‹ La perle du PalaisRoyal Xavier de MontépinChapitre 7 sur 10 · LES AMOURS D’UNE ROSE · texte numérisé non relu

LES AMOURS D’UNE ROSE

Marcel.

Nos lecteurs se souviennent sans doute que nous avons laissé Nanette Lollier tout en larmes, dans le petit boudoir de son appartement de la rue Saint-Honoré. Peu à peu, cependant, — disions-nous à la fin de l’un des premiers chapitres de la seconde partie de ce livre, — cette émotion douloureuse s'usa, en raison même de sa violence. Peu à peu, le violent chagrin de Nanette dégénéra en une rêverie, qui, — pour être peut-être un peu triste, — ne manquait cependant point de douceur. Cette rêverie fut interrompue brusquement, et d’une façon ù laquelle la jeune fille s’attendait si peu qu’elle jeta un cri. C’est qu’un beau jeune homme, entré furtivement dans le boudoir et qui s’était approché de Nanette assez doucement pour ne point éveiller sou at-

tention, venait de déposer un baiser sur la rnain blanche et effilée qui soutenait une tète charmante. Nanelte, irritée autant que surprise, se retourna vivement. Mais un tendre sourire fit place aussitôt à la stupeur impatiente, et elle tendit la main au téméraire, qui n’était autre que son frère Marcel, celui qui lui ressemblait tellement, qu’habillés de la même façon on aurait pu les prendre l’un pour l’autre. Nous avons dit que ce jeune homme était entré chez M. Panckouke, l’éditeur de l’Encyclopédie.

— Mon bon Marcel, — dit Nanelte eu souriant* — sais- * tu bien que tu m’as fait grand’peur...

— Moi, chère petite sœur !... et pourquoi?...

— Dam!... ce baiser...

— Un baiser n'a rien d’effrayant!...

— J’en conviens, — mais je ne savais pas que ce fut loi...

— Tu devais t’en douter...

— Mon Dieu, non... — au contraire...

— Au contraire!...

— Oui.

— Et, pourquoi?

— Les frères, d’habitude, tie baisent guère la main de letfrs sœurs... ils gardent cette galanterie. pbur leurs flan- 1 cées...

— Je n’aurai jamais de fiancée qui ait d’aussi jolis doigts que ceux de ma petite sœur Nanelte...

— Flatteur!...

— Ah ! tu le sais bien !...

— Moi? — par exemple!...

— Allons, allons, Nanelte, ne sois pas modeste comme la

violette... une fleur charmante, j’en conviens, mais moins humble qu’on he le pense, car, si elle prend soin de se ca-r cher, elle trahit sa présence par son parfum... ,

— Et tu trouves que je lui ressemble? — dit la jeune fille en riant. * - -

— Sans doute, — répondit Marcel du môme ton, — h cela près, cependant, que tu ne te caches pas...

— Cela me serait difficile.

— Je le crois bien !... , — Figure-loi, petite sœur, que si tu disparaissais tout à coup, il y aurait un véritable tumulte dans Paris...

— A mon sujet?

— Oui, certes, à ton sujet ! ' ■

v- Tu plaisantes? ' •

— En aucune façon. — On ne s’occupe que de toi, — on nepense qu’à toi... — on ne parle que de toi... — jusque

chez les encyclopédistes...

— Va-t-on m’imprimer toute vive, par hasard? — demanda Nanette avec un sourire.

— Ma foi, je ne* dirais pas non! — Figure-toi que, ce matin, j’ai assisté, à ton sujet, au débat le plus original...

* — Ali ! vraiment? — et où donc cela?../

— {/était chez M. Diderot, — répondit Marcel avec un indicible sentiment d’orgueil, — chez M. Diderot lui-méme» le grand homme, l’iilüstre écrivain, l’immortel autour des Bijoux indiscrets, dq Jacques le fataliste, du Neveu de liameaiu, de la tteligïeuseçl de tant d’autres chefs-d’œuvre...

— Ah ! tu vas chez M. Diderot?

— Sans doute, — il me reçoit même avec la plus grande bonté, — quoiqu’il ignore que je sois ton frère, — ce qui • serait un titre...

Enfin ? '

— Bref, je lui portais de la fcopie qu’il avait demandée pour une correction... il avait dans son salon une quantité de gens de lettres et de grands seigneurs... — c’était le comte de Latqaguais... le- connais- lu?...

LA fERLE DD PALAIS-ROYAL.

— Que trop! — il m’a poursuivie de ses fades et insupportables adulations pendant quinze jours... •

— Ah! ah!... eh bien! ce que tu me dis ne m’étonne point!

— Pourquoi?

— Tu le verras tout à l’heure. — Je reprends ; — il y avait encore le duc de Nivernais, M. de Marmontel, M. le baron d’Holbach... les connais-tu?

— A peu près tous.

