MO RT ALI TÉ OPÉRA TOI RE
Il est bien difficile d’établir la proportion exacte de la mort post-opératoire dans la chirurgie linguale. Telle intervention, en effet, s’adresse à une tumeur petite, circonscrite, facilement extirpable. Telle autre nécessite l’amputation totale de la langue, avec ablation des paquets ganglionnaires des deux côtés.
Il est bien certain qu’en présence de cas si différents il est impossible d’établir des statistiques exactes. La mortalité opératoire dépend donc de l’importance de l’opération, pouvant s’élever à 5o pour ioo dans les cas graves.
Quoi qu’il en soit, on ne peut, à l’heure actuelle, établir qu’une moyenne. C’est ce qu’a fait notre ami L. Capette dans sa thèse (') ; il réunit les différentes statistiques publiées, et arrive à un total de i o5q opérations, pour lesquelles le pourcentage des morts donne 11,60 pour 100 dans les cas de cancer.
C’est au shock, à l’hémorragie, à l’inanition, aux accidents infectieux broncho-pulmonaires, que succombent les malades, dans les jours qui suivent l’opération.
'• L. Capette. Th. de Paris, 1907.
ACCIDENTS POST-OPÉRATOIRES
Phénomènes d'asphyxie. — L’asphyxie post-opératoire est soit immédiate, soit secondaire. L’asphyxie immédiate est sous la dépendance de l’encombrement des voies aériennes par du sang épanché. L’asphyxie secondaire est due à la fermeture de l’orifice supérieur du larynx par le renversement du moignon lingual. Aussi est-il de toute nécessité, dans les cas où on a été obligé de recourir à l’amputation totale, de fixer sur le moignon un fil qui sortira par l’orifice buccal, et sera maintenu au dehors.
Étant donnée la cause de ces phénomènes d’asphyxie, il sera assez facile de les combattre efficacement dans la majorité des cas.
Hémorragies secondaires. — Ces hémorragies sont beaucoup plus rares, depuis que l’ablation des ganglions, qui doit être le complément de toute intervention pour cancer, conduit au cours de l’opération à la ligature de la linguale, et même de la carotide externe.
Accidents infectieux. — Les accidents infectieux se manifestent parfois dans la région cervicale; l’érysipèle, des phlegmons du cou et de la zone glottique étaient assez fréquents autrefois; on ne les observe qu’exceptionnellement de nos jours.
Accidents broncho-pulmonaires. Pneumonie de déglutition. — Ce sont les accidents les plus redoutables de la période post-opératoire du traitement du cancer de la langue. Ils éclatent brusquement vingt-quatre ou trente-six heures après l’intervention.
Sans prodromes, sans frissons, la température s'élève, le pouls s’accélère, la respiration devient plus rapide. L’état général est aggravé d’emblée, le faciès devient terreux, la bouche exhale une odeur fétide, et on trouve aux poumons la signature de l'affection. La pneumonie évolue très rapi-
CHIRURGIE LINGUALE.
dement, classique, emportant le malade en quelques jours.
Quelle est la raison d’être d’une évolution aussi foudroyante ?
L’infection par propagation, disent les auteurs allemands. L’infection, d’abord localisée au niveau de la plaie opératoire, ne tarderait pas, grâce aux mouvements de déglutition, à gagner l’arbre broncho-pulmonaire et à déterminer la pneumonie de déglutition, la schluck-pneumonie .
D’autres accusent la section des muscles suspenseurs de l’os hyoïde nécessaire dans les procédés qui utilisent la voie sushyoïdienne. L’ascension du larynx ne peut plus dès lors s’exécuter au moment de la déglutition, et la porte épiglottique reste largement ouverte à l’infection qui gagnera facilement les bronches et le poumon.
En présence de la gravité de ces accidents, on est le plus souvent désarmé. Aussi a-t-on cherché par tous les moyens à combattre préventivement l’infection de l’arbre bronchique. On a pensé tout d’abord parer aux accidents par la trachéotomie et le tamponnement du pharynx, mais les résultats sont venus bien vite donner un démenti à la méthode. La laryngotomie semblerait empêcher mieux le développement des accidents pulmonaires.
Rien ne vaut cependant une bonne direction dans les soins post-opératoires. Nous avons vu quelle importance y attache notre maître M. Morestin. Les lavages répétés de la cavité buccale à l’eau oxygénée ou avec une solution faible de permanganate de potasse parent mieux qu’une opération préventive à 1 éclosion des complications pulmonaires. Certains chirurgiens conseillent de faire ces lavages, le malade étant en position inclinée, pour éviter la pénétration du liquide dans les voies aériennes.
SUITES OPÉRATOIRES
La langue est un organe essentiel dans les fonctions de gustation, de mastication, de déglutition et de phonation. Il va sans dire que l’amputation partielle ou totale de cet organe
apportera un trouble plus ou moins grand à l’exécution de ces fonctions.
— Le sens du goût a été localisé par les physiologistes dans la cavité buccale.
La langue dans sa portion basale surtout, par sa pointe et ses bords accessoirement, perçoit les sensations gustatives. Certains auteurs admettent qu’il existe également au niveau de l’isthme du gosier (piliers antérieurs et voile du palais) des papilles gustatives susceptibles d’apprécier certaines saveurs. En outre, les physiologistes admettent que le doux est surtout perçu à la pointe de la langue, l’acide sur les bords, l’amer à la base. Les perturbations apportées à la gustation par l’amputation partielle de la langue seront donc insignifiantes, cette fonction ayant son siège principal au niveau de la base. Tout au plus pourra-t-on constater une diminution dans la perception des saveurs douces, et encore ce fait aurait-il besoin d’être démontré, car les compensations s’établissent rapidement.
L’amputation totale de la langue ne supprime pas non plus complètement le goût. Nous venons de voir que les papilles gustatives siègent surtout au niveau de l’isthme du gosier. Celui-ci persistant, il existe toujours suffisamment de papilles pour que ce sens ne soit pas aboli, ce que les faits cliniques ont bien démontré.
En somme, l’amputation de la langue n'apporte qu’un trouble insignifiant dans la fonction gustative.
— La mastication ne peut s’exécuter correctement qu avec l’aide des muscles de la langue qui sont indispensables pour diriger les aliments. Elle sera donc fatalement compromise après l’ablation totale de la langue, partiellement seulement après la résection cunéiforme ou l’hémisection.
— La déglutition comprend plusieurs temps dont le premier, bucco-pharyngien, se termine par le coup de piston lingual, qui pousse le bol alimentaire dans le pharynx. La base de la langue va alors couvrir le larynx et rabattre 1 épiglotte.
L’amputation totale de la langue est suivie d une gène con
CHIRURGIE LINGUALE.
sidérable dans la déglutition. Le malade ne peut conduire les aliments à l’entrée du pharynx par ses propres moyens ; il est obligé de recourir au manche d’une fourchette ou d’une cuillère pour pousser le bol alimentaire jusqu’à l’isthme du gosier. 11 ne peut déblayer, en quelque sorte, le terrain, et il restera toujours quelques parcelles alimentaires au niveau du plancher. La déglutition des liquides détermine souvent de petits accidents. Le malade est obligé de renverser la tête complètement en arrière. Malgré tous ses efforts, quelques gouttes peuvent pénétrer dans le larynx déterminant de la toux et parfois des accès de suffocation.
Tous ces troubles ne sont toutefois pas définitifs. Grâce à une bonne rééducation, le malade arrive facilement à les corriger et à obtenir un résultat satisfaisant.
— La phonation, très troublée également à la suite d’une résection linguale, est améliorée par des exercices consécutifs bien conduits. L’articulation de certaines consonnes est parfois très difficile; ce sont les dentales et les linguales qui sont le plus difficilement articulées. Le chuchotement est impossible. Dans le cas d’amputation totale, ces inconvénients sont très marqués. Aussi a-t-on conseillé, pour y obvier, le port d’un appareil prothétique.