LES PRINCES DE COURTENAY
La lettre.
Nous n’avons pas besoin de dire combien fut profond le désespoir de la famille Lollier après ce bal de noces, commencé d’une façon si joyeuse et fini si tristement. Toutes les recherches faites pour découvrir ce qu’était devenue Nanelte, furent complètement infructueuses. Le seul renseignement sur lequel il fut possible de se baser pour une enquête, était le signalement de l’homme grand et maigre, donné par les deux marmitons du Moulin de Javelle qui avaient été chargés par lui de faire tomber dans un double piège Marcel et Nanette Lollier. , A coup sûr cet homme était le même que celui qui, quelques jours auparavant, avait eu l’audace de se présenter, rue Aubry-le-Boucher, chez la poissarde, en se disant l’ami du sergent aux g^rdesfrançaiseL. Eustache fouilla Paris, jusque dans ses baj. fonds les plus ténébreux, pour retrouver cet homme. Mais il ne put en venir à bout. Le chevalier de La Bricole, — nanti des louis d’or de Grain-d’Orge, — avait quitté la grande
LA PERLE DD PALAlS-ROYAL. loi
ville où il ne devait plus revenir, car don Gusman de Tulipano, son digne ami, après àvdir témoigné le désir de l’accompagner dans ses pérégrinations, l’avait bel et bien assassiné à la première couchée, poiir s’emparer du sac de peau gonflé d’or. Trois années se passèrent ainsi. Puis, un beau matin, un gagne denier, ou commissionnant, vint apporter une lettre à madame Lollier. Marie-Jeanne avait déjà quitté son logis pour aller à la Halle. Le commissionnaire était payé. — Il laissa la lettre et s’en alla. A l’heure accoutumée, la poissarde revint et la lettré lui fut remise. La poissarde ne savait pas lire et sort embarras se trouvait fort grand. Par bonheur, en ce tùdment, son fils Eüstache arrivait chez elle avec sa femme, la blonde Rosette, qui ’riait un peu moins souvent qu’ autrefois quoiqu’elle se trouvât encore plus heureuse, et qui l’avait déjà rendu père de deux beaux enfants.
— Eüstache, — lui dit Marie-Jeanne, — toi qu’est un savant, lis-moi donc un peu ce qu’il y a là-dessus...
— Volontiers, ma mère, — répondit le sergent en prenant la lettre.
Il brisa le cachet, déploya le papier, — ledéfrippa en le frottant sur sa manche, avec ce geste qui est devenu de tradition au théâtre, puis, jetant les yeux sur les premières lignes, il s’écria tout à coup :
— Ah ! mon Dieu !... Ah ! mon Dieu !...
Eh bien, quoi!... — demanda vivement Marie-Jeanne,
qu’est-ce que c’est?... Un malheur?..,
— Oh ! ma mère... bien loin de là !... (
Enfin,' je respire... dis vite... dis vite!..,
— Ma mère... soyez forte... ; ,
je le suis... mais tu me fais trembler... va donc...
— Eh bien !... Nanette... . v
Marie-Jeanne devint pâle comme une morte.
— Nanette.., — répéta-t-elle, tu as dit ; Nanette ... et... quand je t’ai demandé si c’était un malheur... tu as répondu : bien loin de là...
— Ecoutez donc, ma mèrp... reprit Eustache, — mais encoVe une (ois, soyez forte...
Et il lut :
« Madame,
« Votre fille, mademoiselle Nanette Lollier, est sous ma garde, dans le couvent des Carmélites de la rue du Bouloy, dont je suis l’abbesse. Je la remettrai, soit entre vos mains, si vous venez la chercher vous-même, — - soit entre celles de quelque prêtre respectable et connu de moi, s’il se présente de votre part et muni de votre mandat. Et je prie Dieu du fond de mon cœur, de veiller sur vous et sur les vôtres. »
Puis venait la signature de la supérieure.
Quand Eustache eut achevé, Marie-Jeanne avait l’œil fixe et le regard sans expression. Sa pâleur ne diminuait point.
— Ma mère, — s’écria le jeune homme, — ma mère avez-vous entendu ?...
— Recommence, — dit lentement Marie-Jeanne, — je veux entendre encore, — il me semble que je n’ai pas compris...
Le sergent aux gardes recommença sa lecture.
— Nanette est retrouvée !... Nous allons la revoir... Courons!... courons !... il ne faut pas perdre une minute...
Enfin, celte effervescence se calma quelque peu. Marie- Jeanne comprit qu’elle ne pouvait se présenter au couvent dans sa toilette de la Halle. Elle se hâta donc de revêtir ses plus beaux atours, et, montant avec Eustache et Rosette dans un fiacre que le jeune homme était allé chercher pen-
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dant que sa mère s’habillait, elle donna l’ordre au cocher de les conduire, d’abord, au logis du curé de la paroisse.
Nous savons depuis longtemps que ce digne prêtre était le protecteur, et en quelque sorte l’ami de la famille Lollier. Il sympathisait à toutes ses peines, — il prenait 'part à toutes ses joies, En ce temps-là, lorsqu’il était question d’une affaire de haute importance, c’était presque toujours au curé qu’on s’adressait afin de lui demander un conseil. Le plus souvent, cette confiance était justifiée, et, dans bien des circonstances, l’intervention d’un bon prêtre remplaçait avec infiniment d’avantages celle des gens de loi et de justice. Dans tous les cas, jamais confiance n’avait été mieux placée que celle que Marie-Jeanne témoignait au curé de sa paroisse, homme excellent, charitable et éclairé. La poissarde lui montra la lettre quelle venait de recevoir. Il se réjouit du bonheur inattendu qui venait d’arriver à l’honnête famille. II témoigna tout le plaisir qu’il aurait à revoir celte charmante Nanette qu’il avait baptisée jadis. Et, enfin, il offrit à madame Lollier de l’accompagner au couvent des Carmélites. C’était ce que souhaitait Marie-Jeanne. Le bon curé monta dans le fiacre avec Eustache et les deux femmes, et le véhicule se dirigea vers la rue du Bouloi.
Le parloir des carmélitec.
Les visiteurs furent introduits à l’instant même dans le parloir du couvent, et la supérieure vint les y rejoindre sans retard. Le curé lui expliqua en peu de mots le but de leur venue, , . •>
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— Madame, — dit alors la supérieure à Marie-JeanriiSî ainsi que je vous l’ai écrit, je vais remettre votre fille entré vos inains ; mais, d’abord, je dois vous dire comment il se fait qu’elle se trouve ici. « Hier au soir, or. est vemutri’àiiuoncer qtîe deux inconnues demandaient à me parler pour une affaire d’importance. Je les reçus et je vis une datfiè d’un âge déjà avancé et de Fapparënce la plus respectable, accompagnée par une charmante jeune fille. La dame âgée me supplia de donner asile à sa compagne jusqu’au moment où la famille de cette dernière pourrait la faire réclamer, et, déposant sur cette table un coffret assez lourd, elle ajouta : — Voici vingt mille livres eh or qui serviront à payer la dot de mademoiselle, si mademoiselle consent à entrer en religion, ou qui lui seront remisés à elle-mêmè, si elle sort librement de ce couvent pour rentrer dans sa famille... Il me fut impossible, — poursuivit la Supérieure, — de refuser de me prêter à la bonnè action qu’on me demandait... La dame âgée se retira satisfaite, et aujourd’hui^ dès le matin, je vous écrivis la lettre que vous avez reçdë... Depuis hier au soir j’ai beaucoup causé avec mademoiselle Nanette, qui me paraît une charmante enfant, douce et bonne, et remplie d’esprit naturel. J’ai tenté de lui adresser quelques questions, relativement aux circonstances qui l’ont éloignée de sa famille pendant trois années... Mais, aussitôt que je touchais à cette corde, la jeune fille se renfermait dans un silence absolu... — J’ai dû renoncer à l’interroger sur ce sujet... — Peut-être vous, madame, qui êtes sa mère, serez-vous plus heureuse... Je vais vous chercher votre enfant. » La supérieure sortit en effet du parloir. Pendant son absence, qui dura quelques minutes, le bon éüré et Marie-Jeanne ne purent s’empêcher de se dire à voix basse combien leur semblaient étranges les circonstances rapportées par la religieuse et que, cependant, ils
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ne pouvaient mettre en doute. Ainsi, pourquoi cette femme inconnue avait-elle conduit Nanette au couvent des Carmélites plutôt que de la ramener droit chez ses parents, ce qui semblait bien plus naturel ? Cela était inexplicable. Pourquoi encore* cette dot de vingt mille francs, et qui donc pouvait avoir un intérêt à ce que la jeune fille entrât en religion ? Aucune solution, ayant l’ombre de vraisemblance, ne se présentait pour résoudre ce problème. La .supérieure rentra. Nanette Lollier était avec elle. La jeune fille courut ou plutôt bondit jusqu’à sa mère, et les deux femmes s’unirent en l’une de ces étreintes ineffables où le cœur se fond sous les baisers, où les larmes jaillissent des yeux, — larmes de bonheur et d’ivresse, — hélas ! trop rares dans la vie ! Puis, après ce long embrassement, ce fut le tour d’Eustache et de Rosette, ^anetté Lollier, trop émue pour pouvoir parler, se taisait} mais ses caresses avaient une bien autre éloquence que celle du langage. Enfin la jeune fille s’agenouilla devant le vieux prêtre et lui demanda sa bénédiction. 1 ' • •• ‘
— Oh! oui... murmura-t-il en étehdant ses mains audessus de sa tète; — oh! oui, que Dieu vous béuisse... pauvre chère fille... pauvre brebis, revehue au bercail...
Puis Jeanne, qui, jusqu’à ce moment, avait s&nglotté de joie, essuya de son miétix ses larmes et regarda son enfant avec un indicible sentiment d’orgueil maternel. C’est qué Nanette était bien belle !... Bien plus belle encore que lorsqu’elle avait disparu trdlS ans auparavant. A celte époque, Nanette achevait à peiné sa quinzième année, elle n’était encore qu’une enfant. Maintenant la jeune fille atteignait à toute la plénitude de sa beâuté sublime. Elle avait grandi, — ses formes s’étaient développées ; — des tons d’une Incomparable fraîcheur remplaçaient la pâleur harmonieuse.
nuis peut-être un peu uniforme de son visage, (Jui semblait, cependant n’avoir rien perdu de sa sereine chasteté.
— Oh ! mon enfant, — balbutia Marie-Jeanne en attirant de nouveau sa fille sur son cœur, — voici que tu m’es rendue, et maintenant tu ne me quitteras plus, n’est-ce -pas ?
— Oh! jamais!. ..jamais!.,, ma mère.. ..répondit vivement Manette. * .
— Cependant, — fit la supérieure en souriant, — si la vocation de mademoiselle était de se consacrer à Dieu, vous êtes trop bonne mère, madame, pour vous opposer à ce pieux désir...
— Nanetle... — demanda vivement Marie-Jeanne en regardant sa fille avec une sorte d’effroi, — est-ce que tu veux être religieuse?
— Non, ma mère, — répliqua Nanette en secouant doucement la tête, — j’aime mieux rester près de vous...
— Le monde est dangereux, ma chère fille, — reprit l’ abbesse ; — c’est au couvent, croyez-moi, qu'on trouve le calme, le repos, le vrai bonheur...
— Ah ! madame, je vous crois, — dit la jeune fille en hésitant ; — seulement il me semble que ce n’est pas pour ce bonheur-là que je suis née...
— Ainsi, mon enfant, vous allez nous quitter ?
— Avec bien du regret, madame; mais vous le voyez,
ma mère désire que je revienne auprès d’elle, et, ce désir, je le partage... , - a ...
— Votre résolution est prise ?
— Oh I madame, irrévocablement prise.
Ceci fut dit avec une douceur extrême, mais en même temps avec un air de décision sans réplique. La supérieure n’insista pas, — quoiqu’elle se sentit triste du départ de cette jeune Jille si déduisante laquelle elle s était attachée depuis quelques heures. „. . ... • .
— Alors mon enfant, — reprit-elle, il ne me reste qu’à vous remettre les vingt mille livres qui vous auraient servi de dot, si vous étiez devenue l’épouse du Seigneur.
St elle présenta à Nanette le petit coffret rempli d’or dont nous avons déjà parlé. Ce coffret était lourd, — Eustache 6’en chargea. Les visiteurs prirent congé de la religieuse, qui ne voulut point se séparer de Nanette sans l’avoir embrassée tendrement.
— Qui sait, mon enfant, — lui dit-elle, peut-être nous reviendrez-vous un jour.
— Je ne le crois pas, madame, — répondit Nanette en souriant; — mais jamais je n’oublierai la bonté touchante avec laquelle vous m’avez accueillie.
A la porte du couvent le bon curé se sépara de ses paroissiens, pour aller faire une visite à son confrère, le curé de Saint-Eustache. Marie-Jeanne, Nanette, Eustache et Rosette remontèrent dans le fiacre, qui les ramena rue Aubry-le-Boucher. Toutes les courses, toutes les démarches que nous venons de raconter avaient pris du temps. Les divers membres de la famille Lollier étaient rassemblés et s’étonnaient fort de l’absence prolongée de Marie-Jeanne, — absence dont personne ne savait la cause. Les voisins avaient bien raconté à André Lollier que la poissarde, sor fils et sa belle-fille étaient montés ensemble dans un fiacre, et ce fait seul, si en dehors des habitudes économiques de la digne mère de famille, fournissait matière à des conjectures sans nombre, dont aucune Rapprochait de la vérité. Qu’on juge de ce qui se passa dans tous les esprits et dans tous les cœurs, quand on vit Nanette descendre de voiture h la porte de la maison. Les larmes et les embrassements recommencèrent, et cette scène touchante dura jusqu’au soir. Le lendemain matin, Marie-Jeanne n’alla point à la Halle comme de coutume, Elle voulait consacrer cefte jouroéî
tout entière à sa fille, — elle ne pouvait se rassasier du bonheur de la voir, et puis, disons-le, son projet était de l’interroger sur le passé, bien convaincue que ce que Nanette avait voulu taire à la supérieure du couvent des Carmélites, elle le lui dirait, à elle. En conséquence, elle ne tarda point beaucoup à entrer en matière. Mais, dès les premiers mots, Nanette l’arrêta.
— Ma bonne mère, — lui dit-elle avec une fermeté qui imposa à Marie-Jeanne une sorte de respect, — ne m’interrogez pas, je vous en supplie, car je ne pourrais pas vous répondre... — Vous savez si je vous aime, et si, volontairement, je vous causerais un chagrin quelconque. .. mais, j’ai juré, — juré sur ma part de Paradis , vous m’entendez, ma mère, de ne jamais révéler le secret des trois années qui viennent de s’écouler... — Tout ce que je puis vous dire, c’est que votre Nanette bien-aimée ne fut jamais coupable, et que sa conscience est aussi pure que lè jour où elle a été séparée de vous. ..
En face de cette déclaration, — en face du serment dont parlait la jeune fille, — Marie-Jeanne, à son grand regret, fut obligée d’imposer silence à sa curiosité, et les investigations en restèrent là,
Quelques jours s’écoulèrent. André Lollier et Marié* Jeanne causaient souvent ensemble de leur désir de donner à Nanette une profession qui, jointe aux vingt mille-livreS dont la source était inconnue, en ftt le plus brillant parti du quart.er des Halles. Marie- Jeanne se reprenait à choyer sort ancien projet d’associer sa fille à son commerce et d’en
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faire une grosse marchande de marée. Mais la poissarde ne savait comment s’y prendre pour confier à Nanette ses désirs et ses espérances. C’est qu’en effet, pendapt son absence de la maison paternelle, la jeune fille avait pris un aplomb singulier, et sa fermeté, douce mais énergique, inspirait à ses parents une très-grande considération pour elle. Cependant, un soir la poissarde se décida à parler et fit étinceler aux yeux de sa fille ilhe existence émaillée de raies, de pliés, de limandes, de barbues et de turbots. Nanette i’écouta en souriant et la laissa dire jusqu’au bout.
— Eh bien? demanda Marie-Jeanne quand elle eut achevé.
— Eh bien ! ma mère, — répondit la jeune fille, — j’ai senti comme vous la nécessité d’une occupation.. . et j’en ai choisi une d’accord avec mes goûts...
— Ah! tu as choisi?...
— Oui, ma mère.
— Ét c’est ?
— Vous vendez du poisson, — reprit Nanette, moi j’aime les fleurs... et j’en veux vendre... — VOUS êtes marchande de marée, — je serai bouquetière.
ÏII
La bouquetière du Palais-Royal.
La mère Lollier recula d’un pâs, — elle laissa tomber ses bras long de son corps ; — ses traits prirent une expression de stupeur et d’épouvante, et elle répéta, comme quelqu’un qui croit avoir mal entendu ;
— Bouquetière! - > i
Oui, nia mère, — répondit Nanette en souriant, j
— Mais tu n’y penses pas !
— J’y pense, au contraire, et depuis longtemps.
— Bouquetière !... ça n’est pas un état ça!...
— Et, pourquoi donc?
— Des fleurs, ça n’est pas une marchandise !...
— Mais si, ma mère, et une charmante... et qui se vend, dit-on, fort cher...
— Bouquetière!... — Mais c’est un métier de fàinéanle!
— Pas plus que de vendre des harengs et des homards, ce me se'mble.
— Les bouquetières sont des malheureuses!... des mauvaises créatures !. .. des dévergondées !
— Je prouverai qu’on peut être bouquetière et honnête fille.
— On te méprisera!...
— Je saurai me faire respecter.
— Tout le monde parlera de toi dans Paris !...
— Je l’espère bien, car, plus on parlera de moi, plus on m’achètera de bouquets.
— Les hommes te courront après !
— Rapportez -vous-en à moi pour les tenir à distance.
— On se croit tout permis avec une bouquetière!...
— ■ On ne se permettra rien avec moi, comptez-y bien
— Ce serait un déshonneur pour notre famille!...
— Vous voulez dire une illustration.
— Renonce à ce projet, mon enfant!...
— Impossible, ma mère, j’y tiens trop.
— Ton père et moi, nous n’y consentirons jamais!. 7.’ Nan^tte ne répondit rien — mais un demi-sourire qui se
dessina sur ses lèvres prouva qu’elle ne s’inquiétait point outre mesure de celte résistance. Et Nanette avait raison.
« Ce que femme veut, Dieu le veut ! * — dit un vieux proverbe, qui ne nous parait pas le moins du monde entaché de
paradoxe. Peu à peu l’opposition paternelle et maternelle faiblit devant la persistance de la jeune fille. Et, enfin, un beau matin, la mère Lollier, vaincue, donna son consentement (de mauvaise grâce, il est vrai) — mais elle le- donna. Dès le lendemain, Nanelte, triomphante, s’occupa des préparatifs indispensables pour son nouvel état, et, la semaine ne s’était point écoulée, que la nouvelle bouquetière faisait sou entrée triomphale dans le jardin du Palais-Royal, qu’elle avait choisi pour son quartier-général comme étant le lieu de rendez-vous habituel des jolies femmes et des jeunes gens à la mode. Le soir même, ainsi que l’avait prédit Marie- Jeanne, il n’était question, dans Paris, que de la bouquetière du Palais-Royal. Mais aussi, quelle bouquetière!... Nous connaissons la beauté sans pareille de la jeune fille — aussi n’en parlerons-nous point — mais il importe de dire quelques mots de son costume, afin d’expliquer mieux l’engoùment général. Rien n’était moins simple et plus théâtral que sa toilette, mais 'en même temps rien n’était plus gracieux. Une double jupe de gaze transparente était relevée, de distance en distance, par des nœuds de rubans roses, sur une courte jupe de soie, à larges raies alternativement blanches et cerises. Des dentelles de la plus grande valeur — véritable point de Venise enrichissaient le corsage, en étoffe pareille, et légèremeut échancré. Autour de son cou, plus blanc que la neige, un ruban de velours noir soutenait une petite croix d’or. Ses beaux bras roses sortaient, depuis le coude, d’un flot de dentelle, et des bracelets de velours noir serraient l’attache délicate de ses poignets. Des petits souliers de satin noir, à hauts talons', enfermaient ce pisd cambré et charmant dont nous avons dit plus haut que Gendrilion aurait été jalouse. Des bas de soie, d’une miraculeuse finesse de tissu, dessinaient la naissance d’une jambe de Diane chasseresse, avec laquelle une bouquetière devait faire for-
tüne. Enfin la corbeille qui contenait ses bouquets — sorte de conque dorée, doublée de soie blanche, était soutenue par un ruban d’argent qui serrait la taille souple delà jeune fille. Si nos lecteurs ne s’en rapportent point à nous pour la description de ce costume, nous les renverrons ù une curieuse estampe qui porte le millésime de 1758, et représente dans ses atours, la belle bouquetière du Palais- Roy al. Ce n’est pas tout. Deux grands valets de pied, en livrée de fantaisie, suivaient Nanetle à une distance de dix ou douze pas, et, tounis de véritables gerbes de fleurs, ils lui fournissaient des bouquets de rechange, quand sa conque dorée était vide. En fallait-il autant pour attirer sur la jolie fille l’attention universelle? Non! cent fois non!... — la moitié — la centième partie aurait suffi!... Donc, on parla de Nanetle à Paris et a Versailles — on s’occupa d’elle à la ville et à la cour — son Dora revint dans tous les entretiens — c’était à qui voudrait la voir, et orner sa ceinture ou sa boutonnière de Quelques fleurs arrangées par sa blanche main. Trènté seigneurs de la coür— tout au moins — des plus jeunes, des plus riches, — de ceux qui passaient pour ne jamais rencontrer de cruelles, se mirettt sur les rangs pour devenir les Protecteurs de la jeune fille, et la mettre dans le monde, comme on disait à cètte époque. On lUi offrait des diamants — des équipages ■>— des hôtels. Elle refusa tout et elle éconduisit tous les {soupirants, sans que l’un d’eux se trouvât, en quoi que ce feoit, plus favorisé que les ëülres. Nanetle, toujours gaie — toujoùrs leste — doucement railleuse — spirituelle à la fois comme un ange et comme un démon, se maintenait sur un pied de réserve tel que la malignité même ne trouvait pas moyen de mordre sur son compte. Chacun savait que Nahette était iin miracle de beauté. Quand on apprit, à n’en pouvoir doiiter, qu’elle était en même temps un miracle de vêrtu, le bruit qui se faisait autour de son nom augmenta. La
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jeune fille ne pouvait littéralement plus suffire à la vente de ses bouquets. En échange des humbles fleurs que sa jolie main offrait avec tant de grâce, elle recevait plus de louis et de doubles louis que de pièces de douze sous. Les dames de la plus haute qualité — les femmes de la cour, telles que lés princesse de Lorraine, de Rohan, de Bouillon, ne dédaignaient point de venir causer pendant quelques minutes avec la bouquetière. Elles mettaient à leur corsage les œillets, les roses, les violettes que Nanette les priait d’accepter et qu’elles ne lui payaient point. Mais, en échange, on apportait, de la part de ces dames, au logis de la rue Aubryle-Boucher, des bijoux, des dentelles, des pièces d’étoffe et d’argenterie. Les bénéfices quotidiens de Nanette étaient à tel point fabuleux que nous n’oserions point ici en Rapporter lé chiffre, dans la crainte d’étre soupçonné d’exagération et de mensonge. La bonne Marie-Jeanne — avouons-le — s’était complètement réconciliée avec ce métier de bouquetière qu'elle envisageait, dans l’origine, de si mauvais œil. Elle voyait sa fille sür le grând chemin d’une rapide fortune, sans que sa réputation en reçut l’ombre d’une taphe — elle voyait, dans l’avenir, ses autres enfants établis, dotés par leur sœur..; — et cé mirage était bien séduisant pour son . coeur de mère.
“ Allons, — disait-elle de temps en temps à son mari, — la petite avait raison!... — Décidément c’t’ enfant-lâ a plus d’esprit que hbus!...
André approuvait sans conteste.
Cependant, au milieu de cette foule de jeunes gens, — lés plus beaux et les plus galants du royaume, — qui se prëSsaienl sans cesse autour d’elle, et la courtisaient quoique sans espoir, Nanette n’avait-elle donc remarqué per-
sonne? Si nous le disions, on ne nous croirait pas, et, franchement, on aurait raison. Oui, Nanette était jeune, — Nanette avait un cœur, — et ce cœur avait parlé. La bouquetière avait remarqué quelqu’un. Mais qui? Le plus brillant, sans doute, de tous ces seigneurs? Oh! non. Combien ils connaîtraient mal l’héroïne de ce livre, ceux qui pourraient supposer cela!... L’inconnu auquel était échu, sans qu’il s’en doutât, ce bonheur insigne d’éveiller pour la première fois le cœur pur et chaste de la perle des bouquetières, était un jeune homme de vingt-deux ou vingt-trois ans, tout au plus. Ce jeune homme était grand et mince, et toujours vêtu avec la plus extrême simplicité. Les traits beaux et parfaitement réguliers de son visage décelaient, à ne s’y pouvoir méprendre, l’héritier d’une grande race ; — mais la pâleur de ce visage, l’expression mélancolique de ses grands yeux noirs, témoignaient d’une tristesse profonde et peut-être incurable. Jamais ce jeune homme ne se mêlait à la foule, qu’il semblait même éviter avec soin. Rarement il se montrait dans le jardin du Palais-Royal aux heures où ce jardin se trouvait encombré d’une cohue brillante. Tous les matins, au contraire, il arrivait de bonne heure et va peu avant Nanette, qu’il semblait attendre. Aussitôt qu’apparaissait la jeune fille avec ses fleurs, il s’approchait d’elle,
— il prenait dans la corbeille le plus modeste des bouquets,
— le payait douze sous, — regardait Nanette pendant un instant, mais sans jamais lui adresser la parole, — puis saluait, s’éloignait lentement, et on ne le revoyait plus que le lendemain à la même heure que la veille. Durant un laps de plusieurs mois, il ne manqua que deux fois à cette habitude de chaque matin. Nanette, en ne le voyant pas, se sentit soucieuse, — chagrine ; — il lui sembla que son cœur était ippressè, — que le ciel était moins pur, le soleil moins Drillant, — qu’enfin il lui manquait quelque chose. Ces
jours-là, les courtisans attitrés de la bouquetière ne reconnurent pas leur idole. Mais, le lendemain, le jeune homme revenait.,— et, avec sa présence, la gaîté renaissait dans le cœur et sur le visage de Nanette. C’est alors que la jeune fille comprit qu'elle aimait cet incopnu au visage pale et au regard triste.
. *• ils
Un nom.
Tout ce qu’elle possédait, Nanette l’aurait donné de grand cœur pour savoir ce qu’était ce jeune homme, — pour connaître seulement son nom. Mais comment s'y prendre pour arriver à satisfaire cette dévorante curiosité? Sans doute, rien n’était plus facile que d’interroger à ce sujet l’une des mille personnes qui, chaque jour, lui venaient acheter des fleurs et débiter des madrigaux pillés dans les galantes poésies du chevalier Dorât. Elle n’aurait point hésité à le faire, si l’inconnu n’avait été pour elle qu’un indifférent comme tous les autres. Mais, nous le répétons, Nanette aimait, et, avec la pudeur instinctive d’un naissant amour, il lui semblait que sa première question trahirait son secret. Vingt fois, cependant, la jeune fille eut cette question sur les lèvres, mais alors elle rougissait, balbutiait, et finissait par se taire sans avoir parlé. Celui qui la préoccupait ainsi était noble, il n’y avait pas à en douter. — La distinction de son visage et de sa tournure en faisaient foi, et, d’ailleurs, il portait l’épée et les talons rouges. Il était noble,' — mais il était pauvre, — car, à la poignée d’argent de son épée, il n’y avait pas de nœud de ruban, — et pas de dentelles à sa cravate. Enfin les incertitudes de Nanette eurent un terme.
L’inconnu vint un jour au Palais-Royal plus tard que de coutume. Il prit silencieusement l’un des bouquets que la jeune fille lui présentait d’une main tremblante. — Comme toujours il le paya d’une pièce de douze sous, et il s’éloigna. Oh J combien elle semblait précieuse à Nanetl^t cette obole du pauvre 1... cette humble pièce d’argent qu’elle n’aurait point échangée contre des poignées de doubles louis ! Nanette le suivait d’un regard attendri, quand elle le vit, de loin, abordé par deux jeunes gens qui lui serrèrent la main et s’arrêtèrent pour causer avec lui pendant quelques secondes. Ces jeunes gens brillaient au premier rang des adorateurs les plus assidus de la bouquetière. C’étaient le comte de La Châtre, et l’élégant marquis de Louvois. Aussitôt que l’incoqnu les eut quitté, Nanette se rapprocha d’eux vivement et écouta. Voici ce qu’elle entendit :
— En vérité, — disait M. de Louvois à son compagnon,. — ce pauvre Pierre devient fou !...
— El pourquoi? — demanda le comte de La Châtre.
— - Comment, pourquoi? — mais il perd la plus magnifique occasion de faire sa fortune...
— Et laquelle?
— Il refuse d’aller à la cour!... — Sais-tu bien qu’hier le roi daignait demander pourquoi on ne je voyait jamais ji Versailles!...
— Ah! vraiment?.,. , ....
— Mon Dieu, oui. — Eh bien, je lui répète ce propos de Sa Majesté, et, au lieu d’y voir le témoignage d’une faveur inouïe, exborbitanle, et d’en perdre la tête de joie, Pierre ne semble pas y prêter la moindre attention... — à son fige, il vit comme un ours!... il s’enterre!... il se séquestie !... — il se sépare de nous autres! C’est un garçqa perdu!..»
LA PERLE Dû PALAIS-DOTAL. 07
— Eh ! pardieu ! — répliqua le comte de La Châtre, — tu as raison, mais il n’a pas tort !...
— Que veux-tu dire?
— Je veux dire que Pierre a de bonnes raisons pour vivre comme il vit...
— De bonnes raisons? c’est impossible!
„ — Les meilleures du monde!... — Comment diable ferait-il pour frayer avec nous, je te prie? — où prendrait-il de l’argent pour soutenir un train comme le nôtre?...
— Ah ! çà, est-il donc vrai qu’il soit pauvre?
— Si c’est vrai? — mais rien n’est plus certain!..,'
— On le disait, je ne le croyais pas. — Son père avait une belle fortune. ..
— Oui, mais cette fortune a disparu sans qu’il soit possible de savoir ce qu’elle était devenue...
— Comment donc?
— Quand le vieux prince est mort, — 11 y a de cela quelques mois, -— on n’a plus rien trouvé. — Les terres avaient été vendues, — l’hôtel de Paris hypothéqué et sur hypothéqué!... — quant aux capitaux, pas trace!... — où avaient passé tous ces fonds, plus d’un million ? — on n’en sait rien, et personne ne peut le deviner... — - Bref, Pierre, qui la veille au soir pouvait se croire riche, s’est réveillé le lendemain matin à peu près aussi pauvre que Job...
— Quel dommage ! — fit M. de Louvois, — un si joli garçon!... --
— Et un si grand seigneur ! — reprit La Châtre, — car, en fin de compte, il est parent de la famille royale, tout bonnement!...
— Le roi traite mal ses parents! — il se devrait à luimême de faire à Pierre une grosse pension...
• — Il le devrait, mais il ne le fera pas.
— Alors, pierrq^’a qu’un parti h prendre. .
— Lequel?
— C’est de se marier. — La dot de sa femme le remettra à flot.
— Se marier — c’est bien difficile.., pour ne pas dire impossible...
— Pourquoi donc ?
—Quand on porte son nom, — quand on descend en ligne directe de Josselin I' r et des empereurs de Constantinople, on ne peut pas se contenter d’une simple fille de noblesse... — il faudrait à Pierre une princesse, tout au moins, — et elles sont rares... Qui diable veux-tu qu’il épouse?... un Courtenay !...
Ces paroles terminèrent l’entretien des deux jeunes gens, dont Nanette n’avait pas perdu un seul mot. Le nom qui venait d’être prononcé produisit sur la bouquetière un effet étrange et subit.
— Un Courtenay ! — répéta-t-elle tout bas, — en appuyant la main sur son cœur.;
Puis elle pâlit, — chancela, — et elle serait certainement tombée à la renverse si elle ne s’était adossée, pour se soutenir au tronc d’un arbre auprès duquel elle se trouvait. MM. de Louvois et de La Châtre s’aperçurent du malaise de la jeune fille. . < ,
— Mou Dieu ! charmante Nanette, — s’écria le marquis en courant à elle, — qu’avez-vous î... les roses de vos joues s’effacent.,. — êtes-vous souffraute?... — que pou vous -nous pour vous soulager?...
Nanette s’efforça de sourire, — mais ce sourire était pénible et contraint.
— Merci, monsieur le marquis, — répondit-elle, — merci de votre intérêt... ce que je viens d’éprouver n’est rien...— un peu de malaise qui, je le sens, se dissipe déjà...
En effet, des nuances plus vives revenaient colorer son teint un instant pâli.
— Divine bouquetière, — dit à son tour le comte de La
Châtre, — peut-être, puisque vous voilà un peu souffrante et fatiguée, songez-vous à quitter, pour aujourd’hui, le Palais- Royal... — mon carrosse est à deux pas... oserais-je vous demander la permission de le mettre à vos ordres pour vous ramener chez vous. '
— Merci, monsieur le comte, — répliqua de nouveau la jeune fille, — ition malaise est maintenant complètement disparu et je ne rentrerai pas plus tôt qu’à l’ordinaire.
Nanette, en parlant ainsi, ne disait point la vérité. A peine MM. de Louvois et de La Châtre l’eurent-ils quittée, après l’avoir pendant un grand quart d’heure accablée de galanteries fades, qu’elle remit sa corbeille à l’un des valets de pied qui ne la quittaient jamais, et qu’elle reprit le chemin du logis de ses parents. Depuis quelques semaines, la famille Lollier n’habitait plus la rue Aubry -le- Boucher. Nanette avait pensé que le misérable logement dont nous avons fait ailleurs la description, s’accordait mal avec sa nouvelle et brillante fortune. En conséquence elle avait loué tout le premier étage d’une vaste maison de la rue Saint-Honoré, non loin du Palais-Royal. Ce jour-là, — nous l’avons dit, — la jeune fille rentra beaucoup plus tôt que de coutume. Elle s’enferma dans son boudoir et se laissa tomber sur une chaise. Pendant le trajet, depuis le Palais-Royal jusqu’à la rue Saint-Honoré, Nanette s’était efforcée de commander à son émotion et elle en était venue à bout. Mais, une fois chez elle, c’est-à-dire eu liberté, sans témoins,'* 1 — cette émotion la déborda. La jeune fille appuya sur ses deux mains son charmant visage, redevenu pâle, comme celui d’une morte. Quelques sanglots, tumultueux et pour ainsi dire
convulsifs, moulèrent de son cœur à. ses lèvres, et, ren-
versant sa tête en arrière, elle se mit à pleurer à Chauaes larmes. .
. Jean de Courtenay. '
D’étrangesrcirconstances avaient accompagné la naissance et les premières années de la vie de ce jeune prince, Pierre de Courtenay, qui vient de faire, dans les pages précédentes, son entrée en scène. Nous allons mettre sous les yeux de nos lecteurs des faits bizarres, qui, s’ils n’étaient de tout point vrais, et si nous ne pouvions citer nos auteurs et les sources où nous puisons, feraient honneur, ce nous semble, à notre imagination de romancier. Mais, encore une fois, nous ne sommes ici que chroniqueur.
Vers l’année mil sept cent vingt-huit, — c’est-à-dire trente ans environ avant l’époque où se passent les événements que nous racontons, — Jean de Courtenay, dernier rejeton en ligne droite de la descendance des empereurs de Constant tinople, faisait une fort grande figure à la cour, quoique en mil six cent trois, sous le règne du bon roi Henri IV, les princes de sa maison eussent vainement présenté leurs titre» pour se faire reconnaître princes du sang. Jean de Courtenay, en des circonstances qu’il est inutile de rapporter ici, s’attira la^isgrâcedu roi qui l’exila dans ses terres du Berry,' Les Courtenay possédaient dans cette province, au milieu des forêts immenses, le magnifique château de Sussy. Ils avaient en outre, ù Paris, un fort bel hôtel, lue Payenoe.
tÀ MRlE DD $ALAlS-R0tÀL. Î*M '
jean dé Côtirienay, aii moment de son exil, atteignait sa quarantième année, et la vie dissolue et libertine qu’il avait tnenéë jusqu’alors avait singulièrement affaibli son organisation vigoureuse. Un des traits principaux de son caractère était une profonde et invincible' répugnance pour le mariage, — répugnance dont personne n’avait jamais pu triompher. Vainement on l’avait sollicité à vingt reprises différentes de né point laisser s’éteindre avec lui ce grand nom dé Colirtenay, — il avait répondu à toutes les propositions fo’àlliàhce par les refus les plus formels. Le seul proche patent de Jean de Courtenay était le duc de B. — dont nous nè pdiivons écrire ici le nom en toutes lettres, car aujourd’hui encore il existe des descendants de cette famille. Le ttùc de B. — fort grand seigneur et fort bien en cour, mais Hdmme d’une immoralité et d’une dépravation profondes, regardait comme assuré pour lui l’héritage de Jean de Courtenay, et, quoiqu’il fut à peu de choses près du même âge que ce dernier, la santé délabrée de son parent lui faisait proire que l’héritage ne se ferait pas longtemps attendre. Jean de Courtenay, en arrivant dans son château de Sussy, Situé, comme nous l’avons dit, au milieu des bois, et dont Une lettre de cachet lui imposait le séjour, se livra d’abord but accès d’un désespoir sombre et profond. Après cette Vie débauchée dont il avait l’habitude et qui était devenue pour Itii un besoin impérieux, l’existence solitaire, au fond / d’une province et d’un vieux castel, lui semblait insoutenable. Les projets les plus extravagants traversaient son esprit. Il songeait à retourner à Paris incognito et à brûler la cervelle au roi qui l’avait exilé. Il voulait se tuer luirmême,
— - ou bien vendre ses propriétés et quitter la F.ance. Ces Résolutions folles ne tinrent pas contre quelques jours de réflexion. Jean de Courtenay s’apaisa, peu à peu, et se dit que, somme toute, il ne serait point prodigieusement à plaindre
de mener pendant quelques années l’existence d’un gentilhomme campagnard. Une fois son parti pris, et bien pris, il s’arrangea de façon à ce que cette existence fut aussi douce que possible^ Comme tous les grands seigneurs de son époque, Jean de Courtenay était chasseur. Il monta ses^écuries et ses chenils. — Il eut d’excellents piqueurs, d&„ limiers sans pareils, enfin les meilleurs équipages de la province. Chaque jour, alors, on entendit les échos des bois séculaires de Sussy, répéter les clameurs de la meute et les sons prolongés de la trompe. Jean de Courtenay retrouvait les véritables instincts de sa nature primitive. Il n’était plus le maître impérieux et dur, parfois même cruel, devant lequel il fallait plier ou rompre. 11 se faisait chérir de ses vassaux, adorer de ses serviteurs, et sa charité ingénieuse ne laissait pas, sur toute l’étendue de ses terres, une infortune non soulagée.
Ce n’est pas tout. Un beau matin le prince s’aperçut qua son intendant le volait impudemment. Il le chassa et n’en prit pas d’autre. A partir de ce moment, les moindres détails de l’administration de ses domaines acquirent pour lui un intérêt prodigieux. Il voulut se rendre compte de tout par lui-même. Il s’occupa en personne des défrichements et des améliorations agricoles qu’il entreprenait. — Enfin il ne crut pas déroger en allant lui-même aux foires et aux marchés, pour y surveiller, comme un véritable hobereau campagnard, la vente de ses récoltes et de ses troupeaux. Et de fait, jamais le prince Jean de Courtenay ne s’était vu entouré d’une si haute estime, d’une si véritable considération.
— Un homme qui porte mon nom, — disait-il parfois, — ne peut-être que roi, — soldat, — ou laboureur. — Il n’y a pas de trône vacant. — Je ne puis tirer mon épée hors du fourreau. Je me fais donc laboureur, et i’en suis fier!...
jS.
Au bout d’une année passée ainsi, nous croyons pouvoir affirmer que si le roi avait rappelé Jean de Courtenay à la cour, — Jean de Courtenay aurait refusé de quitter ses terres. Au milieu de ce changement si complet, physique et moral, une seule chose avait subsisté. C’était cette profonde horreur pour le mariage que nous avons déjà signalée. Le duc de B*** avait appris, non sans chagrin, l’invraisemblable et complet retour à la santé de son parent. Mais comme on lui avait affirmé, en même temps, que Jean de Courtenay persévérait, plus que jamais, dans ses projets de célibat, — il avait accepté le retard présumable de la succession comme une chose contrariante, mais sans conséquences bien fâcheuses. Une fois par an, — à l’époque des grandes chasses d’automne, — le duc de B*** venait passer une semaine à Sussy, et il affermissait de son mieux la résolution que Jean avait prise de vivre et de mourir garçon.
Quelques années s’étaient écoulées depuis l’heureuse époque où l’ex-convive des soupers libertins du régent était devenu un gentilhomme chasseur et fermier. Grâce à l’administration habile et éclairée du prince, les revenus de la terre de Sussy avaient augmenté de plus d’un tiers, et de nombreuses améliorations restaient à faire. Chaque année, une grande foire était tenue à La Châtre, petite ville située, comme on sait, entre Guéret et Châteauroux. La Châtre se trouvait à cinq ou six lieues de Sussy, et c’est là que le prince faisait vendre la plus grande partie du produit de «es domaines. La foire en question avait Heu vers le millieu du mois de septembre. Cette année-là, le prince Jean envoyait sur le marché un nombreux troupeau de moutons, — vingt paires de bœutfs ? — plusieurs génisses ? — de jeune? clievau*
de trois ans, et mille sacs de blé. Le produit de ces diverses ventes devait représenter une somme d’au moins quinze à vingt mille livres. Le prince avait, en outre à ^oucher, chez un notaire de La Châtre, une somme non moins importante. Dès le matin du jour de la foire, Jean de Courlenay se mit en route, monté sur un excellent cheval de race, et suivi de deux grands laquais, aussi bien montés que lui. Tous les trois portaient des pistolets chargés dans les fontes de leur selle. Les troupeaux et les sacs de blé avaient dû arriver la veille au soir. De Sussy à La Châtre, le chemin, serpentant au milieu de grands bois, était étroit, mal entretenu, — plein de ravins et coupé de fondrières. Mais le prince avait l'habitude de ces routes difficiles et ne s’effrayait pas pour si peu. A mi-chemin, à peu près, du haut d’une petite éminence, on apercevait, ou plutôt on devinait, sur la gauche, à travers des rideaux de grands arbres, un château en mauvais état et tout démantelé. Ce château, bâti un siècle auparavant avec les débris d’une antique demeure seigneuriale, appartenait à un gentilhomme pauvre, mais de vieille race, qui se nommait le comte de Pessac. Ce seigneur, dont les revenus étaient insuffisants poür lui permettre d’entretenir sa demeure en bon état et de mener le train d’un homtne de sa condition, jouissait dans le pays d’une réputation au moins douteuse. De méchants bruits couraient sur son compte. Non pas cependant qu’on articulât contre lui des faits positifs, mais il était craiut et haï tout à la fois.
Sans doute, cette déconsidération universelle provenait en gradue partie de ses relations quasi-intimes avec deux hommes d’une classe bien au-dessous de la sienne, et notoirement tarés et diffamés. L’un de ces hommes prêtait sur gage et faisait l’usure avec les paysans. L’autre avait été iraduit en justice comme faux mounayeur, — et acquitté, faute de preuves suffisantes; mais sa réputation, à crt
égard, n’en était pas moins établie. L’usurier avait nom Jacütué. Le taux monnayeur s’appelait Combon
La foire de la Châtre.
Arrivé au sommet de cette éminence dont nous parlions il n’y a qu’un instant, M. de Courtenay ralentit le pas de son cheval, se retourna sur sa selle, et fit un signe. Aussitôt l‘un des valets, qui le suivaient à une distance convenable» mit sa monture au grand trot, et rejoignit son maître.
— Picard, — lui dit ce dernier, — le comte de Pessac est-il toujours dans le pays?
— Toujours, monseigneur.
— Que dit-on de lui, maintenant?
*- ftien de bon, monseigneur.
— Mais encore?...
— On prétend que s’il ne fait pas grand mal, ce n’ëst pas l’envie qui lui en manque, mais c’est tout bonnement qu’il a peur des gens du roi. — On assure que Jacoraé, le maltotiér de la Châtre, et Combons, le faux monnayeur de Saintaine, ne bougent de chez lui, et qu’ils sont ensemble comme les trois doigts de la main. On affirme enfin qu’il doit à Dieu et au diable, qu’avant la fin de l’année, ce qui lui reste de son château et de ses domaines, sera vendu pour payer ses créanciers, et qu’âlors il en sera réduit, pour Vivre, à attendre les pssants au coin d’un bois.,.
— Mais, tout cela est-il bien vrai?
— Dam! monseigneur, je répète ce qu’on dit dans ia pays...
Qui sait?... — murmura Jean de Courtenay à demi»
voix, et se parlant à lui-même — peut-être y a-t-il dans toutes ces rumeurs beaucoup de calomnie... — pour ma part j’ai peine à croire qu’un homme de noblesse ait pu tomber si bas !... — Pourquoi ce gentilhomme, s’il est dans le malheur, ^e s’adresse-t-il point à moi?... — Je viendrais de grand cœur à son aide...
Après avoir prononcé ces quelques mots, le prince garda le silence. Picard, voyant que son maître ne lui parlait plus, retourna rejoindre à l’arrière-garde son compagnon Lorrain. Jean de Courtenay mit son cheval à une allure rapide et, en moins d’une heure, il l’arrêtait dans la cour de rhôtellerie des Trois Fleurs-de-Lis, située sur la piiocipale place de La Châtre. Les deux laquais mirent à l’écurie la monture du prince et les leurs, et le prince se dirigea du côté de la maison du notaire à qui il voulait parler avant le commencement de la foire. Après avoir dessellé et bouchonné les chevaux, et leur «voir donné une abondante provende, les valets sortirent à leur tour pour aller se promener. Or, en ce moment trois hommes achevaient de déjeûner dans une chambre du premier étage, donnant sur la cour. Ces trois hommes étaient le comte de Pessac, Combons et Jacomé. Au bruit des fers des chevaux, retentissant sur le pavé, Jacomé, reposant sur la table un verre plein, qu’il allait porter à ses lèvres, s’était levé et approché de la fenêtre.
— Qui va là? — lui demanda M. de Pessac.
— C’est votre voisin, le prince de Courtenay, monsieur le comte — répondit l’usurier.
— - A-t-il beaucoup de monde avec lui!
— Non — deux laquais, tout simplement. — Quand il vient aux foires, c’est toujours dans un équipage fort modeste...
M. de Pessac se renversa nonchalamment sur le dossier de sa chaise,
— Ma foi — dit-il — je trouve que c’est une honte qu’un grand seigneur comme Jean de Courlenay, et riche comme il l’est, vienne vendre ses bœufs, ses moutons et son blé, ni plus ni moins qu’un fermier Berrichon, et fasse ses affaires lui-même...
— Elles n’en sont pas plus mal faites ! — répliqua Jacomé qui, en sa qualité d’usurier appréciait fort les gens d’ordre — depuis qu’il administre lui-même, le prince a doublé sa fortune...
— C’est possible... et c’est précisément en cela que je trouve qu’il a tort...
— Comment!...
— Un homme de grande qualité, quand il est riche, ne doit pas savoir compter...
— Ainsi, monsieur le comte, si vous étiez millionnaire, vous vous laisseriez voler?
— Si j’étais millionnaire, mon cher Jacomé, je vous prendrais pour intendant... Je crois que c’est tout dire...
A cette réponse ironique, l’usurier salua.
— Toujours est-il, monsieur le comte — dit alors Combons, qui n’avait pas encore parlé — toujours est-il que si vous emportiez aujourd’hui de la foire de La Châtre autant d’argent que le prince de Courtenay en emportera ce soir, vos affaires seraient en un peu meilleure situation et vous ne craindriez plus d’être exproprié d’un jour à l’autre.
M. de Pessac quitta sa pose nonchalante et s’accouda sur la table. Il avala coup sur coup deux rasades d’eau-de-vie.
— Ah çà ! — demanda-t-il ensuite — le prince doit donc toucher aujourd’hui beaucoup d’argent?...
— Mais, une vingtaine de mille livres, tout au moins, en belles pistoles, sonnantes et bien trébuchantes...
— Et, comment savez -vous cela?
7 — J’ai fait causer ce matin un des bouviers qui sont ar-
178 LA PEBLï'Dü PALAIS-ROYAL.
rivés hier au soir avec des troupeaux de moutons, de bœufe, degénisses, de poulains, et des charriots chargés de plus de mille sacs de blé...
— ~<lh ! ah !;.. — fit le comte de Pessac.
— Sans compter — ajouta Jacomé — que lë notaire Pivois doit remettre au prince, dans la journée, une somme de seize ou dix-huit mille livres qui a été payée entre ses mains par plusieurs débiteurs en retard... — je tiens cela de source certaine. ..
— Mais, alors— dit vivement le comte — c’est donc tout près de quarante mille livres que Jean de Coqrtenay aura ce soir dans ses sacoches?
— Tout autant.
— Vous aviez raison, la somme est roqde et vaut la peine, si grand seigneur qu’on soit, de venir à la foire pour la réaliser... — Quarante mille livres ! — en bel et bon or!... ■>— Rien que d’y penser, cela me donne des éblouissements...
— Et à moi! — fit Jacoiné.
— Et li moi donc ! — appuya Combons.
Il y eut un instant de silence, employé par lès trois hommes à remplir leurs verres et à les vider. Puis la conversation recommença. 1
— Ma foi — dit le faux monnayeur tout a coup — je trouve que le prince de Courlenay, s’il retourne aujourd’hui à son château de Sussy, fera un acte de haute imprudence...
— Et pourquoi donc? — demanda le gentilhomme.
— Comment, monsieur le comte, pourquoi?
/ —Oui, pourquoi?
— Parce que la foire ne finira pas avant la, nuit — parce que, d’ici Sussy, il y a six lieues à faire, dans l’obscurité, * par de mauvais chemins, et à travers bois, et que pendant
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ces six lieues, on court le risque d’être attaqué et dévalisé six. cents fois... >
— Bah 1 répliqua le comte — le danger n’existe pas — il n’y a point de voleurs de profession dans le pays...
— Soit, monsieur le comte— mais quand il s’agit de quarante mille livres, c’est-à-dire d’une fortune, que de gens deviendraient voleurs, qui n’en ont pas l’habitude...
— Vous croye? cela, Courbons?
— Je ne crois pas, monsieur le comte, je suis sûr...
— Mais- le prince n’est pas seul.. -il a deux laquais avec loi, ej, sans aucun doute bien armés..*
— Cela fait trois hommes en tout, et, quant aux pistolets, quand pn sait s’y prendre d’avance, on les empêcha d’aboyer...
ae comte de Pessac ne répondit riem H appuya ses deuxcoudes sur la table — cacha sa tête dans ses mains et s’absorba dans une méditation profonde. Pendant ce temps, Ja-y corné et Combons échangeaient des regards significatifs.
Bientôt l’entretien r- un instant interrompu -- reprit entre les trois hommes, et devin tdephis en plus intéressant.
Combons, le faux monnayeur, ne s’était point trompé. — f,a nuit était proche quand le prince de Courteuay eut terminé ses affaires. Ordre avait été donné à i’Uôtelferie de lui préparer à d|ner. Il prit rapidement son repas et fit demander si ses chevaux étaient sellés, ijur la réponse affirmative, il paya libéralement sa dépense et celle de ses gens 'it gagna la cour, les laquais étaient là, tenant les chevaux en main. Tandis que ie prinçe faisait boucler fortement derrière sa selle une petite valise çl.o quir qui contenait , en or, les sommes qu’il avait touchées, un homme s’approcha de lui,
dans l’atlituae la plus humble et le chapeau à la main.' C'était le comte de Pessac. M. de Courtenay le connaissait de vue et lui rendit son salut avecune sorte de bienveillance.
— Monseigneur, — lui dit M. de Pessac, — j’oserai sol-
liciter de vous une faveur à laquelle je sens bien que je u’ai aucun droit... w '
— Parlez, monsieur, — répondit le prince, — et, si ce
que vous voulez me demander est possible, je le ferai volontiers... ‘ >
— Voici la nuit qui vient, — poursuivit le comte ; — j’ai fait vendre aujourd’hui quelques bestiaux et j’ai là, sur moi, une somme, insignifiante pour vous, énorme pour moi... — Les routes, dit-on, ne sont pas sûres; — je n’ai pas de valet et je crains, voyageant ainsi tout seul, d’être attaqué chemin faisant... — Daignez donc me permettre, monseigneur, de me joindre à votre escorte jusqu’à la hauteur de mon humble maison...
— Monsieur, — répondit le prince, — j’accède de grand cœur à votre demande; — mais je ne souffrirai pas qu’un gentilhomme fasse route avec des laquais... — Vous m’accdmpagnerez, s’il vous plaît...
— Ah ! monseigueur... que de bonté! — s’écria M. de Pessac.
— Seulement, — reprit Jean de Courtenay, — hâtezvous, je vous en prie, car, ainsi que vous le disiez tout à l’heure, il se fait tard...
— Mon cheval est tout sellé et tout bridé, monseigneui.
— Mettez-vous donc en selle, et partons. *
Le comte de Pessac courut à l’écurie, — il en ramena sa monture, — bidet de médiocre prix, mais plein de force e) d’ardeur. Il s’élança sur son dos avec la légèreté d’un jeune homme et il suivit M. de Courtenay.
* LA PERLE DU PALAIS-ROYAL. . !8l
VH
Up jamUiomme pauvre.
Lecomte tte Pessac avait environ quarante-cinq ans. Il était de taille moyenne et bien fait, quoiqu’un peu maigre. Il était spirituel, — souple, — insinuant, — et, quand ses intérêts se trouvaient en jeu, d’une merveilleuse habilêlé. Cè fut lui qui, le premier, entama l’entretien,
— Monseigneur, — dit-il, — je ne sais de quelle façon vous remercier de l’honneur que vous voulez bien m’accorder en ce moment...
— Cela ne vaut pas un remerciement, monsieur, — interrompit le prince, — je ne fais que ce que tout gentil* homme ferait k ma place pour un autre gentilhomme...
r— Pardonnez-moi, monseigneur, vous faites plus...
— El en quoi, monsieur?...
— En ce que , monseigneur, il est impossible que les bruits fâcheux qui courent sur mon compte ne soient point arrivés jusqu’à vous...
— Ah ! — murmura M. de Courtenay, fort étonné d'entendre le comte de Pessac faire allusion lui-même à sa mauvaise renommée.
— Oui, monseigneur, — reprit ce dernier, — ces bruits, vous les connaissez, et, en m’admettant ainsi près de vous, vous me réhabilitez en quelque sorte dans cette opinion publique, si fatalement surprise et si injustement prononcée contre moi...
— Ainsi, monsieur, — demanda le prince, — vous savez" ce qui se dit de vous?..;
ti
— Je n’ignore rien, monseigneur... — je suis qu’on me huit et qu’on me craint... — Je sais qn’aulour de moi s< groupent, ainsi que d’insaisissables fantômes, ces vngue3 et Üoltanies accusations, les plus dangereuses de toutes, parce que, comme elles ne formulent rien et ne reposent sur aucune base, on ne peut ni les combattre ni les anéantir... — Je sais qu’on évite ma présence... — qu’une intimité avec moi est compromettante... — qu’on me regarde comme un homme sans probité et sans honneur.. . — Oui, monseigneur, je sais tout cela, et, si je n’avais pas des devoirs sacrés à remplir en ce monde, j’aurais déjà demandé à la mort de me débarrasser d'un fardeau trop lourd, — d’arracher de mon front ensanglanté cette couronne d’épines !„.>.
Tandis que le comte de Pessac parlait ainsi, Jean de Courtenay le regardait avec attention, et se sentait ému de l'expression désolée de son visage, et de l’accent profohd et sincère avec lequel ses paroles étaient prononcées.
— Monsieur, — lui dit-il, — vous valez mieux que votre réputation, — je veux le croire... je n’en doute pas... — Mais, enfin, comment ont pris naissance, — comment se sont propagées ces déplorables rumeurs?... Vous avez donc beaucoup d’ennemis?.,.
— Monseigneur, un mot, un seul mot, vous expliquera tout... ‘
— Et ce moi?...
— Le voici : Pauvreté !...
— Que voulez-vous dire ?
— Je veux dire que je suis pauvre et que de là proviennent toutes les inimitiés qui fondent sur moi... toutes les accusations qui me poursuivent...
— La pauvreté, cependant, n’est pas un vice !
-T- C’est bien pis, monseigpeur, quand on est gentilhomme!... — On a commencé à me mépriser Quand on i
LA PERLE DD PALAIS-ROYAL. (g)
vu que je ne pouvais soutenir noblement mon nom... — J’étais jeune, — je me suis révolté contre le mépris, — j'ai voulu mener un train que mon humble fortune m’interdisait absolument. — Alors, ceux qui me méprisaient auparavant
et que mon luxe humiliait, se sont pris à me haïr, puis,
un jour, il m’a bien fallu retomber dans mon humilité première, — le mépris est revenu, et la haine est restée... —
Je n’avais pas bu, d’ailleurs, la coupe des humiliations et du désespoir jusqu’au fond. — Mes courtes folies avaient épuisé mes ressources, — il me fallut tendre la main à l’emprunt, pour vivre, — quelques bourses s’ouvrirent, — bourses d’usuriers, pour la plupart. — J’eus des créanciers, monseigneur, et des créanciers qui, au bout d’un certain temps, * regardèrent (quoiqu’à tort) l’argent qu’ils m’avaient avancé, comme perdu... — Ceux-là devinrent des ennemis, des ennemis acharnés, farouches, sans pitié, sans merci !... — Ils m’attaquèrent, — ils me diffamèrent, — ils déchirèrent à belles dents ma réputation d’honnête homme, de loyal gentilhomme, et ils laissèrent des lambeaux de cette réputation à tous les buissons des chemins... — C’est ainsi qu’ils se payaient à eux-mêmes les intérêts de leur argent... — Dans quelques mois... dans quelques semaines... dans quelques jours peut-être, le peu qui me reste sera vendu, — je seraichassé de la demeure de mes pères, — je me verrai sans asile et sans pain... — Ces hommes, ces créanciers, ces ennemis, se partageront le prix de mon dernier arpent de terre, de la dernière pierre de mon vieux château... — Je ne leur devrai plus rien... mais je n’en resterai pas moins-, soyez-eu sûr, le comte de Pessac, le gentilhomme sans cerur et sans honneur... — et qui sait si l’on ne m’ac usera pas alors dis voler sur les grands chemins pour vivre!... — Vous voyez, monseigneur, que j’avais raison de vous dire qu’il y a dans ma vie un crime, — un crime dont rien ne
peut absoudre et que rien ne fait pardonner : la paü vreté !...
M. de Pessac se tut. Jean de Courtenay avait des larmes dans les yeux. Il lendit la main à son compagnon et la serre silencieusement.
— Je le savais bien, moi! — pensait-il avec le loyal enthousiasme d’un grand cœur, — je le savais bien qu’on calomniait ce gentilhomme! mais je lui viendrai en aide... et, puisque la Providence semble l’oublier, je me ferai sa providence!...
— Monsieur, — reprit-il ensuite tout haut, d’une voix encore émue, — vous me parliez tout à l’heure, ce me semble, de devoirs sacrés à remplir, qui, malgré vous, vous attachaient à la vie...
— Oui, monseigneur.
— Etes-vous donc marié, monsieur?
— Marié? non, monseigneur. — J« «nis trop bien ce que c’est que la pauvreté, pour imposer à une compagne mon misérable sort...
— Alors, vous n’avez pas d’enfants?
— Pardonnez-moi, monseigneur, — et c’est de cela que je voulais parler, — j’ai un enfant d’adoption, — une orpheline, — une nièce, — la fille de ma sœur, — une bonne et charmante fille de dix-huit ans, qui n’a que mon appui au monde, ci qui, si je mourais, ne pourrait que mourir aussi... El, moi, je l’aime et je veux qu’elle vive...
Sans doute le prince allait interroger encore, lorsque la conversation fut soudainement interrompue par un incident étrange. La cavalcade avait fait environ deux lieues et demie depuis son départ de la Châtre. La nuit était complètement venue, mais une nuit lumineuse, éclairée par le disque argenté de la lune et par des myriades d’étoiles. Sous ceî clartés blanches et indécises, les arbres oui bordaient la
route prenaient des formes fantastiques, et, dans les sombres profondeurs des grands bois, on aurait cru voir se mouvoir lentement des fantômes. Le prince et son compagnon entendirent, à quelque distance en arrière, un hennissement plaintif, puis, immédiatement après, un juron énergique, suivi du bruit d’une lourde chute. Le cheval de l’un des laquais venait de s’abattre. Le prince tourna bride aussitôt et piqua des deux dans la direction de ses valets. Jean de Courtenay aimait ses chevaux, presqu’autant que ses gens, et redoutait les accidents, pour les uns comme pour les autres. Le laquais venait de dégager sa jambe droite, prise sous la selle, et, tirant sa monture par la bride, il s’efforçait de la remettre sur ses jambes. Vains eb forts. Une suprême convulsion agita les membres du noble animal, — puis, à cette convulsion, succéda l’immobilité absolue. Il' était impossible d’en douter, — le cheval était mort.
— Voilà qui est bien étrange ! — s’écria le prince, — cette bête, il y a une heure, se portait à merveille, et main* tenant, la voilà foudroyée î... — quel est donc ce mal in» connu?...
— Une congestion cérébrale, peut-être, — hasarda lo comte de Pessac, j’en ai vu des exemples à peu près semblables...
, — Peut-être, en effet — répliqua Jean de Courtenay — mais, n’importe, c’est étrange...
— Que faire, monseigneur? demanda Picard, qui se trouvait ainsi démonté.
— Mets à ta ceinture, mon pauvre garçon, les pistolets qui sont dans les fontes, et suis-nous à pied... — nous marcherons un peu plus lentement, mais cela ne nous empêchera pas d'arriver... .
LA PERLE Dü PALAIS-ROTH,'
vin
Les empoisonnements?
Le prince de Courtenay n’avait eu que le temps de se remettre en selle, et Picard achevait à peine d’exécuter l’ordre qu’il venait de recevoir, lorsque le cheval de Lorrain, le second valet, donna tout à coup les «ignés d’une agitation extraordinaire. Il se mit à ruer violemment — - à se débattre en hennissant et en écumant. Puis, malgré la fermeté de la main qui le contenait, il partit à un galop furieux, coupé de voiles impétueuses et de soubresauts frénétiques. Cinq minutes de cette course insensée suffirent pour désarçonner le cavalier, qui roula sur le sol comme une masse inerte. Le cheval bondit pendant, quelques pas encore, poussa un nouveau hennissement de douleur et d’agonie, et tomba raide mort. On courut à Lorrain pour le relever. Tout secours était inutile. Le pauvre diable, en tombant, s’était brisé la colonne vertébrale et n’avait pu survivre une seconde à cette horrible chute. Jean de Courtenay, altéré, et le comte de Pessac qui ne semblait ni moins surpris ni moins désolé que le prince, attachèrent leurs chevaux par la bride au tronc d’un jeune arbre et soulevèrent le corps de Lorrain. Aidéa par Picard, ile le portèrent sur j’un des talus gazonnés qui bordaient le chemin, et M. de Courtenay, agenouillé à côté de lui, appuya la main sur le cœur du malheureux domestique, espérant y saisir encore un indice de vie. Mais « cœur ne battait plus.
— Seigneur, mon Dieu! — s’écria le prince — quelle catastrophe horrible et imprévue!... — Je donnerais sans hé-
siter tout l’or que je porte, et le double, et le triple, pour rappeler à la vie ce brave serviteur!...
— C’est affreux!... affreux!... murmura SI de Pessnc.
— Sla rôle s’égare — reprit Jean de Courleneÿ — ce vertige horrible s’emparant coup sur coup et prcsquVri môme temps de ces deux chevaux, me semble un mystère inexplicable!... — Comprenez-vous quelque chose à ce qui se v passe, monsieur le comte?..
— Non, monseigneur, pas pins que vous.
— Nous ne pouvons emporter ce pauvre cadavre — poursuivit !e prince; — je vais mettre mon cheval au galop, * jusqu’à Sussy, et je reviendrai avec du monde, une civière et des flambeaux.
— Désirez vous que je vous accompagne jusqu’au but de votre course, monseigneur? — demanda M. de Pessnc.
— Merci, mille fois — je me reprocherais de vous écarter ainsi de votre chemin.
— Usez de moi sans crainte, monseigneur, je vous en prie.
— Merci de nouveau, monsieur — mais à quoi bon?
Le comte de Pessac n’insista pas. Jean de Courteuay brisa une petite branche d’arbre en deux morceaux qu’il plaça en forme de croix sur la poitriue. de Lorrain. Ensuite il se rapprocha de son cheval. Qu’on juge de ce qu’il éprouva en voyant l’état dans lequel se trouvait cette noble bête. Debout sur ses quatre jambes raidies et écartées, il tremblait violemment, et des frissons convulsifs ridaient sa robe soyeuse et brillante. Une écume épaisse coulait d e sa bouche et de ses naseaux. Evidemment il subissait la première atteinte de ce mal inconnu et terrible qui venait de foudroyer ses deux compagnons.
— Voyez! voyez! — s’écria le prince.
Le coude de Pessac accourut. Les jambes du cheval
ployaient sou? lui. — Il tomba sur le flanc. — Une convulsion suprême agita ses membres et il expira.
— C’est infernal! — murmura le prince; — quelque ma* iéliee du démon se mêle à tout ceci! !
t- Monseigneur — demanda le comte — vous connaissezvous des ennemis?
— Des ennemis, monsieur? — pas un seul ; — je ne fais de mal à personne... et je fais autant de bien que je puis...
— Ce n’est pas toujours uue raison... cherchez encore, monseigneur...
— Personne dans ce pays, je vous le répète, ne peut me haïr ! Mais pourquoi cette question ?
— Parce qu’il est évident pour moi, monseigneur, qu’une substance vénéneuse a été mêlée h l'avoine de vos chevaux... — Maintenant, est-ce au hasard ou à la malveillance qu’on doit attribuer ce fait?.. — Voilà ce que j’ignore et ce que je ne saurais dire.
— Ainsi, monsieur, vous croyez à un empoisonnement?
— Comment expliquer d’une autre façon cette triple catastrophe ?
— C’est vrai — mais votre cheval, monsieur, semble aussi bien portant que possible...
— C’est vrai, monseigneur, et ceja ne sert qu’à m’affermir dans mes conjectures et me faire croire à un empoisonnement prémédité...
— Pourquoi cela, monsieur?
— Mon cheval n’était pas dans la même écurie que les vôtres — mais c’est la même avoine, sortant du même sac, qui leur a été donnée à tous. — Si, donc, les vôtres seuls sont atteints, c’est qu’éviderament on n’en voulait qu’à eux...
— Vous ave? raisop, monsieur., ., — l’empoisonnement
LA, FEALE DD PALAIS-R0ÏAL. 4 8Î
est en effet certain — niais qui a pu s’attaquer ainsi à moi ? — Pourquoi? — Dans quel but?,..
— Je ue puis ni le comprendre, ni le deviner, monseigneur...
Pendant quelques secondes, Jean de Courtenay s’absorba dans une profonde et douloureuse méditation.
— Que faire? — murmura-t-il ensuite à demi-voix — que faire?...
— Oserais-je vous demander ce qui vous préoccupe en ce moment, monseigneur? — hasarda M. de Pessac. %
— Je ne sais comment m'y prendre, monsieur le comte, pour retourner chez moi... à pied, et chargé d’une lourde valise...
— 11 n’y a, ce me semble, monseigneur, qu’une seule chose possible et facile...
— Et c’est, monsieur?..
— C’est , monseigneur, d’accepter l’hospitalité de mon pauvre vieux château en ruines... — Vous y serez bien mal, monseigneur, mais une nuit est si vite passée... — Pendant ce temps, votre valet continuera sa route jusqu’à Sussy — il vous ramènera demain malin des chevaux frais... et, quant au corps inanimé de votre second serviteur, je l’enverrai chercher sans retard et on le déposera dans la chapelle à demi écroulée de mon manoir, jusqu’au moment où un prêtre pourra l’ensevelir en terre sainte,.. — Que dites-vous de mon offre, monseigneur?., elle est faite, croyez-le bien, du plus profond de mon cœur...
Jean de Courtenay hésita pendant un instant. Un vague sentiment de défiance instinctive lui criait de ne point passer la nuit sous le toit de cet homme. Mais, s’il refusait, quel parti prendre et comment sortir de cette situation difficile et, pénible? D'ailleurs, le prince, — nous le savons, — croyait
difficilement au mal. Il chassa donc ses défiances vagues, et , 1 tendant la main au gentilhomme, il lui dit :
— J’accepte, monsieur, l’hospitalité de votre maison, et cela d’aussi bon cœur que vous me l’offrez...
— Vous me rendez bien fier et bien heureux, monsei-
gneur! s’écria le comte de Pessac, — etj.sans les douloureuses circonstances qui vous font mon hôte, je dirais : — bien joyeux!... . • • »
— Nous sommes à une demi-lièue de chez vous, n’est-ce pas?
— A peîfle, monseigneur...
Le prince prit dans ses fontes les pistolets qu’il passa aans la ceinture du couteau de chasse qu’il portait au lieu d’épée, quand il voyageait à cheval. Il déboucla la sacoche remplie d’or, il la jeia sur son épaule gauche, puis se tournant vers M. de Pessac, il lui dit :
— Quand vous voudrez, monsieur... — Me voici prêt à vous suivre.
Et Jean de Courtenay se mit en routé avec le comte. Ce dernier conduisait en main son cheval. Une demi-heure suffit pour amener les deux hommes à cette éminence d’où l’on découvrait, à travers les arbres, les toits du manéir de Pessac. Us prirent un chemin de traverse, sur la droite, et ne tardèrent pas à se trouver en face du château. La lune éclairait de ses lueurs ses constructions décrépites, et permettait d’en distinguer les moindres détails presqu’aussi bien qu’en plein jour. Nous avons dit qu’une partie plus récents de l’édifice avait été reconstruite avec les débris de l'ancienne demeure seigneuriale. Cette construction, lourde et drsgthufeuse, percée de fenêtres irrégulières, et flanquée de deux tourelles, l’une carrée et l’autre ronde, se détachait sur des pans de muraille croulants, entièrement recouverts de Ce manteau sombre et destructeur que le lierre étend sur
les ruines. -- L’ancienne chapelle, — dont la toiture était oflVdrée depuis vin temps immémorial, — • profilait en noir, Su. lu ciel, les vivçs arêtes de son fronton, et ia rosace ciselée à jour de son vitrail gothique. Une belle et large pièce d’eau louchait aux murs. Elle occupait l’espace où se trouvaient jadis les fossés, et elle entourait le château de tous les côtés. On arrivait à la porte d’honneur par un pont de pierre et de bois, sans garde-fou et en assez mauvais état.
L’hospitalité.
j Jean de Conrlenav et M. de Pessac atteignirent le pont de pierre jeté sur la pièce d’eau et conduisant à la porte d’honneur. Sans une faible lueur qu’on voyait briller derrière les vitres de l’une des fenêtres du rez-de chaussée, le château aurait semblé complètement désert. A l’entrée du pont, une petite cloche était suspeudue â un poteau de bois, et servait-à annoncer les visiteurs. Le maître du logis saisit la chaîne de fer qui mettait cette çloclie en brànle, et l'agita violemment. Aussitôt la porte s’ouvrit et un domestique a©courut. Cet homme, d’une physionomie sournoise et d’une laideur peu commune, portait une vieille livrée raccommodée en cent endroits et dont les galons, jadis dorés, n’offraient plus tracs du précieux métal.
— Jean, — lui dit le comte en lui jetant la bride de sa monture, — conduisez mou cheval à l’écurie, et revenez prendre mes ordres.
Le valet obéit sans répondre un seul mot,
— Monseigneur, — fit alors M, de Pessac avec un som»
LA PERLE Dtl PALAIS-ROYAL.
rire un peu contraint, — vous savez déjà que vous accepter l’hospitalité d’un gentilhomme pauvre, et cependant, ce que je vajs vous dire vous semblera peu vraisemblable, car il est des choses dont vous ne pouvez vous faire aucure idée... — • Cethomme, que vous venez de voir, compose, avec une vieille servante attachée à la personne de ma nièce, toute ma maison, — il est mon valet d’écurie, — mon valet de chambre, — mon maître d’hôtel, — mon piqueur, — mon cuisinier, — mon jardinier et mon intendant. — Le pauvre diable cumule!... — et, avec cela, ses gages sont si rarement payés qu'il est incontestable pour moi qu’il me sert par dévouement plus que par intérêt...
— Rien au monde, monsieur, — répliqua le prince, —
ne me semble faire votre éloge plus que ce que vous venez de me dire... — c’est toujours un bon maître et un honnête homme que celui qui inspire un pareil attachement à ses serviteurs... - • . .
Le comte de Pessac s’inclina. Jean de Courtenay et le gentilhomme avaient franchi le pont, et atteignaient les degrés de pierre vermoulus qui donnaient accès dans l’intérieur du vestibule. Au-dessus de la porte se voyait l’écusson des sires de Pessac, — - de gueules à l’épée d'argent, — timbré de la couronne de comte et soutenu par deux chimères flamboyantes. Le comte ouvrit celte porte.
— Monseigneur, — dit-il, -*• passez et soyez le bienveuu dans cette maison.
: — Merci, monsieur, — répondit le prince, — ce m’est un honneur que d’entrer chez un si courtois gentilhomme!...
Aucune lumière n’édairaot le vestibule, l’obscurité était profonde, M. de Pessac fil quelques pas à droite et ouvrit une seconde porte. • v '
— Par ici, monseigneur, — dit-il.
• Jean de Courtenay le suivit et pénétra dans une chambre
carrco, de dimensions imposantes, éclairée doublement par les fîrti.Mjies pétillantes d’un grand feu et par une petite lamiv. placée sur le manteau de la haute cheminée. Une seum ;;<.ismine se trouvait dans celte pièce. C’était une servante, déjà âgée, — vêtue 6 peu près comm» mie paysanne, accroppie au coin du feu, sur une èscabelle basse, et tricotant. Elle tourna la tête eu entendant le bruit que fit la porte eu s’ouvrant, — elle aperçut son maître accompagné d’un inconnu, et elle se leva aussi vile que le lui permettaient ses vieilles jambes.
— Monseigneur, — dit h son hôte le comte de Pessac, — b la fin de septembre ies soirées sont froides, surtout iqi... — approchez-vous de ce feu, je vous en prie...
Et M. de Pessac traîna à l’un des angles de la cheminée un vieux fauteuil gothique, en chêne noirci et à dossier blasoôné. Puis il ajouta :
— Monseigneur, asseyez-vous...
La vieille servante, entendant appeler : monseigneur , l’étranger qui venait d’entrer, ouvrait de grands yeux et le regardait d’un air de stupéfaction comique. Le prince posa sa sacoche pleine d’or sur le manteau de la cheminée et s’assit M. de Pessac jeta lui-même sur le brasier ardent une ' brassée de menu bois, — un tourbillon de flammes joyeuses s’en échappa en pétillant.
'< — Vous aviez raison, monsieur, — dit le prince, — je sens que la nuit est froide et que ce feu fait du bien...
— Prenez-vous quelque chose avant le souper, monseigneur?...
— Je vous remercie mille fois... — je ne me sens aucun appétit, — j’attendrai...
— C’est que, peut-être, nous souperons un peu tard.
—• Tant mieux !... — la triste catastrophe de ce soir, m’a complètement ôté l’appétit. . • .
M. de Pessac se tourna vers la vieille servante, qui demeurait là, droite et immobile, les yeux largement ouverts et les bras ballants.
— Barbe, — lui dit-il, — que faites-vous donc?...
— Rien, monsieur le comte... j’attendais vos ordres...
— Où est voire maîtresse?
— Dans sa chambre, monsieur le comte.
— Depuis quand ?
— • Depuis un instant. — mademoiselle est remontée chex elle quand elle a entendu sonner.
— Ne savait-elle donc pas que c’était moi qui rentrais?
-r Bile n’a rien dit, monsieur le comte.
— Allez prévenir mademoiselle de Tiphaine que monseigneur le prince de Courtenay nous fait l’insigne honneur d’accepter l’ hospitalité, pour cette nuit, dans ma demeure, et priez-la de descendre sans retard.
— Oui, monsieur le comte.
La vieille servante fit une révérence grotesque et sortit.
— Mademoiselle votre nièce s’appelle mademoiselle da Tiphaine? — demanda le prince.
— Oui, monseigneur.
— E.le appartient sans doute à la famille de ce nom, ori» ginaire de Poitou?...
— Oui, monseigneur, — ma sœur, Gabrielle de Pessac, épousa, malgré mes conseils, un cadet de la maison de Tiphaine... r— nous sommes voués à la misère dans notre famille!... — Ange de Tiphaine, ma nièce, fut l’unique fruit If celte union fatale, dénouée par une mort prématurée...
La naissance d’Ange coûta la vie à ma pauvre sœur, et M. de Tiphaiue ne lui survécut que quelques mois.
— Avec le grand nom quelle porte, mademoiselle votre pièce trouvera facilement à se marier... — dit le priuce,
— Jamais, monseigneur J
LA PERLE Dû PA LAIS- ROYAL. 495
— Et, pourquoi?
— Une Tiphaine ne peut épouser qu’un grand seigneur... et quel grand seigneur viendra chercher Ange au milieu de ces ruines 'et l’épousera sans dot? La vie de la pauvre enfant est simple et tracée d’avance, — tant que j’existerai elle sera ma compagne et ma consolation... — après moi, elle entrera en religion.
M. de Pessac s’était assis, de l’autre côté de la cheminée, sur un fauteuil un peu plus bas que celui du prince. Ce dernier laissait errer un regard tout à la fois distrait et curieux autour de la pièce dans laquelle il se trouvait. Cette pièce était vaste, nous l’avons dit, et conservait des traces incontestables d’une ancienne opulence. Jean de Courtenay achevait de promener son regard autour de la pièce, quand la porte qui donnait dans le vestibule s’ouvrit. Le factotum déguenillé parut sur le seuil, et annonça aVec une certaine solennité :
— Mademoiselle Ange de Tiphaine!...
Ange de Thiphaige.
Le prince de Courtenay se leva, en entendant annoncer mademoiselle de Tbipbaine, et fit quelques pas du côté de la porte. Ange parut. Elle ressemblait à l’un de ces anges frêles et gracieux, peints par Cimabué, Giotto elle Pérugin. Une légère teinte rosée colcra scs joues au moment où Jean de Courtenay s’inclina devant elle avec l’arislocralique galanterie d’un grand seigneur, et lui présenta la main pour la conduire au fauteuil qu’il avait, jusqu’à ce moment, occupé lui-même. La timidité de mademoiselle de Thiphaiüe
196 x LA PE a LE DU PALAIS-ROYAL.
Hait excessive, et bien naturelle d’ailleurs chez une jeune fille qui avait passé sa vie entière dans la solitude. Le prince essaya d'échanger avec elle quelques-unes de ces phrases banales, qui rendent facile une apparence de conversation. Pendant ce temps, M. de Pessac s’était entretenu à voix liasse, et vivement, avec son unique domestique. Le valet sortit. Le comte revint auprès de la cheminée.
— Monseigneur, — dit-il, — mon domestique, je ne sais pourquoi, s’était figuré que je passerais cette nuit à La Çhâtre et que je ne reviendrais que demain matin, cette fâcheuse circonstance m’oblige à vous avouer que nous ne souperons que dans deux heures...
— Cela importe peu, monsieur, — répondit le prince, — je ne crois pas que dans deux heures, plus que maintenant, je me trouve en grand appétit,.. — Une chose seulement m'est un vif regret... c’est de voir tout l’embarras que je cause dans votre maison...
Le comte affirma que cet embarras n’existait point, puis il reprit :
— J'ai pensé, monseigneur, que vous pouviez être fatigué, et j’ai donué l’ordre îl'allumer un grand feu dans In chambre où vous deve£ coucher... Si vous le trouvez bon, vous y pourrez reposei*jusqu'au souper...
— De très-grand cœur, monsieur, car, en effet, je me sens fort las. . . .
— Aussitôt que la chambre sera préparée on viendra vous prévenir, — ajoulu le comte.
Quelques minutes se passèrent. — La conversation , éteinte, ne se ranimait pas. Le valet, tenant un bougeoir allumé a la main, reparut sur le seuil.
— Monsieur Je comte, — dit-il, — la chambre de monseigneur le prince est prèle...
— Quand vous voudrez, monseigneur, — dit alors M. de Pessac à Jean de Courtenay.
O dernier se leva et salua mademoiselle de Thiphaine, — il reprit ses pistolets et sa sacoche, et il suivit son hôte qui passait le premier pour lui montrer le chemin. Ils traversèrent ensemble ce grand vestibule dont nous avons parlé. Le comte et M. de Courtenay s’engagèrent ensuite dans un large escalier, dont les marches, de bois, disjointes et tremblantes sous le pied, semblaient à chaque instant devoir s’écrouler. Cet escalier aboutissait à une sorte d’antichambre carrée, percée de quatre portes. Le comte ouvrit l’une de ces portes et introduisit M. de Courtenay dans une pièce ' dont l’ameublement presque somptueux contrastait étrangement avec la misère de certaines autres parties de l’habitation. Dans la cheminée brûlait un grand feu.
