mais les boules étaient moins opaques et un peu transparentes ; leurs mouvements étaient plus réguliers ; elles paraissaient se recouvrir l'une l'autre plus qu'auparavant. Pour la première lois, dit-il, il pouvait voira travers les boules et percevoir une différence, mais simplement une différence, entre les objets qui l'entouraient. ». — Trois mois après l'opération, Franz fit essayer à son malade plusieurs paires de lunettes. « Avec une lentille biconvexe de 5 pouces 1/2 de distance focale, il voyait à la fois les objets rapprochés et les objets éloignés, de grandes dimensions, "très clairement et très distinctement ; mais, quant aux petits objets, il ne put trouver de verres qui améliorassent sa vision. Il reconnaissait à l'œil nu les majuscules imprimées en grands caractères, et, en regardant à travers un trou d'épingle fait dans une carte tenue tout près de son œil, il pouvait distinguer même les minuscules imprimées en très petits caractères. Il n'avait pas encore appris à lire. La raison de l'état de sa vision par rapport aux petits objets et du fait qu'il voit mieux par temps couvert est sans doute que la pupille est élargie et l'iris immobile. » Un mois plus tard (c'est-à-dire 4 mois après l'opération) « il pouvait lire sans lunettes les noms au-dessus des fenêtres des magasins dans les rues et les minutes à l'horloge de Saint-Paul ».

Cas de Hirschberg. — Le 4e jour après l'opération (œil gauche), à la lumière d'une bougie, « je fis mouvoir de-ci et de-là mes doigts écartés à 8-10 pouces de son œil, et je lui demandai combien de doigts il voyait. Il répondit, après quelque hésitation, mais pas toujours correctement ». « Le jour suivant, 5e jour après l'opération, il fut examiné plus exactement et plus longuement à la lumière du jour. L'enfant était assis le dos contre la fenêtre et n'éprouvait aucun aveuglement. Son œil gauche fut pourvu, pour les objets rapprochés, d'un verre convexe de 3 pouces de distance focale, et, pour les objets éloignés, d'un verre de 6 pouces. Je lui présentai ma montre. Dès le jour précédent, naturellement avec l'aide de l'ouïe, il l'avait correctement désignée et il avait reconnu la couleur jaune de la cuvette en or. Il voyait maintenant chacun des chiffres du cadran el les aiguilles. Lorsqu'il voulait montrer un de ces petits objets, il décrivait toujours d'abord de grands arcs au-dessus, de côté et d'autre, jusqu'à ce qu'il finît, au bout de plusieurs secondes, par atteindre le verre de la montre, et par montrer alors tout correctement. L'acuité visuelle était en tout cas satisfaisante. »

Cas de Du four. — Le deuxième jour des expériences, on présente au malade deux morceaux de papier blanc, l'un carré, l'autre rond, et il les distingue. Le lendemain, « sur ma montre et avec la lunette convexe, il a distingué les traits noirs des heures».

Cas d'Uhthoff. — « Une détermination exacte de l'acuité visuelle ne pouvait être faite avec certitude, vu les réponses

■défectueuses du malade. Naturellement, son acuité devait être •considérée comme faible par rapporta l'acuité normale... Néanmoins le malade, comme cela résulte aussi des épreuves précédentes, ne voyait pas trop mal. Il reconnaissait par exemple une épingle, une allumette, il voyait un carré de papier de 2cm de côté à 3m de distance sur le sol, si bien qu'il pouvait aller droit vers lui et le prendre, il reconnaissait exactement des •objets colorés en petits carrés de 2mm de côté, une montre avec sa chaîne à im,5-2m de distance, une petite clé de montre, ildistinguaitavec certitude une petite balle de caoutchouc grise d'une pomme de terre de même grosseur et 'très semblable, etc. »

151. Mouvements des yeux, fixation, direction du regard ; mouvements des bras et des mains. — Les mouvements des yeux peuvent rester longtemps irréguliers, comme ils l'étaient avant l'opération ; la fixation peut de même rester longtemps difficile. Quant à la direction du regard, ceux des malades qui, avant l'opération, pouvaient reconnaître les couleurs, •étaient aussi toujours, semble-t-il, capables de percevoir visuellement, quoique d'une façon vague, la position des objets brillants et de tourner volontairement leurs yeux vers ces objets ; chez ceux, au contraire, qui ne pouvaient percevoir les couleurs, la perception visuelle des positions, en raison de la très faible intensité et de l'extrême confusion des images qui se produisaient sur leurs rétines, pouvait faire à ipeu près complètement défaut, et, en conséquence, la tendance à tourner volontairement les yeux vers les objets pouvait aussi être très peu marquée; une fois opérés, ceux-ci ont eu à exercer davantage leur faculté de mouvoir ou d'immobiliser volontairement les yeux. Au début, la coordination des sensations visuelles et des mouvements des bras et des mains est toujours imparfaite.

Cas de Wardrop. — Bien que la malade, avant l'opération, pût reconnaître la direction d'une lumière brillante, il lui fallut beaucoup de temps, après l'opération, pour être en état de diriger volontairement son regard vers un objet, et la relation du cas n'indique pas qu'elle y ait jamais réussi complètement. Dix-huit jours après la dernière opération, et bien qu'elle eût été soumise dans l'intervalle à de nombreuses expériences et qu'elle eût pu exercer beaucoup sa vue, « elle avait une difficulté considérable, lorsqu'elle désirait examiner un objet, à diriger son œil vers lui, et à découvrir sa position, mouvant sa main aussi bien que son œil dans diverses directions, comme une personne qui, les yeux bandés ou dans l'obscurité, cherche en tâtonnant ce qu'elle désire atteindre ». Le quarante deuxième jour après l'opération, elle n'était pas encore capable de diriger son œil vers un objet, « de sorte que, lorsqu'elle essayait de regarder quelque chose, elle tournait la tête dans diverses directions, jusqu'à ce que son œil attrapât l'objet qu'il cher- •chait ».

Cas de Franz. — Quand on lui demandait de désigner l'une ou l'autre des figures qui lui étaient présentées, « il ne mouvait jamais la main tout de suite et avec décision, il la mouvait toujours comme en tâtonnant et avec la plus grande précaution ».

Cas de Hirschberg. — Bien que l'enfant considéré ici pût déjà, avant l'opération, fixer un objet brillant, tel qu'une lampe, il n'était pas encore, le quinzième jour après l'opération de son œil gauche, et quoique les expériences sur cet œil eussent commencé dès le quatrième jour après l'opération, bien maître des mouvements de son œil. « L'œil peut fixer... ; mais une fixation prolongée est difficile, non seulement à cause du nystagmus, mais encore parce que, d'une manière générale, les mouvements des yeux ne sont pas familiers au malade, et qu'il n'est pas plus maître de l'appareil musculaire de son œil qu'un conducteur de chevaux non exercé de son attelage. Souvent, au milieu de la fixation, l'œil fuit (comme celui d'une personne qui dort) en dedans et en haut, et il faut une injonction énergique de ma part pour qu'il reprenne la position de fixation ». Il y avait également au début (5e jour après l'opération et 2e jour des expériences), soit défaut de coordination entre la vue et les mouvements des bras et des mains, soit localisation inexacte des impressions; « lorsqu'il voulait montrer un de ces petits objets (les chiffres du cadran d'une montre et les aiguilles de la montre), il décrivait toujours d'abord de grands arcs avec le doigt au-dessus d'eux, de côté et d'autre ».

Cas d'VhlhofJ. — « Ce n'est qu'après quatre jours d'exercices qu'il commence, quand on le lui demande, à fixer nettement un objet qu'on lui présente ; toutefois, le nystagmus ne cesse pas, mais persiste continûment dans la direction latérale ; en outre le malade ne peut diriger le regard sur l'objet que pendant un temps très court ; toujours réapparaissent, d'une manière intercurrente, de fortes déviations Latérales ou même verticales des globes oculaires : c'est, pour m' exprimer dans le sens de Hering, comme si le double attelage des yeux n'obéissait pas au conducteur, et comme si celui-ci n'était pas encore en état de le maintenir d'une façon persistante dans le droit chemin. Au neuvième jour des épreuves, on note une amélioration sensible de la fixation et une diminution du nystagmus. A cette époque il est toutefois encore tout à fait impossible au malade, sur simple injonction, sans un objet qui lui soit présenté, d'exécuter volontairement un mouvement des yeux dans une direction déterminée qu'on lui désigne. Il sait ce que c'est que la droite et la gauche, le haut et le bas, et, lorsqu'on le lui demande, l'indique correctement, mais il ne réussit pas à amener volontairement ses yeux dans celle de ces directions qu'on lui désigne. Il roule alors d'ordinaire, quand on lui fait de telles injonctions, les globes oculaires à gauche et en bas, de sorte qu'ils sont recouverts en partie par les paupières inférieures, et penche en même temps la tête un peu en arrière. Il n'est pas non plus capable, quand on le lui demande, de diriger les yeux droit devant lui au loin. Si on le place devant la fenêtre, et si on lui dit de regarder la rue droit devant lui. il n'en est

pas capable ; il donne alors généralement à ses yeux cette position en bas — en dedans décrite pins haut, ouvre en môme temps aussi un peu la bouche, mais il ne dirige pas le regard droit devant lui vers le lointain, et, lorsque cela arrive une l'ois d'une manière tout à fait passagère, c'est avec accompagnement constant de nystagmus, et, tout de suite après, les yeux reprennent une fausse position définitive, c'est-à-dire d'ordinaire la position en bas — en dedans. Je remarquerai dès maintenant ici que le malade, même après trois mois environ d'exercice de ses yeux, n'est pas encore capable, sur simple injonction, sans objet qui lui soit présenté ou sans mouvement indicatif fait devant lui, d'exécuter avec sûreté des mouvements des yeux dans des directions déterminées qu'on lui désigne ; cela va quelquefois en haut et en bas, mais toutefois avec très peu de sûreté encore, et plus mal encore dans la direction latérale. Si, au contraire, on tient un objet devant ses yeux et si on le fait mouvoir dans toutes les directions, il suit maintenant promptement du regard ; mais pas encore dans les premiers temps ou, du moins, avec très peu de sûreté, en particulier dès que l'objet quitte sa ligne de fixation et n'est vu qu'indirectement.

Il est remarquable en outre que le malade, dans les premiers temps, lorsqu'on lui demande où se trouve un objet et où il le voit, ne consent que difficilement à montrer l'objet avec le doigt; en règle générale, il ne montre pas; il semble aussi qu'il lui soit presque impossible, au début, d'indiquer exactement, avec le bras étendu, d'après ses impressions auditives, la direction. Dans la période ultérieure des épreuves visuelles, le malade a appris peu à peu à montrer très promptement avec la main elle-même la direction dans laquelle il voit ou entend quelque chose...

Dans le premier temps des épreuves visuelles, l'existence d'un mouvement de convergence, dans le cas de rapprochement d'un objet qu'on tenait devant lui, n'était pas sûrement démontrable. A peu près deux mois et demi après le commencement des épreuves on put pour la première fois constater avec certitude un léger mouvement de convergence lors du rapprochement d'un objet, et aujourd'hui (quatre mois environ après les premières épreuves), ce mouvement existe nettement, bien qu'à un degré relativement faible ».

152. Grandeur. — Sur la perception des grandeurs, la plupart des relations que j'ai utilisées fournissent peu de renseignements ; en outre, ceux qu'elles fournissent manquent parfois de clarté. Sous ce rapport, la plus intéressante est celle d'Uhthoff. Elle tend à prouver que Taveugle-né qui vient d'être opéré est incapable, lorsqu'on s'adresse à sa vue d'appliquer correctement aux dimensions des objets les désignations large, étroit, long, court, etc., qui peuvent leur convenir ; d'ailleurs, d'après la même relation, la notion de grandeur tactile paraît elle-même rester peu précise chez les aveugles-nés.

Le fait qu'un aveugle-né opéré ne sait pas employer, pourdésigner les dimensions des objets, lorsqu'il les perçoit parla vue, les mots grand, petit, long, court, etc., ne prouve toutefois pas qu'il ne distingue pas en réalité ces dimensions ; beaucoup d'hommes, bien que connaissant un assez grand nombre de noms de couleurs, et bien que capables de distinguer toutes les couleurs désignées par ces divers noms, seraient néanmoins incapables également de placer sur chaque couleur le nom qui lui convient.

On peut supposer qu'en réalité les aveugles-nés ont généralement, même avant d'avoir été opérés, quelque notion visuelle de la grandeur. Il est probable, toutefois, que ceux d'entre eux qui, après que la vue leur a été rendue, déclarent que les objets leur paraissent toucher leurs yeux, attribuent à leur champ visuel une très petite étendue, et qu'il leur semble coïncider avec leurs paupières ; on comprendra comment cette localisation peut avoir lieu en se rappelant que le malade d'Albertotti localisait ses phosphènes là où l'objet qui les produisait touchait ses paupières, En outre, chez ces derniers malades, la grandeur apparente du champ visuel devient probablement peu à peu une grandeur tactile ; la vue est en effet évidemment pour eux, comparée au toucher, le sens subordonné ; ils doivent par conséquent trouver, lorsque l'éducation de leurs sens est achevée, que leur champ visuel a l'étendue qu'ils reconnaissent par le toucher être celle deleurs paupières, c'est-à-dire qu'ils le voient plus petit que leur tête et surtout que leur corps. Le fait que le champ visuel devient ainsi probablement, chez certains aveuglesnés, un champ tactile, explique peut-être pourquoi les objets ont paru à quelques-uns, après l'opération, extrêmement grands (cas de Cheselden et de Franz) ; quand ils ont reconnu*

f>ar la vue un homme par exemple, ils ont dû en efl'et d'abord ui attribuer la grandeur tactile qu'ils lui connaissaient antérieurement, c'est-à-dire une grandeur de beaucoup supérieure à ce que jusque-là ils avaient vu de plus grand ; en d'autres termes, l'étendue visuelle maxima pour eux. avant l'opération, était celle de leurs paupières ; or, après l'opération, ils voient, par exemple, des hommes, qu'ils savent, d'après ce que leur a appris leur toucher, avoirdes dimensions de beaucoup supérieures à celles de leurs paupières ; il est donc naturel qu'ils éprouvent, en les voyant, l'impression d'une grandeur extraordinaire ; en fait, ils doivent éprouver à peu près la même impression que lorsque, avant l'opération, ils comparaient la grandeur de leurs paupières à celle de leur propre corps.

Cas de Cheselden. — «Au début il supportait pou la lumière ol tenait tout ce qu'il voyait pour extraordinairement grand :

mais, lorsqu'il vit de plus grands objets, les premiers lui parurent plus petits, parce qu'il lui était impossible de se représenter des lignes extérieures au contour qu'il voyait. Que la chambre où il était fût une partie de la maison, il le savait bien, disait-il, mais il ne pouvait comprendre que la maison tout entière put paraître plus grande que la chambre. » — « Quand on lui montra le portrait de son père dans un médaillon attaché à la montre de sa mère, et qu'on lui dit ce que c'était, il reconnut la ressemblance, mais s'étonna fort qu'un grand visage pût être représenté dans un si petit espace; cela, disait-il, lui eût paru aussi impossible que de faire tenir un setier dans un boisseau. » — « Après que le second œil eût été opéré, il voyait, disait-il, avec cet œil, les choses plus grandes qu'elles n'étaient, toutefois pas si grandes qu'elles lui avaient paru au commencement avec le premier. Lorsqu'il regardait le même objet avec les deux yeux, il lui paraissait deux fois plus grand qu'avec le premier opéré ; mais il ne voyait rien double, autant qu'on pouvait s'en assurer. »

Cas de Ware (cas 2). — Deux jours après la première opération (œil gauche), Ware présenta à l'enfant une lettre, à environ 12 pouces de distance. « Après quelques instants, il me dit qu'il voyait un bout de papier, quadrangulaire, plus long dans un sens que dans l'autre. Quand je le lui demandai, il m'indiqua avec beaucoup de précision les angles, et décrivit avec son doigt le sens de la plus grande longueur ».

Cas de Franz. — Au début « il voyait tout beaucoup plus grand qu'il ne l'eût supposé d'après l'idée qu'il avait acquise par son sens du toucher. Les objets en mouvement, et en particulier les êtres vivants, comme les hommes, les chevaux, etc., lui apparaissaient très grands. Il n'avait, naturellement, aucune idée de la perspective dans les tableaux ; il pouvait distinguer les objets individuels dans une peinture, mais non comprendre la signification du tableau tout entier; il lui semblait étrange, par exemple, que la figure d'un homme représenté au premier plan du tableau pût être plus haute qu'une maison ou une montagne à l'arrière-plan ».

Cas de Hirschberg . — Le 6e jour après la première opération (œil gauche), « il avait fait des progrès concernant l'estimation de la grandeur et de la distance d'objets différents, mais était loin encore d'avoir acquis une grande sûreté. Lorsque deux objets de grandeurs très différentes, par exemple un couteau de table et un petit canif, lui étaient présentés, il indiquait exactement lequel était le plus grand ».

Cas de Dufour. — Les constatations qui suivent ont été faites le deuxième jour des expériences. « Ensuite je lui montrai deux morceaux de papier blanc, fort comme un petit carton. Ces morceaux formaient deux rectangles allongés, l'un de 10 centimètres environ, l'autre de 20 centimètres ; même largeur. Que voyez-vous? — Des objets blancs. — Sont-ils égaux? — 11 répondit avec hésitation : non. — Y en a-t-il un plus long que l'autre? — Pause. — Lequel est le plus long? — Pas de réponse. Pressé par moi il déclara qu'il ne pouvait le dire. — Il les

toucha et, glissant avec sa main jusqu'au bout du rectangle le plus long, il désigna immédiatement celui qui était de plus grande dimension et les regarda ensuite l'un et l'autre attentivement. » — Il semblerait, d'après ce qui précède, que le malade, quoique pouvant reconnaître que les deux objets ne sont pas égaux, ignore, lorsqu'il s'agit de la vue, le sens de mots tels que grand ou petit, long ou court, et que ces mots soient pour lui des métaphores qu'il ne saisit pas, à peu près comme pourraient être incompréhensibles pour quelqu'un qui saurait mal la langue française, et qui cependant reconnaîtrait bien les différences de hauteur entre les sons, les désignations haut et bas appliquées à deux sons. , ^

Cas cVUhlhoff. — « Il lui est absolument impossible, lorsqu'on lui présente deux objets ou plus, de juger d'après la vue lequel est le plus grand ou lequel est le plus petit ; il lui est en outre complètement impossible de montrer, par exemple avec les deux mains, quelle est la grandeur d'un objet qu'il voit et de même d'indiquer sur un objet qu'on lui présente ce que c'est que la longueur et que la largeur ; sur tout cela, au début des épreuves visuelles, il ne peut absolument rien dire. Mais il semble aussi qu'il lui soit presque impossible de porter, d'après le toucher, un jugement sur la grandeur d'un ou plusieurs objets. Ses réponses sont, à cet égard aussi, extraordinairement hésitantes et incertaines. Ces concepts paraissent encore lui manquer, et il faut une éducation longue et très attentive pour qu'il comprenne simplement un peu de quoi il s'agit et sur quoi il doit répondre. Après une éducation de 6 jours dans ce sens, il ne peut encore, même approximativement, indiquer avec les deux mains la grandeur d'un objet qu'il voit. Le 7e jour (22 janvier 1891), il fait du moins des tentatives pour montrer avec ses mains les rapports de longueur, par exemple d'un mouchoir de poche qu'on lui présente étendu et ensuite pressé, et il indique la différence, mais sans atteindre, même approximativement, la mesure exacte. Maintenant encore il lui est tout à fail impossible d'indiquer de mémoire avec ses mains, après qu'il vienl de le voir et qu'on l'a fait disparaître, la grandeur d'un objet. Le 8e jour après le commencement des épreuves, et après qu on lui a tait pour ainsi dire l'école régulièrement chaque jour, il réussit pour la première fois à dire exactement de deux pommes qu'il connaît et qu'il voit laquelle est la plus grosse et laquelle est la plus petite ; de même il dit exactement qu'une fourchette qu'on lui montre est plus longue qu'une cuiller à thé qu'il considère en même temps.

«Après qu'on a cessé de l'exercer pendant deux jours, il ne peut de nouveau pas dire exactement lequel de deux objets (pion lui présente est le plus grand et lequel est le plus petit. A partir de ce moment, c'est-à-dire du 11e jour d'exercices, il indique assez sûrement lequel de deux objets qu'il voit est le plus court, lequel est le plus long, lequel est le plus grand et lequel est le plus petit ; d'abord, \\ commet encore à l'occasion des erreurs, maison peut observer que l'attention joue ici un rôle essentiel: plus tard, il reconnaît sûrement les différences de grandeur, lorsqu'elles ne sont pas trop petites, et lorsqu'il ne s'agit que

d'un petit nombre d'objets. Ainsi, par exemple, parmi 3 pommes de terre de grosseurs différentes, il choisit sûrement chacune d'après sa grosseur. Il éprouve plus de difficulté et est moins sûr, lorsqu'il doit prendre le plus petit ou le plus gros parmi un plus grand nombre d'objets.

« Quatre semaines après le commencement des épreuves visuelles, il lui est devenu possible aussi d'estimer exactement de mémoire les rapports de grandeur d'objets qu'il vient de voir, mais qui ont été ensuite éloignés de son regard, lorsque ces objets lui sont représentés isolément. Si, par exemple, on place devant lui sur la table 3 pommes de terre de grosseurs différentes, il distingue correctement la plus grosse, la plus petite et la moyenne ; si alors on enlève les pommes de terre et si on les lui montre ensuite une à une, il peut encore dire avec assez de sûreté laquelle était la plus grosse, laquelle était la plus petite et laquelle était la moyenne; cela jusqu'à présent lui était impossible, et on voit ici, en tout cas, comment des souvenirs optiques un peu plus compliqués commencent à se fixer chez l'enfant.

« Ici se placent (5e semaine après le commencement des épreuves visuelles) les expériences suivantes. On montre au malade des objets semblables de grandeurs différentes (carrés de papier blancs, morceaux de sucre, etc.), suspendus l'un derrière l'autre à de fins fils noirs, de manière que le morceau le plus petit soit très près de ses yeux et le plus grand très éloigné, et que l'angle visuel du plus grand soit inférieur ou tout au plus égal à celui du plus petit. On demande alors au malade lequel des objets est le plus petit et lequel est le plus grand ; il hésite d'abord, puis répond exactement ; il fait également des réponses exactes à cet égard dans des expériences ultérieures. Je regrette de n'avoir pas fait faire au malade ces expériences plus tôt, il me paraît sûr que dans les premiers temps il eût souvent répondu inexactement ; il avait dans l'intervalle, pendant la durée assez longue des épreuves, acquis manifestement déjà une certaine sûreté dans la vision binoculaire concernant l'estimation de la profondeur, et ainsi il avait appris également à rectifier son jugement à l'égard des rapports de grandeur des deux objets.

« Si on fait faire monoculairement au malade l'expérience citée, il n'est pas capable de juger exactement des rapports de grandeur des deux objets, et même, si le plus grand des deux objets est suffisamment éloigné, il l'estime à l'occasion le plus petit. Il estime manifestement maintenant la grandeur des objets d'après celle des images rétiennes qu'ils produisent. »

Uhthoff a examiné des aveugles adultes intelligents dans le but de se rendre compte dans quelle mesure ils étaient capables d'indiquer tout de suite avec les deux mains en l'air la grandeur d'objets palpés. Il a constaté qu'une jeune fille de 19 ans, aveugle dès ses premières années, commettait des erreurs notables, tandis qu'un jeune homme de 21 ans, devenu aveugle seulement à l'âge de 18 ans, estimait ainsi la grandeur assez exactement; après avoir touché l'objet, il réunissait d'abord les doigts de ses deux mains, puis les éloignait d'une distance qui lui parût égale à la grandeur de l'objet.

153. Positions, directions, mouvements. — On a vu que chez certains malades il peut exister, avant l'opération, quelque perception visuelle des positions ; on conçoit en effet qu'une image rétinienne, même très étendue et très confuse, puisse suffire pour la formation des notions de haut et de bas, de droite et de gauche. Toutefois, comme les positions sont toujours en dernière analyse des positions par rapport à nous, il faut, pour que chez un aveugle la notion visuelle de position puisse un peu se préciser, que des mouvements réguliers et la fixation soient dans quelque mesure possibles ; là où les mouvements sont très irréguliers, et tant qu'après l'opération ils le restent, il ne peut y avoir de notions nettes des positions. D'après une relation (celle de Franz), une sensation purement rétinienne de mouvement est possible avant toute expérience chez l'aveugle-né opéré ; toutefois, un passage intéressant du récit de Dufour tendrait au contraire à prouver que la notion rétinienne de mouvement peut mettre chez l'aveugle opéré quelque temps à se former ; mais la contradiction peut s'ex-

Eliquer de la manière suivante : le malade de Franz avait proablement, déjà avant l'opération, non seulement éprouvé des sensations rétiniennes de mouvement, mais appris à associer ces sensations rétiniennes aux sensations tactiles de mouvement et à désigner les unes et les autres par les mêmes noms ; au contraire, le maladede Dufoum'avaitsans doute pas appris à faire cette dernière association et n'avait peut-être même jamais éprouvé, avant l'opération, de sensation rétinienne de mouvement ; lors donc qu'on lui demandait au début, en présence d'un objet en mouvement, s'il percevait par la vue un mouvement, il ne devait savoir quoi répondre : il ne pouvait en effet lui venir immédiatement à la pensée d'appeler mouvement un mouvement visuel. On comprendra facilement l'explication qui précède, si on se souvient qu il existe souvent au début pour les aveugles-nés la mèmcimpossibilité de désigner correctement par les noms qui leur conviennent les grandeurs ; il en est d'ailleurs de même, comme on le verra, pour les formes. En somme, il est probable qu'il existe une sensation rétinienne innée de mouvement, mais que cette sensation diffère essentiellement de la sensation tactile correspondante et qu'il faut par conséquent apprendre à les associer pour pouvoir finalement les désigner par le même nom. Il faut toutelois remarquer que la sensation rétinienne innée de mouvement ne peut pas être précise quant à la direction du mouvement ; on a vu en effet que la perception visuelle des directions fait intervenir des sensations tactiles, musculaires et articulaires des yeux et delà tête ; or, l'incertitude et le défaut de coordination des mouvements des yeux et de la tète, qu'on constate chez le nouveau-né, oblige à conclure que la perception précise des directions est affaire d'expérience et ne peut être innée.

Cas de Wardrop. — Dix-huit jours après la dernière opération, « non seulement elle distinguait de petits objets de grands, mais elle savait ce que voulaient dire les mots haut et bas ; pour le prouver, on plaça devant son œil une figure dessinée à l'encre, ayant une extrémité large et l'autre étroite, et elle vit les positions telles qu'elles étaient réellement et non renversées. Elle distinguait aussi les mouvements ; car^ un verre d'eau ayant été placé sur la table devant elle, comme, au moment où elle en approchait sa main, on Féloignait rapidement, elle dit aussitôt : « Vous le bougez, vous l'éloignez ».

Cas de Franz. — La première fois qu'il ouvrit l'œil, le malade de Franz vit « un champ lumineux étendu, dans lequel tout apparaissait terne, confus et en mouvement ». Ce passage, trèsnet, indique que des sensations purement rétiniennes de mouvement peuvent exister dès que le malade commence à voir.

Cas de Dufour. — Toutefois, le passage suivant de la relation de Dufour contredit la conclusion précédente ; mais Dufour luimême fait des réserves quant à la valeur probante de ce qu'il a constaté.

« Certainement le premier jour il ne distinguait pas un grand mouvement et aujourd'hui il en constate un petit...

« En fait, le premier jour, il ne sut pas constater que ma main bougeait, bien qu'elle fît sur mon habit noir des oscillations d'au moins 4ocm d'amplitude à deux pas de lui. D'où cette incapacité? Evidemment de ce que, jusqu'alors, Noé M... ne connaissait que sentir un mouvement, et qu'il avait à apprendre ce qu'est voir un mouvement . Il y a là une notion qui est peut-être plus élémentaire encore que celle du contour et sur l'interprétation de laquelle l'examen de Noé M... n'a pas tout à fait le caractère d'une expérience définitive. Si un cas analogue se présentait, il faudrait voir si le néo-voyant constate d'emblée le mouvement ; s'il ne le constate pas, lui faire toucher aussitôt l'objet en mouvement, de sorte qu'il puisse, sous nos yeux, coordonner l'action de sentir et celle devoir le mouvement. J'ai gardé de l'examen de Noé M... l'impression que la distinction du repos d'avec le mouvement, à l'aide de la vision, est quelque chose qui doit être appris. Evidemment l'image du corps qui se meut se déplace sur la rétine de celui qui observe, mais ce déplacement ou l'irritation successive de différents éléments rétiniens ne donne pas d'emblée la notion du mouvement. »

Cas d" Albert olli. — Le 20e jour après l'opération commencèrent les expériences ; elles durèrent plus d'un mois. « Dans cette période, j'observai les faits suivants:

«Nystagmus presque cessé. P. n'arrivaitpasà localiser les sensations lumineuses reçues ; en face d'une chandelle allumée dans la chambre obscure, il accuse une lumière dans son œil. Quoique la chandelle soit immobile, P. me dit que la lumière se~déplace, et je note que son observation du déplacement de la lumière correspond à des mouvements de l'œil ; donc l'idée du mouvement lui viendrait du déplacement de la rétine; en expérimentant toujours sur un seul œil, je lui présente deux disques éclairés de diverse couleur ; sans remuer l'œil, il distingue bien

qu'il voit deux couleurs, mais il est incapable de me dire si elles sont Vune au-dessous de l'autre ou Varie à côlé de Vautre. » Il faut se rappeler que le même malade, avant l'opération, localisait les phospnènès produits par pression exercée sur l'un de ses yeux à l'endroit où on touchait son œil.

154. Formes. — Dans toutes les relations d'expériences faites sur des aveugles-nés opérés, on trouve de nombreux renseignements sur la perception des formes ; cela tient sans doute à ce que la célèbre question de Molyneux portait principalement sur la possibilité, pour un aveugle-né recouvrant la vue, de distinguer des formes différentes (1).

On doit, comme le faisait du reste Molyneux, se poser ici deux questions. On doit se demander d'abord si l'aveugle-né, recouvrant la vue, sera en état, quand même il serait d'ailleurs incapable de leur donner des noms, de distinguer l'une de .l'autre deux formes, par exemple une ligne droite d'une ligne courbe, une circonférence d'un carré. En second lieu, on doit se demander s'il sera capable, au cas où il les distinguerait, de désigner chacune parle nom qui lui convient ; s'il le pouvait, cela prouverait que les sensations de forme que fournit la vue sont semblables à celles que fournit le toucher.

Dans la grande majorité des cas, les réponses obtenues des malades prouvent que ceux-ci, d'une part, sont capables par la vue, aussitôt ou peu de temps après l'opération, de distinguer, par exemple, un rond d'un carré ; mais, d'autre part, qu'ils ne peuvent pas dire laquelle des deux figures est le rond et laquelle est le carré. On doit donc conclure que les sensations tactiles de forme diffèrent essentiellement des sensations visuelles qui leur correspondent et que l'aveugle-né opéré qui passe des premières aux secondes est d'abord aussi dépaysé que pourrait l'être un sourd qui aurait appris à distinguer par la vue un violon d'une flûte, et auquel on demanderait, après qu'il aurait recouvré l'ouïe, d'essayer, les

(1) « Supposez, rciivait Molyneux à Locke, un aveugle de naissance, qui soit présentement un homme fait, auquel on ail appris à distinguer, par V attouchement, un cube et un globe du même métal, et à peu près de la même grosseur, en sorte </ue, lorsqu'il touche l'un et l'autre, il puisse dire quel est le cube et quel est le globe. Suppose: que, le cube et le globe étant posés sur une table, cet (meugle vienne à jouir de la rue: on demande si, en les voyant sans les loucher, il pourrait les discerner et dire quel est le globe et quel est le cube, a Le pénétrant et judicieux auteur de cette question, contiuue Locke, répond en même temps <|uc non . car, ajoute-t-il, bien que cet aveugle ait appris, par expérience, de quelle manière le globe et le cube affectent son attouchement, il ne sait pourtant pas encore' (pie ce qui affecte son attouchement de telle ou telle manière, doive frapper ses yeux de telle ou de telle manière, ni que l'angle avancé d'un cube qui presse sa main, d'une manière inégale, doive paraître à ses yeux tel qu'il parait dans le cube. Je suis tout à fait du sentiment de cet habile homme. » (Locke, De VEntendemenl humain, liv. IL ch. XI,§8; tr. fr., 18-21, 2* vol., p. 296-)

yeux fermés, de reconnaître chacun de ces instruments aux sons qu'il émettrait.

Cas de Ware {cas 2 et 3). — Ces deux cas font exception; les doux malades' opérés par Ware auraient, dès le début des expériences, été capables de reconnaître les formes des objets. Deux jours après l'opération (cas 2), « comme je désirais m'assurer si l'enfant pouvait reconnaître les objets, je tins devant lui, à environ 12 pouces de distance, une lettre : après quelques instants, il me dit qu'il voyait un bout de papier, quadrangulaire, plus long dans un sens que dans l'autre... Je lui montrai ensuite un étui en argent, ovale ; il dit que l'objet avait un aspect brillant et qu'il étail rond, n'ayant point d'angles... Je m'informai auprès de sa mère et de lui-même pour savoir si jamais auparavant il avait pu reconnaître par la vue un objet quelconque ; tous deux m'assurèrent qu'il n'en était rien ». Le lendemain, « je lui montrai un couteau de table qu'il appela d'abord une cuiller. Puis il se reprit, le nomma correctement, et distingua la lame du manche quand on le lui demanda. Il nomma correctement un carnet doré, et remarqua la fermeture en argent sur la reliure. Je mis ma main devant l'enfant. Il sut ce que c'était, mais ne put d'abord indiquer le nombre des doigts, ni distinguer l'un de l'autre. Je lui fis regarder alors sa propre main, et remarquer la différence entre le pouce et les doigts : il m'indiqua aussitôt sans difficulté la différence sur ma propre main'». Deux jours plus tard, « il vit par la fenêtre un ours qui dansait dans la rue, et vit qu'il était entouré d'une foule de petits garçons, remarquant particulièrement un paquet d'habits que l'un d'eux portait sur sa tête. Le même soir, je mis l'enfant devant un miroir et lui lis lever la main en l'air : il se mit à sourire peu après, disant qu'il voyait l'ombre de sa main et de sa tète. Cependant il ne pouvait reconnaître les traits de son visage. Mais le jour suivant, ayant été replacé devant le miroir par sa mère, il montra ses yeux, son nez et sa bouche... Bien qu'il ne fût pas né aveugle, il est certain qu'il ne se souvenait aucunement d'avoir joui de la vue autrefois ». On remarquera facilement les invraisemblances du récit précédent : par exemple, un couteau de table n'est pas reconnu d'abord et un carnet l'est, la main est reconnue, mais non les doigts, l'enfant déclare voir l'ombre de sa tête dans un miroir, mais il ne reconnaît pas les traits de son visage.

Cas de II orne (cas 5). — On remarquera la confusion qui existe ici dans les réponses du malade ; on a l'impression qu'il répondait n'importe quoi, au hasard. « Le 6 octobre, l'œil gauche fut opéré. On laissa l'enfant se reposer pendant dix minutes, puis on plaça à environ 6 pouces de l'œil un morceau de papier jaune arrondi d'environ 1 pouce de diamètre. Il dit aussitôt que l'objet est rond. On lui demanda d'en indiquer la forme et il répondit : « Laissez-moi me reposer un peu, je vous le dirai ensuite. » On lui défendit d'y toucher ; après l'avoir regardé quelque temps, il déclara que l'objet est rond. Une carte bleue de la même dimension environ fut désignée par lui comme étant bleue et ronde. Il désigna comme rond aussi un fragment triangulaire. Il distingua très correctement les différentes couleurs

des objets posés devant lui, mais il n'avait aucune notion de la forme de ceux-ci. »

Cas de Wardrop. — Le 19e jour après l'opération, la malade, bien qu'elle se fût déjà beaucoup exercée, « n'avait encore acquis par l'usage de sa vue qu'une connaissance très imparfaite des formes quelles qu'elles fussent, et était incapable de tirer parti des renseignements que lui fournissait ce nouveau sens et de les comparer à ce qu'elle avait appris par son sens du toucher. Lors donc qu'on fît l'expérience de lui donner à examiner avec ses mains un porte-crayon en argent et une grande clé, elle les distingua et les reconnut nettement; mais, lorsqu'on les plaça sur la table, côte à côte, quoique par la vue elle les distinguât, elle ne put dire lequel était le porte-crayon et lequel était la clé ». Au 42e jour après l'opération, la malade « n'avait encore acquis aucune connaissance exacte de la distance ou des formes ».

Cas de Franz. — « 2e expérience. Le malade était assis, tournant le dos à la lumière et l'œil fermé. Une feuille de papier, sur laquelle deux lignes noires épaisses avaient été tracées, lune horizontale, l'autre verticale, fut placée devant lui, à la distance d'environ 3 pieds. On lui permit alors d'ouvrir l'œil, et, après examen attentif, il désigna les lignes par leurs noms exacts. Je lui demandai d'indiquer avec son doigt la ligne horizontale, il mut sa main lentement, comme en tâtonnant, et indiqua la verticale, mais, au bout d'un instant, remarquant son erreur, il la corrigea... If remarqua qu'une ligne composée d'angles ou, en d'autres termes, en zig-zags et une spirale tracées Tune et l'autre sur une feuille de papier étaient différentes, mais il ne put les décrire autrement qu'en imitant leurs formes avec son doigt dans l'air. Il disait n'avoir aucune idée de ces figures ». Dans une 3e expérience, on présenta au malade un cube, une sphère, un disque (il crut identiques les deux derniers objets el les prit tous les deux pour des disques , une pyramide, etc. « A la fin de ces expériences, je lui demandai de décrire les sensations que les objets lui avaient causées; il me répondit qu'immédiatement après avoir ouvert l'œil, il avait trouvé une différenceentre les deux objets, le cube et la sphère, placés devant lui, et avait reconnu quece n'étaient pas des dessins ; mais qu'il n'avait été capable d'en tirer l'idée d'un carré (il prenaitle cube pour un carré) et d'un disque que quand il avait perçu une sensation de ce qu'il voyait au bout des doigts, comme s'il touchait réellement les objets (bût lhal lie had nol bcen able lo form from Ihem Vie idea of a square and a dise, until he perceivea a sensation of whal he saw in Ihe points of his fingers, as if he really touchea Ihe objects). Je lui mis dans la main les trois corps (la sphère, le cube et la pyramide); il fut très surpris de ne pas les avoir reconnus comme tels par la vue. étant donné qu'il connaissait bien ces solides mathématiques par le loucher .

Cas de Hirschberg . — Le 5e jour après l'opération, < on lui présenta successivement un couteau de table, une cuiller, et une fourchette. Il considéra avec étonnement tous ces objets, 1< »a observa très attentivement et indiqua liés exactement les ■■nuleurs. Mais il ne sut pas décrire la forme, et ne put non plus re-

connaître la signification de ces objets qu'il avait pou riant tenus tant de fois à la main, et qu'il reconnaissait aussitôt en les touchant ».

Cas de Du four. — « Le lendemain (2e jour des expériences), examen rapide à l'ophtalmoscope, ce qui me permet de voir le fond de l'œil aisément, le disque optique, les vaisseaux, et de constater qu'il n'y a aucune anomalie, Noé M. se replace sur la •chaise d'examen, et je lui présente ma montre à un pas, du côté du cadran. Il dit sans hésiter : « Je vois quelque chose de blanc. »

— Est-ce quelque chose de rond ou de carré? — Pas de réponse.

— Savez-vous ce que c'est qu'un carré ? — Il arrange ses deux mains de sorte qu'elles forment deux faces se touchant par leur bord radial et à angle à peu près droit. Il obtient ainsi une arête qui est en effet une partie d'un cube. — Et un rond ? — Il recourbe sa main en faisant revenir les quatre doigts du côté du poignet et arrive à produire un anneau presque fermé. Il a donc ainsi la notion du rond.

A la vue de la montre, sur laquelle il dirige évidemment son regard, il reste absolument incapable de dire si elle est ronde ou carrée. J'ai beau insister, pas de réponse. Je retirai la montre sans lui rien dire, ni la lui faire sentir.

Le lendemain, même question, même incapacité de répondre. Ensuite je lui fais toucher la montre. Aussitôt qu'il Ta saisie •avec la main, il dit : « C'est rond, c'est une montre. »

Plus tard, « on lui présenta deux morceaux du même papier blanc, l'un carré, l'autre rond, le rond dessiné à la main, c'està-dire un peu ovale.

— Voyez-vous une différence entre ces papiers? — Oui. — Laquelle ? — Pas de réponse. — Eh bien, l'un de ces papiers est carré et l'autre est rond; lequel est carré? — Noé M. reste un instant sans répondre et finit par dire qu'il ne peut le désigner. Je lui dis d'avancer sa main et de les toucher. Il touche d'abord le morceau carré et sentant l'un des angles dans sa main, il dit avec une vivacité à laquelle ses réponses ne nous avaient point habitués : Voici le carré. — Il toucha ensuite le morceau rond, puis les examina l'un et l'autre et dès ce moment il a toujours été capable de distinguer les objets ronds par la seule sensation visuelle.

On se rappelle en effet que dans une expérienee précédente, en examinant le cadran de la montre, notre opéré avait déjà vu un rond et avait contrôlé cette sensation par le toucher. Mais, soit que la forme ne fût pas gravée dans sa mémoire, soit que l'expérience eût été trop courte, ou que, n'ayant pas l'opposition d'une forme autre que le rond au moment où il toucha la montre, la différence de contour lui parut moins frappante ; cette première expérience ne fut pas suffisante pour imprimer à l'esprit de Noé M. la sensation visuelle particulière qui nous affecte quand nous regardons un rond.

L'expérience des deux papiers, au contraire, suffit pleinement à lui donner la connaissance de ces formes simples. Le papier rond avait environ iocm de diamètre.

mèti

Le lendemain, je lui montre un anneau d'or de 2cm de diaètre ; il répond sans hésiter : « C'est rond, ça brille ».

Cas (TUhthoff. — « Concernant la connaissance des formes des objets, celle des figures mathématiques, etc., toutes idées paraissent d'abord manquer à l'enfant. Il ne sait pas non plus dire d'après le toucher ce qui est rond, carré, triangulaire, etc. ; on constate ici aussi chez lui un défaut de développement intellectuel. » Il apprend peu à peu à faire par le toucher et par la vue ces distinctions ; mais « il se passe des semaines, pendant lesquelles le malade est fréquemment exercé à reconnaître ce qui est rond, carré, triangulaire, etc., avant qu'il soit capable de distinguer avec quelque sûreté par la vue seule ces diverses formes ». Il met longtemps aussià reconnaître que l'image qu'il voit dans un miroir est sa propre image, etla prend la première fois, après qu'il a déjà pourtant acquis une certaine habileté à reconnaître les objets par la vue, pour un chat.

155. Profondeur. — La perception Visuelle de la profondeur est aussi imparfaite chez les aveugles-nés qui viennent d'être opérés qu'elle Tétait chez eux avant l'opération. Les raisons de cette imperfection, dont quelques-unes ont été déjà indiquées, sont les suivantes : l'absence d'accommodation et, par conséquent, de convergence exacte de l'œil qui ne voit pas, dans la vision monoculaire : — l'acuité visuelle des malades inférieure à l'acuité normale ; — le fait que, dans la plupart des épreuves auxquelles on les soumet, ils ne voient qu'avec un œil ; — la difficulté qu'ils éprouvent à fixer et à mouvoir volontairement leurs yeux ; — la difficulté qu'ils éprouvent en particulier à produire la convergence et, par conséquent, lorsque leurs deux yeux peuvent voir simultanément, la vision simple binoculaire. D'ailleurs, on doit supposer que les sensations vagues de profondeur dont ils sont capables avec leurs yeux ne sont pas de même nature, du moins au début, que les sensations correspondantes des personnes normales ; il en doit être ici à peu près comme pour les sensations de grandeur et de forme : les aveugles-nés, tant que leurinfirmité dure, ne perçoivent les profondeurs avec quelque netteté que par le moyen de leurs organes tactiles, et, en particulier, de leurs bras et de leurs mains ; les notions qu'ils se forment des profondeurs sont donc d'abord exclusivement tactiles, et elles le restent nécessairement pendant un temps plus ou moins long, même après qu'ils peuvent jouir de la vue.

Au début, après l'opération, les malades localisent les objets qu'ils voient tout près d'eux, à des distances qui ne dépassent pas la portée de leurs mains ; il en est même qui localisent leurs sensations visuelles à la surface de leur corps, ce qui au fond n'a rien de surprenant, et qui déclarent que les objets leur paraissent toucher leurs yeux.

Cas de Cheselden. — « Au début, après qu'il eut recouvré la vue, il était si incapable déjuger des distances qu'il se figurait

plutôt que toutes les choses qu'il voyait touchaient ses yeux, comme ce qui impressionnait son toucher touchait sa peau. »

Cas de Ware (cas 2). — L'expérience est faite sur l'œil droit. Ware montre à l'enfant, deux jours après l'opération, divers objets : une lettre, un étui en argent, une cruche en grès, etc. « Je mis ces objets à des distances variables de l'œil et je demandai, en insistant sur la question, s'il remarquait quelque différence dans leur position ;à quoi il répondit affirmativement, indiquant, lors de chaque déplacement, si l'objet avait été rapproché ou éloigné. » Le malade de Ware ferait donc exception ici, comme dans le cas des formes. D'ailleurs, Ware., d'après Preyer, aurait constaté que des enfants aveugles-nés, âgés de 7 ou 8 ans, et non opérés, peuvent, lorsqu'ils ont la connaissance des couleurs, percevoir par ce moyen les distances, et se rendre compte par exemple que des objets se trouvent à 2 ou 4 pouces de leurs yeux.

Cas de Home (cas 4 cl 5). — Le jour de la première opération, laite sur l'œil gauche (cas 4), (< comme je lui demandais ce qu'il avait vu, il me répondit : Voire lêle qui m'a semblé toucher mes yeux ». L'œil droit fut opéré deux mois environ plus tard. Pendant à peu près un mois à partir de cette seconde opération, l'enfant ne fut soumis à aucune expérience. Après cet intervalle, « le soleil et d'autres objets ne font pas à l'enfant l'effet d'être en contact avec l'œil, comme auparavant, mais semblent être situés à une très petite distance ; l'œil droit voit mieux que le gauche, mais la vision y est incomplète aussi ».

Le jour de la première opération (cas 5 ; œil gauche), « on lui demanda s'il lui semblait que les objets étaient en contact avec son œil, il répondit non ; quand on lui demanda d'indiquer la distance où ceux-ci se trouvaient, il ne le put ».

Cas de Wardrop. — Le 18e jour après l'opération (la malade avait pu s'exercer continuellement à voir dans l'intervalle) « elle paraissait éprouver la plus grande difficulté à trouver la distance d'un objet quelconque ; car, lorsqu'on tenait un objet tout près de son œil, elle cherchait à l'atteindre en étendant sa main bien au delà de sa position, tandis que, dans d'autres cas, elle cherchait en tâtonnant tout près de son visage un objet qui était très éloigné d'elle ». — 42 jours après l'opération, « elle n'avait encore acquis aucune connaissance exacte de la distance ». La malade ne voyait qu'avec un œil.

Cas de Franz. — Les observations sont monoculaires ; elles ont lieu quand le malade est capable de regarder sans douleur un objet assez longtemps pour pouvoir s'en faire une idée. « 4e expérience. Dans un vase, contenant de l'eau jusqu'à la hauteur d'un pied environ, on plaça une balle de fusil, et, à la surface de l'eau, un morceau de carton de même forme, de même grandeur et de même couleur que la balle. Le malade ne put percevoir aucune différence dans la position de ces objets ; il les crut l'un et l'autre à la surface de l'eau...

Quand le malade commença à voir, tous les objets lui paraissaient si près qu'il avait quelquefois peur de venir en contact avec eux, quoiqu'ils fussent en réalité à une grande distance de

lui... Lorsqu'il désirait se faire une idée de la distance qui le séparait des objets, ou qui séparait deux objets l'un de l'autre, sans bouger de place, il examinait les objets de points de vue différents" en tournant la tête à droite et à gauche. Il n'avait naturellement aucune idée de la perspective dans les tableaux; il pouvait distinguer un à un les objets d'un tableau, mais il ne pouvait comprendre la signification du tableau tout entier ; il lui semblait extraordinaire, par exemple, que la figure d'un homme représenté au premier plan du tableau pût être plus grande qu'une maison ou qu'une montagne de l'arrière- plan. Tous les objets lui paraissaient absolument plats ; ainsi, quoiqu'il sût très bien par le toucher que le nez est proéminent et que les yeux sont enfoncés dans la tête, il voyait le visage humain simplement comme un plan. »

Cas de Hirschberg. — Les observations sont monoculaires. Le 6e jour après l'opération (le malade avait été soumis déjà à diverses expériences le 4e et le 5e jour), la perception des distances est encore très défectueuse. « Lorsque je me tenais à un pied de lui, et qu'une chaise se trouvait i pieds plus loin, il reconnaissait en général exactement que j'étais plus près de lui que la chaise. Mais, lorsqu'une chaise se trouvait à 2 pieds et une autre à 4"5 pieds de lui, il éprouvait des difficultés à se rendre compte de leurs positions relatives. Dans l'ensemble, il sur-estimait les petites distances » ; « il avait, au contraire, le jour précédent(comme le malade de Wardrop) estimé de grandes distances beaucoup moindres qu'elles n'étaient en réalité ».

Cas cTUhlhoff. — « Au commencement des épreuves, c'est avec la plus grande incertitude et seulement en hésitant que le malade essaie de saisir les objets qu'on lui présente. Il tâtonne avec la main à quelque chose près dans la direction de L'objet, mais se trompe extraordinairement sur la distance. Après 3 jours d'exercices à cel égard, on peut déjà constater un progrès marqué pour saisir les objets qui se trouvent à portée de ses mains. Il se passe toutefois des semaines encore, avec exercices quotidiens, avant qu'il saisisse avec sûreté les objets qu'on lui présente à des distances différentes, et, encore maintenant, cela n'arrive principalement (pie peur des objets qui se trouvent a portée de sa main. Pour des objets plus éloignés, une estimation exacte de leur distance lui est encore tout à l'ait impossible. Lorsque, 2 mois environ après le commencement des épreuves visuelles, on lui présente à im,5o de dislance une montre avec sa chaîne, il les reconnaît correctement : invité alors à les saisir, il tâche avec persistance d'atteindre la montre avec les mains ; lorsqu'on le presse à plusieurs reprises de la prendre, il commence à s'en rapprocher lentement et en ne cessant de tâtonner. Les mêmes expériences sont faites aus^i avec 1111 gros morceau de sucre qu'on fixe à un lin fil noir et qu'on suspend à un longbàton, puisqu'on amèneenhaut de par derrière devant lui. de sorte qu'il ne puisse se former un jugement sur la distance d'après le mouvement du bâton ou du bras avec lequel il faudrait autrement, le cas échéant, présenter le morceau de sucre ni d'après le son de la voix d'un expérimentateur se tenant devant lui. Avec ces précautions, le résultat est le même : il saisit sûre*

ment, et il estime bien la distance, tant que l'objet ne dépasse pas la distance où il peut atteindre avec les mains. Mais, si on éloigne davantage l'objet, il cesse manifestement de pouvoir estimer correctement la distance ; lorsqu'on l'y invite, il cherche bien à saisir le morceau de sucre, s'en approche lentement, lorsqu'il voit qu'il n'a pas réussi, etc., jusqu'àce que finalement il l'atteigne. Voyant, lors de sa première promenade dans le jardin, à quelque distance dans l'herbe, des fleurs jaunes, il veut les cueillir, mais se trompe d'abord considérablement sur la distance, de sorte qu'il se baisse et étend la main beaucoup trop tôt, et cela 3 mois environ après le début des épreuves. Ce t'ait peut s'expliquer en partie par la vision défectueuse du malade, mais il me paraît inexact de l'expliquer ainsi entièrement ; je croirais volontiers que, pour un aveugle-né qui recouvre la vue, il doit être beaucoup plus difficile de se former un jugement exact sur les distances qui dépassent la portée de ses mains que sur celles qu'il a l'occasion d'atteindre immédiatement avec ses mains et ainsi de contrôler.

Lorsqu'on immobilise la tète du malade et qu'on lui présente alors, soit latéralement, soit en haut ou en bas, un objet blanc au bout du mince bâton noir, en lui disant de fixer cet objet, de manière que ses yeux se trouvent dans une position extrême, il saisit avec beaucoup moins de sûreté et estime la distance beaucoup plus mal; il faut remarquerque dans les positionsextrèmes le nystagmus augmente beaucoup, ce qui peut expliquer le fait en partie.

Si ensuite, la tête du malade restant immobile, on tient l'objet excentriquement dans son champ visuel binoculaire, et si alors on l'invite à saisir l'objet vu indirectement, l'estimation delà distance est également très incertaine. Ici se placent maintenant des expériences sur l'estimation des distances avec un œil, tandis que l'autre est caché, à une époque où le malade, lorsqu'il regarde avec les deux yeux, estime déjà avec beaucoup de sûreté les distances qui ne dépassent pas la portée de sa main. On constate ici très nettement qu'avec un œil il commet de nouveau des erreurs considérables dans l'estimation de la distance de l'objet, même lorsque celui-ci ne dépasse pas la portée de sa main. Ce fait ne doit pas nous étonner chez notre malade, attendu que chez l'homme normal lui-même on peut se convaincre facilement que la vision monoculaire entrave beaucoup l'estimation des distances ; peut-être, chez notre malade, ce fait mérite-t-il d'autant plus d'attention qu'il nous montre que chez lui, malgré l'acuité relativement faible pour les deux yeux et malgré le strabisme convergent antérieur (supprimé par une ténotomie), il doit exister à cette époque une vision binoculaire qui n'a pu se développer peu à peu que depuis les opérations. Les dates citées plus haut relativement à l'estimation, dans la vision binoculaire et monoculaire, des grandeurs de deux objets inégalement éloignés viennnent à l'appui de ce qui précède. Du reste, il était impossible à cette époque, même en s'aidant de tous les moyens (verre rouge, prisme, etc.), de provoquer chez le malade des images doubles.

Lorsque, deux mois et demi environ après le commencement des épreuves, je lui plaçai devant les yeux, l'un au-déssuS cj©

l'autre, séparés par un intervalle, deux objets, et que je lui demandai lequel était le plus loin et lequel était le plus près, il ne sut, malgré mes questions répétées, rien me répondre ; mais, lorsque je lui demandai lequel était « en haut » et lequel était « en bas », il me l'indiqua aussitôt exactement.

On lui demanda encore vers cette époque de toucher un objet placé devant lui, non pas directement avec la main, mais avec le bout d'un assez long bâton. Il se montra d'abord très maladroit, et, finalement, il plaça le milieu du bâton sur l'objet. On lui indiqua alors commentai fallait faire. Le jour suivant, cela alla déjà mieux, et il mit en somme exactement le bout du bâton sur l'objet, en procédant, il est vrai, avec un peu d'hésitation et lentement.

156. Education. — Les malades, après l'opération, sont peu portés à utiliser leur nouveau sens ; la tendance naturelle est, au contraire, chez eux, de continuer, pour se guider parmi les objets qui les entourent, de se servir de leurs sensations tactiles. L'éducation de la vue consiste pour eux d'abord à acquérir de nombreuses perceptions visuelles et des souvenirs de ces perceptions, et à apprendre à connaître visuellement les objets. Elle consiste en second lieu à apprendre à associer à ces connaissances visuelles d'une part des noms associés jusqu'alors à des sensations auditives et tactiles, d'autre part ces ensembles complexes de mouvements et de sensations qui constituent la signification pratique des objets ; par exemple, l'aveugle-né opéré devra d'abord apprendre à connaître la forme d'un couteau, celle d'une fourchette, et à associer à la vue de ces objets d'une part les mots couteau, fourchette, d'autre part les mouvements des membres par lesquels on se sert de ces objets, et les perceptions de la table, des mets, etc., qui complètent en quelque sorte celles du couteau et de la fourchette. Pendant le cours de cette éducation de la vue, les sensations auditives et tactiles, qui jusque-là ont joué le rôle prépondérant, interviendront continuellement. Le malade arrivera-t-il jamais à reléguer au second plan, comme paraît le faire en général l'homme normal, ces sensations, et à se représenter sous une forme essentiellement visuelle les propriétés spatiales des objets ? Il est difficile de répondre à cette question. Il faudrait, pour pouvoir y répondre avec certitude, posséder des observations subjectives précises émanant des malades eux-mêmes ; or, on ne possède aucune observation de ce genre. On peut supposer, toutefois, qu'Use produit à cet égard des différences individuelles, et que le nouveau sens arrive à jouer dans l'ensemble des perceptions et représentations spatiales des malades un rôle d'autant plus considérable que l'opération a été plus tôt faite ; chez une malade comme celle de Wardrop, qui était âgée de tfo ans à l'époque de l'opération, la notion des-

pace est vraisemblablement toujours restée essentiellement tactile, et la vue n'a dû'jouer chez elle que le rôle subordonné que paraît jouer en général le toucher chez l'homme normal.

Cas de Home (cas 5). — « Il avait à tel point l'habitude d'aider ses yeux de ses mains, qu'on ne pouvait l'empêcher de s'approcher des objets qu'en le liant fermement. »

Cas de Franz. — « Et, quoiqu'il pût voir très bien les objets rapprochés et les objets éloignés, il recourait néanmoins continuellement au toucher. » Cinq mois après l'opération, « il n'avait pas encore perdu entièrement la vieille habitude de se servir du toucher pour examiner les objets ».

Cas de Hinschberg. — Le 18e jour après la première opération,, et quoique dans l'intervalle il eût pu faire de nombreuses observations et exercer simultanément sa vue et son toucher, le malade ne reconnaissait pas encore qu'un portrait est l'image d'un homme. Il reconnaissait d'ailleurs à la même époque beaucoup d'autres objets.

Casd'Uhthoff. — On trouve, dans la relation d'Uhthoff, de nombreux renseignements sur le développement chez son malade de la faculté de reconnaître par la vue les objets, les personnes, les animaux et leurs images. Ce développement fut très lent, et le fait s'explique par le caractère très apathique et l'intelligence médiocre de l'enfant, qui, toutefois, n'était nullement un idiot.

Au début, il montra une indifférence complète à l'égard de son nouveau sens, et il fallut en conséquence beaucoup de temps et de patience pour lui apprendre à se servir de ses yeux ; lorsqu'il se trouvait dans des endroits inconnus, il se comportait exactement comme avant l'opération, c'est-à-dire comme un aveugle ; même après plusieurs semaines d'exercices, il se servait plus volontiers de son toucher, pour se guider, que de ses yeux.

« On peut constater d'abord que le malade ne reconnaît parlai vue seule aucun objet, lorsqu'il n'a pas appris par le toucher ou par quelque autre sens à le reconnaître pendant qu'il le considérait. Il lui fallait, en se renseignant d'ordinaire sur l'objet considéré parle toucher, quelquefois par l'ouïe, quelquefois par l'odorat et le goût, et en comparant l'impression ainsi reçue avec celle qui était produite sur ses yeux, se former d'abord une connaissance de chaque objet particulier. Des expériences de ce genre furent entreprises avec les objets, les animaux, etc., les plus divers (un chapeau, un couteau, un mouchoir, une tasse,, une fourchette, une pomme de terre, une allumette, une boîte d'allumettes, une épingle, un œuf, un oignon, une chaise, un chat, un lapin, un chien, etc.). Rarement, après avoir vu et en même temps touché un objet une seule fois, il le reconnaissait aussitôt avec exactitude par la vue seule, en le voyant une seconde fois, lorsqu'il y avait un long intervalle entre les deux observations... Souvent aussi un objet, qu'il avait déjà à plusieurs reprises très exactement reconnu, était de nouveau oublié, notamment lorsqu'un temps considérable s'était écoulé depuis

la dernière épreuve, et que le malade dans l'intervalle n'avait pas vu l'objet.

« Le malade ne reconnaissait pas un objet qu'il voyait pour la première fois, même lorsqu'il devait d'ailleurs lui être déjàconnu par l'expérience de ses autres sens ; de nouveaux exemples du l'ait se produisirent même pendant la dernière période d'observations, alors que le malade exerçait sa vue depuis des mois. On pouvait lui montrer un objet quelconque (pelote de fil, brosse à habits, par exemple), qu'il n'eût pas encore vu, et être sûr qu'il ne le reconnaîtrait pas par la vue ; toutefois, il apprenait alors d'ordinaire relativement vite à reconnaître l'objet par la vue seule...

« Les confusions que fait le malade, particulièrement dans la première période de ses exercices visuels, lorsqu'il s'agit de reconnaître des objets, sont naturellement très variées, et quelques-unes très curieuses ; on peut remarquer ici qu'il recourt pour l'interprétation d'un objet nouveau, non encore vu, aux expériences qu'il a déjà faites, en particulier à celles qu'il a faites récemment. C'est ainsi qu'il appelle une lampe pourvue d'un abat-jour blanc en coupole une « tasse », une bouteille un « verre », un œuf une « balle de caoutchouc », un lapin blotti les oreilles rabattues une « boîte », et, lorsqu'il le touche, un « chat » ; il connaissait déjà le chat, et il avait appris récemment à connaître une grande boîte. »

« Des expériences approfondies avec des images el des figures ne furent entreprises que longtemps après le commencemenl des épreuves visuelles ; le malade «'prouva ici des difficultés tout à fait extraordinaires.

« Deux mois environ après le commencemenl des épreuves, on lui montre pour la première l'ois un portrait en couleur (aquarelle), placé sous verre, d'un petit enfant, en demi-grain leur environ ; il le nomme finalement « une glace » et, lorsqu'on lui demande ce qu'il voit dans la glace, il répond après quelques instants « un chat ». Je remarquerai ici qu'antérieurement on lui avait montré occasionnellement des images en couleur extraites de livres d'images, et qu'à la fin il les reconnaissait aussi comme images, sans toutefois pouvoir dire exactement avec sûreté rien de plus, sauf pour la couleur: mais les expériences furent ensuite interrompues, et le malade se trouvait manifestement, lorsque, assez Longtemps après, on lui montra pour la première fois le portrait en couleur (buste) dont il vient d'être parlé, en présence de quelque chose d'entièrement nouveau. A la seconde épreuve, quelques jours plus laid, lorsqu'on lui montrede nouveau la même ngure, il répond encore «une glace : à la question « Qu'y a-t-il dedans 1 . cette fois il ne répond pas. A la troisième épreuve avec la figure, quelques jours après, il dit « une figure », après que cela lui a été dit la dernière fois : mais, manifestement, il ne peut se rendre compte exactement de la figure ni de s<is diverses parties, el n'est pas capable de montrer celles-ci. A la ',•' épreuve avec la même figure, quelques jouis encore plus tard, il reconnaît exactement « une figure », et, quand on lui demande ce qu'il y a dedans, il répond pour la première fois <* un garçon » (peut-être ce progrès est-il favorisé par les exercices entrepris dans l'intervalle devant la grande

glace, où il appelle aussi sa propre image « un garçon »). On lui demande alors de montrer d'abord la tête, ce qu'il fait exactement, puis de toucher avec le doigt les cheveux de la ligure ; cela va aussi ; mais, lorsqu'on lui demande ensuite de montrer aussi sur l'image les diverses parties du visage, il n'en est pas capable, il reste bien avec son doigt à peu près dans la direction qui convient, mais s'éloigne pour chaque partie beaucoup trop; on a tout à t'ait l'impression qu'il cherche les autres parties du visage à la distance l'une de l'autre et des cheveux qu'il sait y avoir dans le visage humain. — Il essaie spontanément, en ouvrant la bouche, de l'aire également ouvrir la bouche à la figure, comme il l'a fait ces temps derniers avec son image devant la grande glace. Mais il remarque que l'expérience ne réussit pas avec la figure. Lorsqu'on met la figure la tète en bas derrière son dos, il ne s'y reconnaît plus du tout. A la 5e épreuve quelques jours encore plus tard, il reconnaît la tète de la figure et la retrouve exactement après qu'on a mis la figure la tète en bas derrière son dos.

« Dans d'autres épreuves faites plus tard encore avec la même figure, il dit tout de suite « il y a dedans un garçon », et montre la tète et les cheveux avec sûreté, même lorsque la figure a été mise derrière son dos la tête en bas ou sur le côté ; à la fin, il montre également avec assez de sûreté les diverses parties du visage.

« Il lui est, semble-t-il, tout à fait impossible, quoiqu'il reconnaisse mon visage, de reconnaître une grande photographie de moi, non coloriée, en quart de grandeur environ, placée dans un très large cadre. Après plusieurs répétitions de cette épreuve, il distingue finalement la tête et les cheveux, maisilne reconnaît évidemment pas que c'est mon portrait. Il reconnaît et comprend manifestement avec plus de facilité une image en couleurs qu'une photographie...

« Le résultat fut analogue avec d'autres images et figures d'objets, de personnes et d'animaux, de sorte qu'on avait l'impression que pour le malade il était particulièrement difficile de reconnaître ces figures lorsqu'elles différaient considérablement en grandeur des objets eux-mêmes.

Certaines images réellement bonnes et exactes, en grandeur naturelle, d'objets qu'il connaissait, par exemple l'image d'une i>oîte d'allumettes, furent reconnues par lui exactement. »

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