— Et enfin, — poursuivit Marcel avec enthousiasme, — et enfin, le beau, le charmant, l’excellent prince de Courtenay... un jeune homme que j’aime de toute mon âme, par exemple, et pour qui je donnerais tnon sang !... — le connais-tu aussi, celui-là?

Nanette appuya la main sur son cœur, pour en comprimer les battements impétueux.

— Oui... oui... je le connais aussi... continue...

— Quand j’arrivai. — dit-il, — on parlait de Nanette, de Nanette la belle bouquetière, de Nanette, la Perle du Palais- Royal... — Les amis de M. Diderot me prenaient tout simplement pour le singe de notre imprimerie, et ne se gênèrent point pour continuer devant moi l’entretien commencé...

— C’est le comte de Lauraguais qui parlait, — et, je dois l’avouer, il t’attaquait avec plus de méchanceté que d’esprit. ,

— « Ma foi, non, messieurs, disait-il, — je ne crois point à la vertu de Nanette la bouquetière, — elle est trop jolie pour être sage, — elle a eu des amants, elle en a, elle en aura, — chacun le dit, chacun le croit, et je fais comme tout le monde...

— Quelle horreur! — s’écria Nanette, — un gentilhomme cammnier une pauvre fille parce qu’elle n’a pas voulu l’écouter !... ah! c’est bien mal ! ah! c’est bien lâche!..,

— Attends... attends! — reprit Marcel, — tu vas voir...

— M. de Lnuraguais, pendant quelques minutes, continua sur ce Ion, — j’étais sur les épines, — je souffrais horriblement, — je me sentais pâlir et rougir, — j’allais trahir mon incognito, prendre ta défense et dire son fait à ce vilain comte... et d'uae façon assez leste, je t’en réponds, mais, heureusement, je n’eus pas besoin d’en venir là...

Un défenseur.

— Que se passa-t-il donc? — balbutia Nanette, qui, haletante, respirant à peine, écoutait ce récit avec un intérêt et une anxiété faciles à comprendre.

— Ce qui se passa, ma sœur? — écoute : — Le comte de Lauraguais avait à peine fini de débiter ses sots et méchants propos, lorsque le prince de Courtenay, ce bon et admirable jeune homme, se leva. — Il était pâle, je t’assure, encore plus pâle qu’à l’ordinaire, et ses grands yen* noirs, qui sont presque aussi beaux que les tiéns, lançaient des éclairs...

« — Non, monsieur le comte, — s’écria-t-il, — chacun ne dit pas, chacun ne croit pas que Nanette ait des amants car, pour si méchant que soit le monde, il ne calomnie poiht la vertu la plus pure!... — Comment pouvez-vous, sans rougir, répéter les contes odieux inventés par quelques libertins désœuvrés, qui se vengent sans doute ainsi des dédains de Nanetta!... — Laissez-leur ce triste passe-temps, monsieur, il est indigne de vous, — il est imjigue de tout honnête homme !... — Nanette est sage autant que belle, je

le prétends* je le soutiens, et je le soutiendrai sCnveri et'

contre lousl.. . »

— Il a dit cela! il a dit cela!,.. — raurpiura Naoelle en levi^.t les yeux vers le ciel avec une sublime expression d’ivresse. — Oh! noble cœur! noble cœur!...

— J’ai retenu sou discours mot pour mot, — répliqua Marcel , — et je ne crois pas y changer seulement une virgule en te le répétant... — Ce bon prince!... ah ! ma foi, je l’aurais embrassé bien volontiers, je te le jure !...

— Et le comte de Lauragunis, qu’a-t-il répondu?

— Sa vilaine figure a pris une expression de sarcasme et d’ironie; — il a souri d'un sourire faux et méchant, et il a dit :

« — Ainsi, cher prince, vous vous faites le chevalier de mademoiselle Nanette?...

, « — Oui, monsieur, — a répondu le-prinçe.

a • — Une bouquetière!...

« — Une bouquetière vaut plus qu’une duchesse, quand la .bouquetière est honnête et quand la duchesse ne l’est pas!...

( — Ainsi, don Quichotte d’un nouveau genre, vous allez rompre des lances pour cette vertu plébéienne?...

« — Je suis du moins prêt è mesurer mon épée avec celle de tous ceux qui l’attaqueraient!...

« — Vous vous fâchez, prince, — donc vous avez tort !...

« — Je ne me fâche pas, monsieur, je m’indigne !...

' « — C’est la même chose.

s — Non pas.

« — Niais, celte vertu que vous défende?., prouvez -la.,

« — C’est bien facile.

— En vérité? — Elr bien ! j’attends.

« — Ne disiez-vous pas, monsieur le comte, tout à l’heuré, que chacun, dans Paris, Dallait des amours de Nanette?...

<i — Je l’ai dit et je le répèle.

« — Eh bien ! précisez un peu plus. — Ces amants doivent être connus : — qui nomme-t-on?

« M. de Lauraguais baissa la tète et, après un instant d'hésitation, répondit

« — On ne nomme personne... mais la rumeur publique... vox p'opuli...

« Le prince de Courtenay interrompit le comte.

« — Assez, monsieur, — dit-il sévèrement, — vous êtes vaincu, et vaincu avec vos propres armes. — Si Manette avait un amant, tout Paris, dès ce soir, saurait le nom du bienheureux; mais jusqu’à présent, vous pouvez m’en croire, il ne se trouve dans aucune légende!...

« Puis le prince, r.c tournant vers les assistants , ajouta ; ■« t- Ai-je raison, messieurs?... — Vous ôtes des juges impartiaux autant qu’éclairés, je m’en rapporte à vous...

« — r Oui, prince, dix' fois raison! — s’écrièrent le baron d’Holbach, le duc de Nivernais et M. de Marmontel.

« M. Diderot, lui, ne répondit qü’en prenant la main du prince et qu’eu la serrant... Mais cela voulait tout dire* n’est-ce pas, ma petite sœur?... Quant à M. de Lauraguais, honteux et confus de sa défaite et de la rude leçon qu’il venait de recevoir, il n’ajouta plus un seul mot et il ne tarda pas à se retirer. Aussitôt après son départ, le prince reçut d’unanimes félicitations sur sa conduite généreuse et chevaleresque. • ..

— Cher prince! — s’écria monsieur Diderot, — il vo'us a railleusement appelé don Quichotte ! — Quel éloge?... — Don Quichotte était un fous c’est vrai; usais quelle noble et généreuse folie que la sienne, et cembieq (ïélte folie valait mieux que la froide raison de notre siècle !... » ’

240 LA PRRLK DU PALAIS-SOTAL.

— Et, que répondit M. de Courtènay à tout cela ? — demanda Nanette.

— Je n’en sais rien.

— Comment? .

— Non, en vérité. — M. Diderot qui jusqu’alors Savait pas fait attention à moi, s’aperçut de ma présence. — 11 me prit la copie et les épreuves que j’apportais, et me congédia... — Mais j’en avais entendu bien assez, et je sortis, enchanté de ce qui venait de se passer et tout joyeux de pouvoir te le redire... — T’ai-je fait plaisir, petite sœur?...

— Mieux que cela, mon bon Marcel...

— Mieux que cela?...

— Oui, tu m’as rendue heureuse..', bien heureuse!...

— Ah ! bah! et pourquoi?...

— Pourquoi? — répondit-elle enfin, — parce que, si quelques méchants m’attaquent, j’ai pour moi tous les nobles cœurs !

— Tu as bien raison! — répliqua Marcel Quant à moi, parmi les nobles cœurs, je n’en connais pas de plus noble que celui de ce jeune prince de Courtènay... Est-ce que tu. n!es pas de mon avis, petite sœur? — demanda Marcel.

— Oh! si... balbutia Nanette.

— Tu m’as dit, je crois, que tu connaissais le prince ?..*

— Oui, en effet...

— Je comprends, tu le connais de vue... — ou tu l’auras

rencontré en passant... — Peut-être ne l’as-tu remarqué qu’â peine... — Mais si tu le voyais de près... si tu l’entendais parler... si tu pouvais lire dans ses yeux où se peint toute la beauté de son âme, je suis bien sùr, petite sœur, que tu l’aimerais autant que je l’aiiue... — Mais, mon Dieu, qu'as-tu donc?... tu pâlis... ,

Les jouesde Nanette, en effet, devenaient blanches comme les pétales velputés du lis , . ■

*— Est-ce que tu souffres ?... — s’écria Marcel ; — veuxtu que j’appelle ma mère ou mes sœurs ?...

— Won 1... non !... — répondit vivement la jeune lille,

— cela va mieux, — beaucoup mieux... — c’est fini...

Et, en effet, elle reprenait peu à peu ses couleurs habituelles.

— Tu ne sais pas, — dit-il, petite sœur, — une idée m’était venue...

— Une idée?...

— Oui, et que je crois bonne...

— A quel sujet?

• , — Au sujet du jeune prince de Courtenay... J’ai pensé qu’après cp qui s’était passé ce matin, — après la manière dont le prince a pris ta défense, — ce serait faire preuve d’une véritable ingratitude que de ne lui point témoigner ta reconnaissance...

— Et comment le pourrais-je faire, mon Dieu? — s’écria Nanette. • J

— Rien n’est plus facile.

— Ali ! tu trouves?.,.

— Sans doute; c’est ici l’intention qui sera tout. — Envoie-lui, tout simplement, un bouquet de tes plus belles fleurs... — Je te réponds qu’il en sera flatté...

— Je n’oserais jamais... — murmura Nanette.

— Enfant ! — dit Marcel avec un petit air de supériorité , comique, — et si je me chargeais de les lui remettre?...

— