XVI
Les bohémiens.
Le duc de B... — ce grand seigneur qui, nous le savons, comptait pour lui et pour les siens sur l’héritage de Jean de Courtenay son parent, n’apprit point sans désappointement et sans colère le mariage de ce dernier. II fit cependant contre mauvaise fortune bon cœur, et, comme il était homme de cour et que, pour rien au monde, il ne se serait écarté de la ligne des strictes convenances, il répondit à la lettre de faire part de Jean de Courtenay par une lettre dans laquelle il le complimentait chaudement au sujet de son mariage.
— Peut-être n’aura-t-il pas d’enfant... — se disait-il fi part lui, — et alors, il n’y aurait que demi-mal...
Mais l’espoir du duc de B... ne devait point se réaliser. Après une année de la plus heureuse union. Ange de Thiphàine, princesse de Courtenay, mit au monde un fils. Ce fut pour son mari une grande joie, suivie, presqu’aussitôt, d’une immense douleur. Une fièvre de lait, qui se déclara après l’accouchement, emporta la jeune mère en quelques jours. Jean de Courtenay, inconsolable, jura de ne jamais se remarier et de ne plus vivre que poiir son enfant, qui feçut au baptême le nom de Pierre, — nom historique dans la famille des Courtenay. Le prince tint parole. L’ordre d’exil, rendu contre lui, avait été rapporté, — il était libre de revenir fi Paris et de reparaître fi la cour. II re'fusa de le
faire, et proféra rester dans ses domaines du Berry, afin de pouvoir s’y consacrer tout entier à l’éducation de son fils. Trois 'fins s’écoulèrent. L’enfant croissait en grâce et en beauté. Il avait les traits charmants et la douce pâleur de sa mère. Le prince Jean l’idolâtrait, et présageait que le vieil arbre héraldique des Courtenay allait refleurir plus brillant que jamais, dans ce nouveau rejeton.
Un jour, une compagnie de ces Bohémiens nomades, qui parcouraient les provinces et vivaient du produit d’étranges industries, telle que de dire la bonne aventure, de vendre aux garçons des talismans pour se faire aimer des filles, et aux filles des philtres pour rendre les garçons fidèles, — vint établir son campement dans une clairière des bois de Sussy, à une très-petite distance du château. Le soir de ce même jour, le jeune Pierre de Courtenay disparut. L’enfant avait été volé dans une des salles du château, où il dormait, et dont la fenêtre était restée ouverte. Le prince, désespéré, mit en campagne les agents les plus habiles, et promit des sommes énormes à qui lui donnerait des nouvelles de son fils bien-aimé. Tout fut inutile. La province entière se souleva contre les Bohémiens qu’elle accusait de ce vol abominable, — ils furent arrêtés et conduits â Bourges. Là ils protestèrent de leur innocence, — ils affirmèrent que les vrais coupables devaient être un homme, une femme et une petite fille, bannis par eux de la tribu, avec éclat et devant de nombreux témoins, — trio devenu soudainement invisible et introuvable. En l’absence de toute présomption, même légère, on dut mettre en liberté la horde nomade. Brisé par des chocs successifs et trop violents, — rongé par le chagrin et l’ennui, Jean de Courtenay se voyait lentement
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dépérîr;'ct shdmVdcmiait' a me sombre myu'inlhVaple. tl songeai!, — 'as-: ::r Ait-on, — a. entrer en religion et à- léguer tous ses biens à un couvert. — ■" Ce bruit parvint jusqu’à. Paris. Sur ces entrefaites, arriva au château de Sussy le duc de B... en personne, tl avait appris, — disait-il* — quoique bien tardivement, le dernier malheur 1 aitîvé à son cher parent... — il venait lui prodiguer les consolatiOris de la plus tendre amitié, et il allait l’emmener à Paris où, du moins, les distractions ne lui manqueraient pas. Le prince » u’avait plus de force, — même pour la résistance. — Il suivit le duc. Ce dernier le réinstalla dans' son hôtel, dé ,1a rue Payenne, — prit soin de lui remonter/ sa maison, et rie lé quitta, pendant quelque temps, pas plus' que son ombre. Les projets de M. d'e B .. étaient simples. Il voulait inoculer de nouveau dans Pàtire de son parent lés. goûts et les instincts de sa nature autrefois désolée. Il y parvint. Jean dè Cburtenày ne chercha /abord dans loi orgies auxquelles Son pareht le .contraignait en quelque' sorte d’aSsis ter, qu’iili moment de trêve et d’ai/di, pour ses douleurs et pour se&. regrets. Plais, bientôt, il 'le reprit à aimer l’orgie' pour ellemême et la débauche pour la débauche., -Alors, il s’y vautra tout entier, — corps et âme, — 'sans 'modération et sand pudeur, — jusqu’à l’ivresse et jusqu’à. l'impuissance, Il oubliait, — il se trouvait heureux. Le duc de B... souriait
à son couvre et s’applaudissait du succès si complet dè sa machination infernale. Au milieu de celle joie d’héritier futur, la. mort, lé 'frappa, il mourut, Hdssarit plein de Vie, —
■ sinon de mité, — celui dont il convoitait ■ l’héritage.
— Ma [pi, j’en suis fâché!... dit Jean de Courienay, à qui l\ui 'annonça celle nouvelle, entre des fûtes d’Opéra et (fes bouteilles de ver de champagnçj — lesmacs et les autres décoiïTëes et frappées dé glace* j’en suis vraiment fâché!... — c’était un bon parent et un galant cavalier que ce pauvre'
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duel... donnons à sa mémoire uiie ou deux larmes... et buvons!... , •
Ce fut là toute l’oraison funèbre de M. de B... et, fraftchement il ne méritait même pas celle-là. Les années s’écoulèrent. Le prince de Courlenay était arrivé par les excès à l’épuisement le plus absolu. Dans son corps affaibli il ne survivait rien de cette vigueur reconquise sous les otnbràges
séculaires des belles forêts du Berrv,
Ziska.
Il était deux heures de l’après-midi. Le prince avait passé la nuit précédente, tout entière dans uu souper, ou plutôt dans une orgie, — il ne s’était couché qu’au point du jour, et, après s’être levé à midi, il sommeillait dans un large fauteuil au coin du feu de la ebpmbre à Coucher de son hôtel de la rue Payênng. Ce n’était plus Jean de Courtenay, le vigoureux et hardi veneur, faisant retentir les forêts de ses hallalis victorieux. C’était un vieillard décrépit et morose,
— l’œil terne, — la lèvre pendante, — les joues flasques^
— le front sillonné de ridés profondes qui ne disparaissaient
qu’à grand-peine sous les cosmétique» et sous le fard. Gei* • main, le premier valet de chambre du prince, enthi, stif la pointe du pied, sans avoir été appelé. M. de Courtenay, nous l’avons dit, ne dormait pas, il sommeillait; Au bruit, si léger qu’il fut, des pas du valet de chambre sur le tapis moelleux, il/eleva la têle r et il demanda : . ■
— r- Bh bien 1 qu : est-ce, <Ierœ«in\? -*• Qu’y a-t-il ?■»,, '
2â& LA FERLE 1)U PALAIS-ROYAL.
— Monseigneur* — répondit le valet de chambre, — il y a là deux personnes qui sollicitent l’honneur d’être introduites devant monseigneur*. .
— Je ne reçois point ce matin... — N as-tu donc pas répondu cela ?
— Pardon, monseigneur...
^ — Eh bien?
— L’une de ces personnes insiste, et elle affirme qu’elle possède un secret qui intéresse monseigneur au plus haut point, et qu’il importe que ce secret lui soit révélé sans retard.,.
— Un secret, dis-tu, Germain?
, — Oui, monseigneur, un secret de haute importance.
— Et, quelles sont ces personnes?
— Une jeune fille, de la plus grande beauté, vêtue d’un costume singulier, et un enfant... un petit garçon...
: — Et, cette jeune fille est jolie?
•«v- Admirable, monseigneur.
Une étincelle de lubricité éclaira les prunelles atones du vieüx seigneur. ' »
— Allons, Germain, — dit-il, — iniroduis cette jeune fille... — pour arriver auprès de moi, la beauté est le meilleur de tous les sauf-conduits... .
Le valet de chambre sortit et revint au bout d’un instant conduisant les deux visiteurs.
— Voilà monseigneur le prince de Courtenay, mademoiselle..- — dit-il à demi-voix.
• Puis il se retira discrètemant. Le prince se retourna, et jeta un regard sur la nouvelle venue. C’était une jeune fille de dix-huit ou vingt ans, tout au plus, et d’une merveilleusè pureté de traits et de formes. L’enfant qui l’accompagnait était vêtu très-simplement, — Jean de Courtenay ne fit an<cune attention à lui, La jeune fille salua le vieillard à la ma-
la feple du palais royal 22f
nièrer asiatique, en croisant les deux bras sur sa poitrine et en inclinant doucement la tête. Le prince lui rendit son salut avec cette courtoisie dont il ne se départissait jamais vis-îi-vif des femmes, — quelies qu’elles fussent.
— Mademoiselle, — lui dit-il ensuite, — que souhaitezvous de moi, et que puis-je faire qui soit agréable à une aussi charmante personne?...
— Rien, monseigneur... — répondit la bohémienne d’une voix un peu gutturale.
— Comment, rien ? — s’écria le prince.
— Pour moi, vous ne pouvez rien, monseigneur... — et. pour vous, moi je peux beaucoup...
Un soutire d’incrédulité railleuse vint aux lèvres de Jean de Courtenay.
— Je ne vous comprends pas parfaitement, mademoiselle,
— dit-il ensuite.
— Je vais m’expliquer, monseigneur, et, quand je l’aurai fait, — jusqu’au dernier des jours qui vous restent à vivre,
— vous bénirez le nom de Ziska !...
— Ziska, c’est vous, mademoiselle?
— Oui, monseigneur.
— Alors, mademoiselle Ziska, j’attends.
La jeune fille prit par la main l’enfant qui l’accompagnait, et le fit avancer jusqu’à deux ou trois pas du prince, puis, le plaçant de façon à ce que la lumière, qui venait de deux larges fenêtres, éclairât vigoureusement son visage, elle reprit :
— Monseigneur, regardez cet enfant...
Le prince obéit machinalement et attacha sur le petit .garçon un regard vague d’abord et incertain, puis, bientôt, ému et profond. Dans les traits si pâles et si doux qui s’offraient à sa vue, il Retrouvait la vivante image de la chaste
beauté d’Ange de Thiphaine. Jean de Gourlenay se souleva à demi, et murmura d’une voix étouffée :
— Cet enfant!... Quel est cet enfant?..»
— Votre fils que je vous ramène,' — répondit Ziska avec, une sublime simplicité.
Le prince retomba en arrière, anéanti par l’émotion.
— La preuve!... — Avez-vous une preuve de ce que vous dites?...
— J’en ai plus d’une, monseigneur...
— Parlez!... parlez...
— Cet enfant vous fut ravi, il y a neuf ans, dans la province du Berry et de votre château de Sussy...
— C’est vrai... — Quels furent les ravisseurs?...
— Mon père et ma mère, monseigneur... — et ils se sont repentis à leur lit de mort...
— Mais, qui les avait poussés à ce crime abominable!...
— L’intérêt...
— Comment cela?...
— Un de vos parents, qui voulait hériter de toute votre fortune, leur avait donné une semble considérable pour les engager à faire disparaître votre Gis...
— Et, ce parent, quel était-il!
— Le duc de B...
— Est-ce possible?...
— Non-seulement possible, mais certain, ët de cela aussi j’ett ai la prouve, monseigneur...
— Voyons ces preuves...
— Voici d’abord le témoignage unanime et collectif de tonte ma tribu. — Voici un acte authentique et irrécusable, rédigé ii Venise par un membre du Conseil des Dix, deux procurateurs de Saint-Marc, deux uvogadors , des garxviies civiles U criminelles, et le chancelier de la séréniçsii,..- république, ënvoyés au lit de mort de raœ parents, comme té-
moins et tabellions, pour recevoir leur déposition.,. •— Cet acte fût fait en double et j’en mets souS vos yeux, monseigneur» une copie Certifiée... — Voici, enfin, deux lettres écrites à mon père par votre parent, le duc de B..., lettres dahs lesquelles il lui donne des ordres relatifs à l'enlèvement de votre enfant... — Lisêz, monseigneur, — examinez, — jugez, et, ensuite, si vous le pouvez, doutez encore!...
Ainsi parla Zska. Le doute, 'en effet, n’était plus possible. Jean de Courteiiaÿ put appuyer' contre son coeur et coiivrir de ses baisers et de ses l'armes de joie ce fils qu’il avait tant pléüré, ce fils que Dieu lui rendait, en se servant de la jeune bohémienne comme d’iin instrument docile. Le prince voulut récompenser splendidement Ziska. La jeune fille n’âtcepla rien... — Elle embrassa Pietre en fondant en larmes, car eHe avait conçu pour lui toute lâ tendresse d’une sœuf. puis elle retourna rejoindre sa tribu nomade dans quelques contrées lointaines. Jean de Courtenay sembla d’abord avoir pour son fils toute son affection d’autrefois, et, pendant quelque temps, la présence de ce cher enfant dans l’hôtel apporta un grand changement dans les habitudes désordonnées du inaiire du logis. Malheureusement la gangrène inoculée par le duc de B... dans l’àme du prince, était de celles qui ne se peuvent plus guérir, surtout chez un vieillard. Peu à peu Jean de Courtenay reprit ses goûts de débauche et ses ' habitudes dépravées. Bientôt Pierre ne tînt aucune place dans la vie et dans la pensée de son père qui 11e le voyait presque jamais. Ce n’est pas que le jeune homme manquât de quelque chose, — au contraire. Pierre, en atteignant lïige ou l’enfance linit par faire place à l’adolescence, était un cavalier accompli. Tout le monde s’en apercevait, excepté son père, et rien au monde ne semblait plus douloureux au jeune homme que la froideur que lui témoignait le prince. Durant les trois dernières années de la vie de ce dernier, le
pore et le fils, quoique habitant le même hôtel, ne se parlèrent pas dix fois par an. 11 est vrai que, pendant des mots entiers, Jean de Courtenay ne faisait, rue Payenne, que de rares et courtes apparitions. Le prince mourut. On s’attendait à trouver, non pas une opulence princière, mais une belle fortune. Cette attente fut complètement déçue; Ainsi que nous l’avons appris déjà par une conversation du marquis de Louvois et du. comte de La Châtre, les domaines avaient été vendus sous main et mystérieusement, — l’hôtel était grevé d’hypothèques qui absorbaient sa valeur, et audelà. Il ne restait à Pierre de Courtenay que quelques meubles, — ses effets personnels, — trois chevaux, — des livres, et une certaine quantité de bijoux assez beaux. Le jeune prince, vendit tout cela, et, s’arjnanl d’un courage stoïque, il résolut de vivre avec les débris de celte opulence disparue.
FIN OR LA DFfXlèMF. P RITE