— Monseigneur, — dit le comte à. M. de Courtenay, — celte chàrahre était celle de mon père... — Depuis qu’il a rendu à Dieu sa belle âme, personne n’était entré ici... —
Il a fallu la veuue dans ma maison d’un hôte tel que vous pour que cette chambre soit rouverte... — Je vous laisse, monseigneur, — aussitôt que le souper sera servi, j’aurai l’honneur de yous prévenir.
Et, sans attendre la réponse du prince, M. de Pessac sortit et referma la porte. Jean de Courtenay s’étendit dans un fauteuil, au coin du feu, et se mit à repasser dans son esprit tous les événements accomplis depuis quelques heures.
— Croyez-en donc sur parole les bruits et les voix du monde! — se dit-il à lui-même, — voici un homme déconsidéré, — méprisé, — honni! — objet de terreui et de haine!... — Eh bien! cet homme, si accusé, si attaqué, si calomnié, est un gentilhomme plein de cœur, de loyauté, de franchise!... c’est un modèle de toutes les vertus nobles et cbevaleresaues !... .
LA rmu du PALAIS-ROYAL.
En se parlant ainsi, Jean de Courtenay leva machinalement les yeux vers les quatre portraits de famille qui représentaient quatre des ancêtres du comte de Pessac. L’un d’eux attira plus particulièrement son attention. C’était celui qui se trouvait placé presqu’en face de lui,*non loin du lit, du côté opposé à la fenêtre. Il reproduisait les traits d’un vieux et rude chevalier, du temps des rois de la sè- •onde race. Le visage du vieux seigneur était la seule partie de lui-même qui ne disparut point sous une carapace de fer et d’acier. Les traits de cette figure énergique offraient une expression de vaillance farouche. Cet homme avait dû être brave, à coup sûr, — mais à coup sûr aussi, il avait dû être cruel. Le regard jaillissait, comme un éclair, des yeux à demi cachés sous des sourcils épais et grisonnants. Cef yeux semblaient vivants. Soit que le peintre eût fait preuve d’un talent hors ligne, — soit que les lueurs intermittentes du foyer, projetées sur le tableau, contribuassent à l’illusion, — à deux ou trois reprises Jean de Courtenay crut voir les yeux de cette tête inanimée se tourner vers lui avec une expression bizarre et menaçante.
La chambre rouge.
M. de Courtenay, étonné mais non ému, se leva, prit le bougeoir, et se dirigea vers le vieux tableau pour le yoir de plus près. Il fit av,pc sa main ouverte une sorte de réflecteur, de façon à diriger toute la lumière sur le visage' du portrait. La singulière illusion persista. Les prunelles étincelantes parurent, plus que jamais, diriger leur regard courroucé sur le visiteur curieux. Le prince se pri^ à sourire.
£a TERIE DO PALAIS-ROYAL. . 199
— A coup sûr, so dit-ii, le vent agite par derrière cette t de antique et produit cet effet étrange... \ ,
Et, afin de se bien convaincre qu’il ne se trompait pas, il toucha le tableau du bout du doigt. Mais à son grand étonnement, il sentit sous cette pression un corps dur et résistant. Le portrait était peint sur bois. Jean de Courtenay se décida à attribuer à son imagination ce qu’il voyait, ou plutôt ce qu’il croyait voir, et il continua, autour de la chambre, sa promenade et son examen. De l’autre côté du iit massif, il aperçut une porte qu’il n’avait point remarquée Jusque-là. La clef était dans la serrure, du côté du prince,
— il fit jouer cette clef et la porte s’ouvrit. 11 se trouva dans un cabinet assez vaste, — sans issue apparente et complètement démeublé. Ce cabinet prenait jour par une large fehêtre à très-petits carreaux. L’un des carreaux était brisé,
— un courant d’air s’établit et éteignit le bougeoir du prince.
Il rentra dans la chambre, — posa son bougeoir sur la cliefflinée, sans le rallumer, retourna dans le cabinet et s’approcha de la fenêtre qui donnait sur les derrières du château.
— Tout cela, — pensa Jean de Courtenay avec douleur,
*— tout cela, aussi loin que la vue peut s’étendre à l’horizon, appartenait jadis à la noble famille des Pessac... et Voici que maintenant, faute d’un peu d’or, le dernier héritier du nom vase voir chassé du domaine dé ses ancêtres!... — rien ne me semble plus lugubre que de voir une famille il* lustre déchoir et s’éteindre dans la misère!... — L’agonie d’une race est plus triste que la mort d’un homme.
Le prince s’appesantit pendant un instant sur ces pensées, puis il reprit, toujours se parlant à lui-même :
— Il est honnête, — il est loyal et bon, pourtant ce gentilhomme!... — il n’a rien fait pour mériter le malheur qui le frappe! — et sa nièce, cette pauvre enfant si belle et si
pure, et si fatalement destinée à une vie de privations et de larmes, terminée par les rigueurs du cloître!... — d’où vient que Dieu se montre si dur pour elle?... Mais qui sait si Dieu ut* m’a pas envoyé ici aujourd’hui pour y nener en même temps consolation et secours?... — peut -eue cet or, que je porte là avec moi, et dont je peux, si bien me passer, suffirait-il pour sauver, pour relever celle famille!... — Ressayerai J... — Aussitôt après le souper, je prierai le comte de Pessac de me meure au courant de ses affaires... nous verrons ensuite.
En se disant tout ce qui précède, Jean de Courtenay n’avait pas quitté la fenêtre du cabinet. Tout à coup, il entrevil comme deux formes confuses qui semblaient sortir de la forêt et se diriger vers le pré-bois. Bientôt ces formes devinrent plus distinctes. — C’étaient deux hommes qui s’approchaient du château. Après dix minutes de marche, ces hommes, que par une curiosité instinctive M. de Courtenay ne perdait pas de vue, s’arrêtèrent à l’entrée de la passerelle jetée sur l’étang. La lune les éclairait à peu près comme en plein jour, et la distance m'était pas assez grande pout empêcher le prince de reconnaître Jacomé, l’usurier de La Châtre, et Comhons, le faux-mpnnayeur de Sainlaine, qu’on lui avait montrés à la foire. Jean de Courtenay se sentit un peu étonné de l’arrivée inattendue de ces individus mal famés. Elle pouvait cependant, à tout prendre, s’expliquer d’une manière naturelle. A l’entrée de la passerelle, il y eut, entre Jacomé et Comhons, une conférence de quelques secondes. ‘Puis Comhons mit la main dans sa poche et en retira un pbjet qu’il approcha de ses lèvres. Un coup de sifflet faible et doux, mais qui devait s’entendre de très-loin, retentit aussitôt, et ce bruit se renouvela à trois reprises.
Une minute s’écoula, puis un troisième personnage, sortant du château et franchissant la oasserelle. reioienit les
deux autres. C’était le comte de Pessac. Un instaht de conversation très-animée suivit ce rapprochement, ensuite le gentilhomme et les nouveaux venus traversèrent la passerelle ensemble et entrèrent dans la maison. Ceo- devenait extraordinaire <H fit réfléchir Jean de Courtenay qui venait de se rasseoir auprès du feu. Evidemment l’usurier et le faux-monnayeur étaient attendus, puisque le comte, à un signal convenu d’avance, se présentait pour les recevoir... Pourquoi donc M. de Pessac n’avait-il pas dit un seul mot au prince de la venue probable de ces deux hôtes ? — pourquoi arrivaient-ils à pied, par les bois, comme des gens qui se cachent? — pourquoi ne se présentaient-ils point au château par la grande entrée, et pourquoi les introduisaiton en quelque sorte furtivement ? Nous irions trop loin en affirmant que, dès ce moment, Jean de Courtenay conçut des soupçons sérieux et une inquiétude réelle. Il résolut de ne se séparer ni de ses armés, ni de sa sacoche remplie d’or quand il descendrait pour le souper. En conséquence, .il assujettit solidement la petite valise au ceinturon de son couteau de chasse, et, au moment de mettre ses pistolets dans les poches de son habit de cheval, il les examina avec soin, pour bien s’assurer qu’il pouvait compter sur eux en cas de besoin. A peine vensil-il d’en abattre le bassinet, qu’un cri s’échappa de ses lèvres. La poudre des amorces avait été mouillée à dessein, — les armes étaient hors de service!... Alors, pour la première fois, apparut à Jean de Courtenay le concours de circonstances effrayantes, groupées fatalement, et qui maintenant l’entouraient d’un inextricable ré;;eau. L’empoisonnement de ses chevaux, l’unique seiviteur qui restait sain et sauf éloigné par le conseil du comte de Pessac, — les amorces de ses pistolets mouillées, — deux hommes réputés capables de tout, arrivant mystérieusement au château... tout se réunissait, on le
voit. Mais Jean de Courtenay ne put accepter l’idée d'una si infâme et si lâche trahison. Malgré l'évidence il voulut douter encore.
«<— Les apparences sont trompeuses parfois, — se dit-il, peut-être que, bientôt, je rougirai des soupçons que je viens de concevoir...
Cependantil ne se dissimulapasque, si ses soupçons étaient fondés, sa situation devenait véritablement effrayante. Seul et désarmé, contre trois brigands, que pourrait-il faire? Tout au plus lui resterait-il l’espoir de vendre chèrement sa vie. Le prince alla à la porte de la chambre et il en examina les moyens de fermeture. La serrure était massive et solide, — mais on pouvait en avoir une double clef. 11 y avait en outre deux petits verroux assez faibles, et qui ne résisteraient pas longtemps à une pression vigoureuse. Le prince, convaincu que si un danger réel le menaçait en effet, co danger ne se manifesterait pas avant le souper, ne poussa point ces verroux, et attendit. Une heure se passa encore, Puis un coup léger fut frappé à la porte.
-j. E ntrez*... — dit Jean de Courtenay.
Jl, de Pessac parut sur le seuil. En l’honneur de son hôte, il avait revêtu ses meilleurs habits, — sa physionomie était tout à la fois respectueuse et souriante.
— Allons ! — pensa le prince, je suis fou !... il est impossible que ce brave gentilhomme soit un assassin et un voleur!...
— Monseigneur, — dit» le comte eu s'inclinant* — s’il vous plaît de descendre, je pense que le souper sera servi sur table dans un instant... — Triste souper, monseigneur.,, mais nous avons fait de notre mieux; ,*
— Me voici, — monsieur, — répondit le prince.,,
— Avez-vous pris un peu de repos, monseigneur !
LA PEULE DE PALAIS-ROYAL. JQ£
— Je l’aurais voulu, mais cela m’a été impossible... Jf n’en dormirai que mieux cette nuit.
— J’aurai soin, monseigneur, qu’on échauffe votre lit aussitôt après le souper...
— Oh ! je sais, monsieur le comte, — répondit le prince tin souriant, — que je dois m’attendre, de votre part, & toutes les prévenances.
— Et je ne ferai pas encore tout ce que je devrais, monseigneur.
En échangeant les paroles que nous venons de rapporter, les deux hommes avaient descendu le large escalier, traversé le vestibule, et ils entraient dans la salle tapissée longuement décrite par nous dans l’un des précédents chapi* très. C’est là que le couvert était mis
Le repas.
Le prince de Courtenay s’attendait à voir dans la salle les sinistres figures de Jacomé et de Corabons. Mais, à sa grande surprise, il n’aperçut que mademoiselle Ange de Thiphaine, et la vieille Barbe, debout toutes deux auprès de la cheminée. Un rapide coup d’œil suffit au prince pour s’assurer que la table ne supportait que trois couverts. Qu’étaient donc devenus les deux hôtes mystérieux du château.
Jean de Courtenay s’approcha de mademoiselle de Thiphaine pour lui adresser quelques-unes de ces galanteries courtoises qui étaient la menue monnaie obligée du langage des grands seigneurs de ce temps. Mais, à peine avait-i
LA PIRLE DU PALAÎS-ROYAL.
jeté les yeux sur le charmant visage de la jeune fille, quf malgré lui, il s’écria :
— Souffrez-vous, mademoiselle !... — Comme vous êtes pâle!...
— Je souffre, en effet, monseigneur... — balbutia Ange, d’une voix à peine distincte, — le cœur me manque... il me semble que je vais me trouver mal...
— Monsieur le comte, — dit Jean de Courtenay en s’adressant à M. de Pessac, — ne vous semble-t-il pas, comme à moi, que l’état de mademoiselle votre nièce est inquiétant...
— Je ne l’ai jamais vue ainsi, monseigneur... — répondil
îe comte. ' ,
Puis, s’adressant à Ange, il reprit avec une douceur paternelle :
— Chère petite, si vous vous sentez trop souffrante pour rester avec nous, voulez-vous vous retirer?... — Je suis sûr d’avance que monseigneur de Courtenay daignera vous excuser...
— Onj, certes! — appuya le prince.
— Merci, mon oncle... — murmura la jeune fille, mais
je désire rester, et je crois... oui... il me semble... que je vais mieux...
— Puisqu’il en est ainsi, monseigneur, nous nous mettrons h table quand vous voudrez...
Au moment où M. de Pessac achevait de prononcer ces paroles, le valet Jean entra dans la salle.
— Monsieur le coince, — dit-il, — il y a quelqu’un qu arrive, et qui demande à vous parler...
— Est-ce pressant?
Oui, monsieur le comte.
— J’y vais, — fit M. de Pessac.
Et, se tournant vers le prince, il ajouta ;
— Vous permettez, monseigneur?...
— Faites, monsieur, faites, je vous en prie...
— Je reviens à l’instant.. j
Le comte sortit. Jean de Courtenay resta seul avec la v , jeune fille et la vieille servante. Ange s’approcha vivement de lui, et lui dit tout bas :
— Vous courez un immense danger, monseigneur! — méfiez-vous de tout, — et, surtout, rie buvez pas de vin d’Espagne...
— Merci, mon enfant, — répondit le prince, plutôt avec 60n regard qu’avec la parole, car en ce moment, M. de Pessac rentrait, et mademoiselle de Tiphaine s’était déjà éloignée.
La physionomie du comte exprimait la contrariété la plus vive.
- Monseigneur, — dit-il, — il m’arrive une chose infiniment déplaisante...
— Laquelle, monsieur? — demanda Jean de Courtenay d’un ton parfaitement calme.
— Le sieur Jacomé, bourgeois, qui se trouvait à la foire de La Chaire, arrive à l’instant... — j’ai des relations avec lui,,. — il me croyait seul au château et il me demande une place au feu et à la table... ,
— Eh bien! monsieur?
— Eh bien ! monseigneur, j’ai répondu à Jacomé que, s tant que vous me feriez l’honneur detre mon hôte, c’était h vous, et non pas à moi de donner des ordres ici, et que tout ce que je pouvais faire était de vous transmettre sa requête...
Le sieur Jacomé est-il seul? demanda le prince.
— Oui, monseigneur.
— En êtes-vous certain ? . > - k -
— Je n’ai vu que lui, — mais pourquoi cette question, monseigneur?
— C’est que tantôt, à la foire de La Châtre, Jacomé ne quittait point un certain Combons, que vous connaissez peut-être aussi, monsieur le comte...
Malgré lui, M. de Pessac rougit légèrement.
— Je le connais, en effet, monseigneur, — répondit-il,
— et sa méchante réputation ne me permettrait de l’admettre chez moi q^à regret... — il n’a pas paru...
Après ce qra Jean de Courtenay savait déjà, une semblable duplicité ne pouvait le surprendre.
— Faites entrer le sieur Jacomé, bourgeois de Bourges dit-il, — et, ainsi qu’il le demande, donnez-lui place au feu et à la table...
— Il vous remerciera lui-même, monseigneur...
Et le comte de Pessac donna l’ordre au valet Jean d’introduire l’usurier. Ce dernier se prosterna presque devant le prince, — il semblait ne pouvoir se décider à mettre un terme à ses salutations grotesquement serviles.
— Monseigneur, — murmura-t-il, en se relevant enfin,
— j’oserai solliciter de vous une laveur.
— Une faveur?... — répéta le prince.
— Insigne, monseigneur...
— Parlez, monsieur. - .
— Je ne suis pas seul, monseigneur... — j’ai un compagnon... un vieil ami... un homme mal jugé... — il est venu avec moi jusqu’à la porte du château, mais, sachant que M. le comte de Pessac ne le voit point d’un bon œil, il n’9 pas osé outrer, ni même faire annoncer sa présence au maître de* céans... — Vous êtes le maître ici, ce soir, monseigneur, et je viens vous supplier de consentir à ce que le sieur Combons, de Saintaine, obtienne ici un asile pour cette nuit...
LA PERLE Dü PA LAIS- IlOTAL.
Celle abominable comédie était jouée avec une habileté si merveilleuse, que M. de Courtenay se demanda si le témoignage de ses sens ne l’avait point induit en erreur lorsqu’il avait reconnu les deux hommes par la fenêtre du cabinet. Sans les quelques mots d’Ange de Thiphaine, qui lui revinrent en mémoire, il aurait cru s’être trompé. v " — Si monsieur de Pessac ne voit point d’inconvénient,
— dit-il, — à recevoir chez lui le sieur Combons, de Saintaine, je n’ai, pour ma part, nul motif de m’y opposer...
— A cause de vous, monseigneur, — répliqua le comte,
— il recevra une hospitalité que je lui aurais bien certainement refusée... — Jean, allez quérir le sieur Combons, et dites-lui que monseigneur le prince de Courtenay consent à l’admettre en sa présence.
Jacomé se confondit en protestations de reconnaissance, qui durèrent jusqu’au moment de l'entré* du troisième complice. Combons ne possédait point, au même degré que le comte et l'Usurier, le grand art de la dissimulation. Sa nature, plus grossière, était moins souple et moins liypocr^e. Il se contenta de balbutier quelques mots de remerciements, et ce fut tout. Aucun nouveau convive ne devant arriver, M. de Pessac fit placer deux couverts au bas bout de la table et Jean de Courtenay offrit à Ange de Thiphaine, pour la conduire, sa main dans laquelle elle plaça le bout de ses petits doigts tremblants. Le prince occupait la place d’honnerir, — c’est-à-dire le milieu de la table. Il avait le maître de la maison à sa gauche et la jeune fille à sa droite. Combons et Jacomé se trouvaient à l’autre extrémité, en face. Jean de Courtenay, comme la plupart dçs gentilshommes de grande et forte race, avait repris toute son assurance et tout son sang-froid en face d’un péril désormais prévu, 11 mangeait donc avec un vigoureux appétit, et, le verre à la main, tenait tête au comte de Pessac, ayant
208 LA PERLE DD PALÀIS-ROTAL.
soin cependant de ne jamais boire sans avoir vu le maître de la maison boire, avant lui, du même vin. Dans un but que nous ne tarderons pas à comprendre, il excitait même le comte à vider les^bouteilles, — en portant, des santés continuelles, auxquelles il était impossible de ne pas faire raison sans se rendre coupable de la plus grave impolitesse. L’ex-convive des soupers du Palais-Royal tyait sûr de luimême, — il connaissait la trempe vigoureuse de son cerveau, à l’abri des fumées d’une ivresse rapide, et il comptait arriver à obscurcir, par des libations répétées, le jugement et les regards des autres buveurs moins aguerris.
Le prince atteignit ce but, — sinon complètement, du moins en partie. Déjà la langue de M. de Pessac semblait plus épaisse et sa parole devenait pâteuse. Quant à Jacomé et à Combons, ils s’empourpraient à qui mieux mieux et roulaient de petits yeux clignotants. Jean de Courtenay, lui, ne perdait rien de son sang-froid.
xm
Le vin d’Espagne
D’instant en instant, le prince jetait un furtif regard sur sa voisine de droite, Ange de Thiphaine. Chose que l'on aurait crue impossible! — la pâleur de la jeune fille, bien loin de diminuer, augmentait. Elle ne levait pas les yeux, ne faisait aucun mouvement, et ressemblait à une statue de la Douleur.
— Ah 1 pardieu ! — s’écria tout à coup le comte de Pessac, après avoir vidé, une fois de plus, son verre rempli jusqu’au bord, — je pense à une chose...
II s’interrompit.
— A quoi, mon cher bôte? — demanda le prince.
— Dans les caves presque vides de ce vieux château, — poursuivit ie comte, — il existe une bouteille de vin d'Espagne...
Ange de Thiphaine se prit à trembler de tous ses membres, et elle heurta du coude celui de M. de Courtenay, Ce dernier lui fit de la main un signe qui ne pouvait être compris que d’elle, et qui voulait dire qu’il n’avait pas oublié sa recommandatiou
— Une seule... — continua M. de Pessac, — mais quelle bouteille!... — une bouteille historique, monseigneur!...
— Ah ! bah ! — répondit le prince, — historique ! — et, comment cela, monsieur le comte?...
— C'est exact, monseigneur, et je le prouve... — En 1640, le comte-duc d'Oh vurès envoya à mon bisaïeul ceut flacons de vin de Xérès... — quatre-vingt-dix-neuf ont été bus... — il en resta un, — je le réservais pour une grandé occasion... — il ne peut s’en présenter une plus solennelle que celle d’aujourd’hui, et, en l’honneur de monseigneur le prince de Courtenay, nous allons sabler le Xérès du comte-duc!...
— Excellente idée que vous avez là monsieur, mais qui, venant de votre rare courtoisie, ne m’étonne pas.
— Vous aimez le Xérès, monseigneur !
— C’est mon vin favori, — répondit le prince, — et dfc Xérès qui, sans doute, était déjà vieux en 1640, doit êtrf un breuvage digne des dieux de l'Olympe , plutôt que de: simples mortels /.,.
— Nous allons en juger, monseigneur..
— J’y consens, mais à une condition...
— Laquelle ?
— C’est que nous porterons, avec ce vin, la santé d
2ÏD
votre charmante nièce, mon aimable voisine, mademoiselle Ange de Tbiphaine...
— Ah ! monseigneur, bien volontiers!...
Le tremblement convulsif de la jeune fille augmenta. M. de Pessac fit un signe à son valet qui s’approcha,
— Tu vas, — lui dit-il, — descendre à la cave, — en
voici la clef, tu prendras la seule bouteille qui se trouve dans le troisième caveau, à main droite... — Tu l’apporteras avec un saint respect, et surtout tu feras eu sorte de ne la point agiter chemin faisant... *
— Oui, monsieur le comte, — répondit le valet qui sortit.
— En attendant l’arrivée du nectar, — s’écria le prince, — je suis d’avis, mon cher hôte, que nous achevions ces bouteilles qui, pour ne provenir point des caves d’un grand ministre, le Richelieu de l’Espagne, n’en ont pas moins leur mérite...
Et, joignant l’action aux paroles, Jean de Courtenay remplit le verre de M. de Pessac. Jaeomé et Combons se versèrent eux-mêmes à boire. Trois fois de suite, en moins d’une minute, les verres furent remplis et vidés. Le valet reparut apportant la précieuse bouteille, enduite d’une vénérable couche de toiles d’âraignées centenaires, il la plaça devant son maître qui la déboucha avec soin. C’était une bputeille noirâtre, — trapue, — et d’une forme toute rabelaisienne. . C .
, — D’autres verres, dit M. de Pessac au valet.
De petites coupes, très-antiques, en verre de “Venise, et d’une légèreté fabuleuse, furent placées devant les convives. Le comte se versa d'abord quelques gouttes, — comme pour juger de la transparence et de la limpidité du vin.
/ ^Admirable ^f’écmle-prinçe^ ,
M. de Pessac remplit tous les verres, — à l’exception de celui de la jeune fille.
-r- Oubliez-vous donc mademoiselle de Thiphaine?... — demanda Jean de Courtenay.
— Ma nièce ne boit jamais de vin, — répondit le comte.
Le prince n’insista pas.
— Messieurs, — dit-il en soulevant sa coupe, — honte à celui qui laissera une seule goutte de ce vin au fond du verre!...
Et il ajouta aussitôt :
— Je bois à mademoiselle de Thiphaine!..,
11 y eut une seconde de silence.
Puis les verres vides se reposèrent sur la table. La pâleur de la jeune fille avait subitement disparu, — Une sorte de sourire entr’ouvrait ses lèvres.
— Eh bien! monseigneur, — demanda le comte, — qu’en dites- vous ?
M. de Courtenay sembla réfléchir; — il faisait claquer ses lèvres comme un gourmet qui est en train de se former une opinion consciencieuse.
i — Voulez-vous que je vous parle franchement? — fit-il ensuite.
— Oui, certes,
— Mais là ce qui s’appelle franchement?..,’
— Non-seulement je le veux, mais je vous en prie...
— Vous ne m’en saurez pas mauvais gré après ?...
Ah ! monseigneur!...
— Eh bien ! ce vin de Xérès ne me plaît pas...
— Vraiment ? • . ’ • *
Mon Dieu, non.
1 — Et pourquoi ? - . . .
— Il a de grandes et incontestables qualités, — il esj ;|raud et parfumé ; ■— > uiais il a pris eu bquieiiie uu arrière
votre charmante nièce, inon aimable voisine, mademoiselle Ange de Thiphaine...
— Ah ! monseigneur, bien volontiers !...
Le tremblement convulsif de la jeune fille augmenta. M. de Pessac fit un signe à son valet qui s’approcha.
— Tu vas, — lui dit-il, — descendre à la cave, — en
voici la clef, < tu prendras la seule bouteille qui se trouve dans le troisième caveau, à main droite... — Tu l’apporteras avec un saint respect, et surtout tu feras en sorte de ne la point agiter chemin faisant... *
— Oui, monsieur le comte, — répondit le valet qui Sortit.
— En attendant l’arrivée du nectar, — s’écria le prince, — je suis d’avis, mon cher hôte, que nous achevions ces bouteilles qui, pour ne provenir point des caves d’un grand ministre, le Richelieu de l’Espagne, n’en ont pas moins leur mérite...
Et, joignant l’action aux paroles, Jean deCourtenay remplit le verre de M. de Pessac. Jacomé et Combons se versèrent eux-mêmes à boire. Trois fois de suite, en moins d’une minute, les verres furent remplis et vidés. Le valet reparut apportant la précieuse bouteille, enduite d’une vénérable couche de toiles d’araignées centenaires, il la plaça devant son maître qui la déboucha avec soin. C’était une bouteille noirâtre, — trapue, — et d’une forme toute rabelaisienne.
— D’autres verres, dit M. de Pessac au valet.
De petites coupes, très-antiques, en verre de Venise, et d’une légèreté fabuleuse, furent placées devant les convives. Le comte se versa d’abord quelques gouttes, — comme pour juger de la transparence et de la limpidité du vin.
/ ^Admirable U, f’ écria le.prinçe, . , .
; M. de Pessac remplit tous les verres, — à l'exception de celui de la jeune fille.
Oubliez-vous donc mademoiselle de Thiphaine?... — demanda Jean de Courtenay.
— Ma nièce ne boit jamais de vin, — répondit le comte.
Le prince n’insista pas.
— Messieurs, — dit-il en soulevant sa coupe, — honte à celui qui laissera une seule goutte de ce vin au fond du verre!...
Et il ajouta aussitôt :
— Je bois à mademoiselle de Thiphaine!.#.
Il y eut une seconde de silence.
Puis les verres vides se reposèrent sur la table. La pâleur de la jeune fille avait subitement disparu, — une sorte de sourire entr’ouvrait ses lèvres.
— Eh bien! monseigneur, — demanda le comte, — qu’en dites-vous ?
M. de Courtenay sembla réfléchir; — il faisait claquei ses lèvres comme un gourmet qui est en train de se former une opinion consciencieuse.
— Voulez-vous que je vous parle franchement? — fit-il ensuite.
— Oui, certes.
— Mais là ce qui s’appelle franchement?...
— Non-seulement je le veux, mais je vous en prie...
— Vous ne m’en saurez pas mauvais gré après ?...
a*- Ah ! monseigneur!...
— Eh bien ! ce vin de Xérès ne me pjuil pas...
Vraiment? .
-T- Mon Dieu, non.
1 — Et pourquoi ? -
Il a de grandes et incontestables qualités, — il est îfiaud et parfumé ; *«-i mais il a pris en bquiedie uu arriéré--
goût dont je ne puis iue rendre compte... une sorte d'amertume inexplicable... — Est-ce que vous n’éles juts tic mon avis, monsieur le comte?...
— Eh bien ! franchement, si, — répondit M. de Pessac, ce que vous venez de me dire, monseigneur, je le pensais... — Seulement, moi, qui ne suis qu’un pauvre gentilhomme sans fortune et qui n’ai pas, comine vous, l’habitude des vins d’Espagne, je pensais m’être trompé...
— Non pas, non pas... vous jugiez bien, monsieur le comte.,.
— Alors, monseigneur, je n’ose vous proposer de revenir à ce vin.
— En effet, je n’en accepterai pas davantage.
— Et vous, messieurs ? — demanda M. de Pessac à Jacorné et à Cotnbons.
Les deux bourgeois laissèrent remplir leurs verres en disant :
— Quant à nous, nous n’en buvons pas tous les jours de semblable, et nous viderons bien volontiers la bouteille...
Ceci, du reste, devait leur être d’autant plus facile qu’ils profitèrent du premier moment où le prince détournait la tête pour jeter derrière eux le contenu de leurs verres. En ce moment, mademoiselle de Thiphaine laissa tomber son mouchoir. Jean de Courlenay se baissa vivement pour le ramasser. *
— Dites que vous avez sommeil et retirez-vous, — murmura Ange à son oreille.
M. de Courlenay ne tarda point à obéir à crt avis officieux de la jeune fille.
— Monsieur le comte, — fit-il au bout d’un instant, — la journée a été fatigante pour nous tous, et voici que la nuit est bien avancée... — Je me sens d’ailleurs la tête siu-
LA PERLB DU PALAIS-ROYAL. î!3
gulièrement lourde, et mes yeux se ferment malgré moi.,,
— Nous avons tant bu à votre excellent souper!... — J’ai? somme du plomb dans le cerveau et dans les paupières..., '
— Je vous demande la permission de me retirer...
— Monseigneur, — répliqua le comte, — je vais avoir l’honneur de vous reconduire jusqu’à votre chambre. .. — Barbe, le lit de monseigneur est-il bassiné?
— Oui, monsieur le comte.
M. de Pessac prit sur la table un des candélabres et se prépara à éclairer Jean de Courtenay. Le prince s’inclina profondément devant mademoiselle de Tbiphaine, — répondit à peine par un signe de tête dédaigneux aux saluts rampants de Combons et de Jacomé, et suivit M. de Pessac. Ange de Thiphaine quitta la salle tapissée en même temps - qu’eux.
— Comme il nous méprise!... — murmura l’usurier à l’oreille du faux raonnayeur; — tout à l’heure il sera moins fier!...
— Patience!.., patience!... — répondit l’autre bandit.
— Dans un quart d’heure il dormira, — reprit Jacomé.
— Un quart d’heure, allons donc!... — fit Combons, — dans cinq minutes il n’entendrait pas Dieu tonner!...
Cependant le comte était arrivé avec son hôte à la porte de la chambre rouge. M. de Pessac posa le candélabre sur la cheminée.
— Monseigneur, — dit-il en s’inclinant, — vous êtes chez vous, que Dieu vous envoie une bonne nuit...
— Elle ne saurait être que bonne sous le toit d’un hôte loyal./. — balbutia le prince, comme s’il eût succombé H un sommeil plus fort que lui. .
Le comte se retira après avoir salué de nouveau. A peina ^le bruit de ses pas avait-il cessé de se faire entendre dans» l’escalier, que M. de Courtenay courut à la porte et l’exu?*
LA PERLE Dt PALAIS-ROYAL.
raina. Sès pressentiments ne le trompaient point.. Pendant le souper, la clé avait élé retirée de la serrure et les deux petits verroux avaient disparu.
■î — Allons, — murmura &I. de Courtenay avec un geste de mépris sublime, — si l’on ne croyait point eu Dieu, de lete hommes feraient croire au démon !.
L’auge sauveur.
Jean de Courtenay, usant de sa force prodigieuse, traîna contre la porte un lourd bahut de chêne, — de telle sorte qu’il aurait été impossible d’entrer dans la chambre sans renverser ce bahut, — en admettant toutefois comme certaine la non existence de quelqu’autre issue mystérieuse. Le prince revint ensuite auprès de la cheminée, et, jetant un regard à ses pistolets inutiles, il tira son couteau de chasse qu’il plaça à portée de sa main.
— C’est une bonne arme... — pensa-t-il, — mais à quoi me servira-t-elle?... — pourrais-je seulement défendre ma Vie contre ces misérables qui vont me tuer, de loin, à coupa de carabine, comme un sanglier acculé dans sa bauge?... et, encore, le sanglier peut au moins, lui, faire une trouée victorieuse parmi ses ennemis sanglants et vendre chèremept sa vie!... — mais, moi, riçn !... rien!... l’impuissance!... • - Il faut attendre et mourir, h moins que du ciel ne m’arrive un secours... — à moins que Dieu ne m’envoie un ange!...
Le dernier mot qui venait de se formuler dans sa pensée* & tressaillir le prince.
— Ange?... répéta-t-il, — celte jeune fille, un ange aussi,voulait me sauver!... elle l’essayera... mais, que pourra- t-elle? — seule, au milieu de ces assassins, elle est aussi impuissante que moi...
Jean deCourtenayse laissa tomber dans le grand fauteuil ► l’œil vigilant, l’oreille aux aguets, il attendit qu’un bruit ou un iuouvement quelconque lui vinssent annoncer que su dernière minute approchait. Son regard rencontra de nouveau cet antique portrait de chevalier bardé de fer dont nous avons déjà parlé.
— Ah ! — murmura-t-il, — gentilhomme du temps passé, guerrier au dur visage, *— toi qui combattis, toi qui mourus peut-être pour le roi que tu servais, en portant au plus épais de la mêlée le cimier blasonné de ton casque d’acier, — ne tressaillès-tu pas dans ta tombe de honte et de colère, lorsque tu vois ce que deviennent aujourd’hui ceux qui portent ton nom!... *— Vieux soldat d’une noble race, tes fils sont des assassins et des voleurs, et de ton manoir déshonoré ils ont fait un coupe-gorge!,.. — héros des anciens jours, je t’évoque!.'.. — Descends de ce cadre où tu dors, et vieus protéger rhôte de ta maison contre ton infâme descendant.
A peine le prince âvait-il ainsi pensé, qu’une sueur fioide .mouilla sou front, — ses cheveux se dressèrent sur sa tête,
— - U lui sembla que ce souffle, dont parle l’Ecriture, passait devant sa face. Ses yeux s’arrondirent dans leur orbite agrandi, et, soulevé à demi, appuyant sa main droite sur l’un des bras du fauteuil et se renversant en arrière, il se sentit dominé par une indicible épouvante. L’ordre des choses naturelles se bouleversait pour lui ! 11 entrait, tout éveillé, dans le domaine des visions fantastiques !... Les mots, que * son âme seule venait de prononcer, avaient été entendus!...
De chevalier, ■— .peint depuis des siècles, — sortait de son cadre terni et s’avançait de son colé !... Ainsi donc, le lom-
LÀ fEULE DO PALAIS-ROYAL.
beau lâchait sa proie !... — le bois se faisait chair !... — un miracle s’accomplissait!.;. Jean de Courtenay était brave, — brave comme un Français, — comme un gentilhomme, — comme un prince. — Mais il était superstitieux. — A cette époque, qui ne l’était pas? En ce moment, il eût préféré voir dirigés contre lui les canons des pistolets du comte et de ses complices, plutôt que de se trouver ainsi face à face avec cette vision de l’autre monde! Le prince, malgré lui, ferma les yeux. Quand il les rouvrit, — au bout d’une seconde , — le vieux seigpeur avait disparu , et , à sa place, dans une sorte d’embrasure béante et noire , apparaissait la figure pôle et sublime, et la taille frôle et souple de mademoiselle de Tiphaine, qui tenait une lanterne sourde dans sa main gauche. Jean de Courtenay, à l’instant môme, comprit tout. Le portrait avait tourné sur des gonds invisibles, en démasquant un couloir inconnu. L'ange était venu à son aide!... Le prince allait parler. La jeune fille appuya sur ses lèvres un doigt, pour l’engager à garder le silence, — et lui fil signe d’approcher.Il remit son couteau de chasse dans le fourreau et il obéit. >.
— Venez, — lui dit Ange d’une voix basse et entrecoupée, — venez, monseigneur, je vous sauve...
■ En même temps elle se reculait , afin de laisser une place * à côté d’ellè. Le prince s’élança et la rejoignit. Elle toucha un ressort, et le panneau reprit sa place. Jean de Courtenay et la jeune fille se trouvaient en ce moment dans une sorte de corridor très-étroit, pratiqué dans l’intérieur de l’épaisse muraille. Ange passa la première et dit :
— Fuyons... hâtons-nous...
Mais presque aussitôt elle ajouta :
Ecoutez...
Le prince prêta l’oreille. — On entendait distinctemetH îbranler la uorte dç la chambre au’il venait de auitter.
LA. PERLE DD PALAIS-ROrAtr 217
— Us sont là , — murmura la jeune fille , — une minute de plus, il eut été trop tard...
Epelle se prit à courir, suivie par le prince. — A peine avaient-ils fait une trentaine de pas, qu’un bruit sourd et prolongé, pareil au fracas d’un tonnerre lointain, arriva jusqu’à eux. Evidemment, la porte venait d’être forcée, et c’était la chute du lourd bahut qui produisait ce bruit. Lé prince s’arrêta.
— Connaissent-ils ce passage? — demanda-t-il d’une voix que l’émotion rendait tremblante.
— Non, monseigneur... Marchons donc sans crainte, car vous êtes hors de danger. ..
Pendant plus d’un quart d’heure, le prince et sa compagne parcoururent de longs couloirs, — descendirent d’intermir , -’ nables escaliers, — passèrent sous des voûtes sombres et humides. Enfiu, la jeune fille arriva à une sorte de petite poterne qu’elle ouvrit, après avoir éteint sa lanterne sourde.
Cette poterne donnait accès dans une tour en ruine, — située à la lisière des bois, — de l’autre côté de l’étang, — à un quart de lieue du château.
■ — Monseigneur, — dit alors mademoiselle de Thiphame,
— tout péril est fini pour vous... — votre cliàieau de Sussy est de ce côté, — adieu, monseigneur...
— Quoi! mademoiselle, — s’écria le prince, — voua» voulez me quitter ainsi?...
— Vous n’avez plus besoin de moi, monseigneur... '
— Mais, où irez-vous?
— Je retourne au château. , . ,
— Parmi ces misérables!...
Il le faut bien.
Mois, s’ils découvrent que c’est à vous que jç dots jnen salut, ils vous tueront!..,
— Dieu me protégera peut-être, monseigneur...
Là PERLE DD PALAIS-ROYAL,
— Je ne puis consentir à vous laisser retourner dans cet
antre de crime et d’infamie!
— Eh ! que voulez-vous que je devienne, monseigneur? ■»— je n ! ai pas d’asile . .•
— Au noni du ciel, — au nom de votre mère, mademoiselle, ne repoussez pas l’humble prière de celui qui vous doit tout...
— Parlez, monseigneur, que voulez-vous de moi?..,
— Consentez à m’accompagner, mademoiselle!.,. — Placez-vous sous la loyale protection d’un gentilhomme qui n’a jamais trompé la confiance que l’on avait mise en lui.. .
— Je ne le peux pas... je ne le dois pas, monseigneur...
— Mademoiselle, poursuivit le prince, — l’une de mes parentes est la supérieure d’un couvent d’Augustines, à Bourges; — dès demain malin, si vous le voulez, mademoiselle, j’aurai l’honneiir de vous remettre moi-même entre les mains de cette douce et sainte femme, et elle sera bien heureuse de pouvoir vous offrir auprès d’elle un asile digne de vous.
— J’accepte alors, monseigneur, — répondit simplement mademoiselle de Thiphainé, j’accepte et je vous remercie du fond du cœur.
— D’ici à mon château de Snssy, — reprit Jean de Courtenny, — il y a près de trois lieues... — pourrez- vous marcher jusque-là?
— Oh ! monseigneur, je suis forte et courageuse. .. j’arriverai sans peine.
— Pensez-vous que nous courions le risque d’être poursuivis ?
— Je ne le crois pas, monseigneur... et de pliis, en nous enfonçant dans les bois, il nous serait facile d’échapper à toute recherche... — Tenez, d’ailleurs, regardez là-bas. . .
Du point un peu élevé oh se trouvaient placés le prince et
'tA. PERLE DU PALAIS-ROYAL. «!î J
la jeune fille, on distinguait nettement le châmau et ses a! ntours éclairés pnr la lune. C’est de ce rô;é que le geste d’Ange attirait l'attention du prince, il re rendu et il vit. non loin de la passerelle, le comte de ?es ac et les d-rix bandits, — cherchant quelques traces sur la terre, nu-dc ous de la fenêtre du cabinet, car c’est par cet! ■ fenêtre qu’ils supposaient que le prince avait dû s’échmvmr.
— Vous voyez, — reprit la jeune fi é', — que nous avons une avance considérable, et que, d'ail: mrs, on ne nous cherchera point par ici... — Q îan 1 vous le vou Irez , monseigneur, nous nous mettrons en route...
— A l’instant, mademoi- lie.
Tous deux, èn effet, se dirigèrent de façon à a "oindre le chemin qui conduisait de ’ a Elifttre h Sishv, et r i P0: -, n . tait, on le sait, h travers le bois. Ils ne lardèrent point ’i le joindre, et ils hâtèrent le pas autant que possible. VI ns tnadeinoiselle de Thiplmine avait trop présumé de sa force, en supposant qu’elle arriverait sans peine au château de Sus. y. Les émotions de la soirée précédente Payaient épuisée. Peu à peu ses pas chancelants devinrent incertains et inégaux.
Elle fut obligée de se suspendre, pour ainsi dire, au bras du prince pour ne pas tomber. Enfin, la force l'abandonna tout à fait. — Il restait encore environ une demi-lieue h faite, et le jour commenç it h poindre. Jean de Conrtenay la souleva dans ses bras, et il arriva au château chargé’ de ce fardeau charmant. An -c lut remise aux mains de femmes, qui la. déshabillèrent et la mirent au lit, sans retard, i'ne fièvre ardente, accompagnée de délire, se déelm-i presque
aussitôt.
LA PEULE DO PALAIS-KOYÀL.
Une plainte an criminel.
Nous devons à nos lecteurs une explication, — à peu près inutile , ce nous semble , et à laquelle leur intelligence suppléerait facilement, — mais, enfin, nous la devons, et nous allons la donner en quelques lignes.
La pièce dans laquelle le comte de Pessac avait introduit ses deux complices, lors de leur arrivée au château, était une sorte de petit cabinet, sombre et sans issue, dans lequel on ne pénétrait que rarement , et qui se trouvait au-dessous de la chambre d’Ange de Thiphaine. Par une particularité digne de remarque, mais qui se rencontre assez Çréquenn ment dans les constructions anciennes, un conduit acoustique , qui ne devait son existence qu’au hasard , transmettait avec une admirable fidélité, k l’étage supérieur, le son de toutes les paroles prononcées dans ce cabinet. La jeune fijle entendit donc, sans en perdre un seul mot et avec une indicible terreur, tous les détails de l’abominable complot tramé par son oncle et par les deux bandits, Jacomé et Combons. Elle résolut de sauver, — au péril de sa propre vie, — le prince de Courtenay. Mais comment?
— Dieu m’inspirerai... — pensa-t-elle.
Ange de Thiphaine, élevée depuis son enfance au château, de Pessac, où elle menait l’existence la plus solitaire et la plus, triste , avait exploré raille fois tous les recoins de cette anti M ue demeure. Un jour, — elle avait alors dix ou douze ans, tout au plus, — le hasard, ce graud meneur des desti-
nées humaines, lui fit découvrir, dans les ruines de la partie abandonnée du manoir, l’issue d’un passage ignoré de tout le monde. Avec une audace singulière, Ange s’aventura dans cette voie mystérieuse, et ne tarda point à se convaincre, non sans surprise, que d’étroits couloirs régnaient dans l'épaisseur de toutes les murailles , et que certaines pièces, — entr’autres la chambre rougp, — communiquaient avec ces couloirs par des panneaux mobiles ou par des trappes,, dont le secret ne lui échappa point.
Cette fièvre ardente, qui s’était emparée du corps brisé de mademoiselle de Thiphaine, — ce délire, qui troublait son imagination trop violemment bouleversée, durèrent trois jours. Durant ces trois jours, Jean de Courteuay souffrit, certes, plus que la jeune fille. D’heure en heure, — de minute en minute augmentaient ses anxiétés, ses angoisses. Il ne pénétrait point dans la chambre de la malade, mais il restait, jour et nuit, dans la pièce qui précédait cette chambre, afin de pouvoir interroger sans cesse les femmes et les médecins. line se souvenait pas d’avoir éprouvé, depuis qu’il était au monde, des émotions aussi cruelles et aussi poignantes. Enfin, dans la nuit du troisième au quatrième jour, le délire céda, puis la fièvre. Ange était sauvée ! Quand le prince apprit cette nouvelle, il courut à la chapelle du château, et là, — lui qui sans être un impie, était bien loin d’être pieux, — il pria pendant quelques instants avec une ardeur qui dut être agréable à Dieu. La convalescence de la jeune fille commença. Au bout de deux jours, elle put s’habiller et recevoir Jean de Courtenay, qu’elle n’avait point revu depuis la nuit où il avait été si miraculeusement sauvé par elle. Dans cette entrevue, Ange lui demanda deux
LA PERLE DU PALAÏS-DOYAL.
choses: D’abord, de ne point tarder h la faire conduire, ainsi qu'il !o lai'avaiUpromts, au couvent des Augustines. Ensuite, d’abandonner tout "projet de vengeance, — s’il en avait conçu, — et de ne point rechercher judiciairement le comte de Pessac, au sujet dé la tentative de vol et d’assassinat. Sur ces entrefaites, arriva Ji flussy ia nouvelle là plus étrange, — la plus inorïe,, — la plus invraisemblable ! Il s’agissait d’un acte de , si incompréhensible démence, que le prince refusa tout d’abord d’y a j du ter foi! "'Cependant il devint bientôt impo ible de douter. Le Comte de Pessac venait de déposer entre les mains de MM. du parlement de Bourges, une plainte au criminel contre le prince Jean de Court énày, accusé par lai de rapt de mineure. Cette plainte perdait de réputation Antre dé Thiphaine, car l'infinie genlilhomme nfaruinlt sons serment que 'sa nièce était grosse des œuvres de M. de Courlenny. Cette plainte monstrueuse, — ce monument (l’impudente au lace, — s’explique facilement. Le comte de Pessac, — furieux de la faite' de celui qu’il voulai" assassiner, — furieux de la perte d’une grosse somme qu’il regardait déjà comme lui appartenant; — filrieux de ce qu’il appelait la trahison de sa nièce, — sachant d’ailleurs qu’airune preuve n’eltistait contre lui, puisque' le crime; jusque-là seulétnenf eh projet, ri’ avait ën idéalité point été commis, — craignit une dénonciation du prince et jugea prudent de 'Ht prévenir par une accusation calomnieuse.
Mais, en cela, il dépassa le but qu’il croyait atteindre. M. de Coi rtemry avait juré h la jeune fille de ne point rechercher judiciairement son oncle. L’attaque insensée ?e ce dernier le relevait de son serment. Il conduisit Ai à Bourges, il la-reinit. lui-même aux niai ns de la noble su-
périeure*, du couvent des Augustines. Puis 'il se présenta devant les juges et il mit sous leurs veux tops les faits que
nous venons de retracer. Le comte de Pessac et ses deux complices furent il l’instant même décrétés de prise de corps. On instruisit leur procès dans les formes, et ces misérables furent, tout d’une voix, condamnés à ia peine de mort. Par l’infiucuce de M. de Courtenay, il y eut commutation de peine en faveur de l'oncle de mademoiselle de Thipbaine. On lui fit grâce de Ja vie, et, — muni d’une somme qui provenait de la libéralité du prince, — il put passer en Amérique. Quant ;< Combons, lefaux-monnayeur, et K Jaeomé, l’usurier, — on les pendit l’un et l’autre haut et court, et ce faisant, on (il justice !... • ' •
Cependant Ange de Thiphaiue n’en restait pas moins déshonorée par les infâmes allégations du comte de Pessac. La pauvre enfant, — victime dé sou courageux dévoûment,
— n’avait d’autre avenir que de se consacrer à Dieu et dq prendre le voile dans la maison des Augustines, s’il ne Re présentait pas un honnête homme qui la vint laver de tout soupçon injurieux, en lui donnant sa iqaiu et son nom. Cet honnête homme se présenta. Ce fut le prince Jean de Courtenay. Il ne faisait qu’acquitter une dette de reconnaissance, mais il l’acquittait de tout son cœur et de toute son âme, car il aimait Ange éperdument, et, depuis qu’il avait vu la jeune fille pour la première fois, ses idées au sujet du mariage avaient bien changé. Ange, de son côté,
— malgré la grande différence de i’àge, — donnait sa vie avec bonheur à celui pour qui elle avait été véritablement un ange gardien. Bref, le mariage de Jean de Courtenay avec mademoiselle de Thiphaiue fut célébré, en présence de l’élite de ia noblesse du Berry, par monseigneur l’évèqUe de Bourges, dans la chapelle du palais épiscopal.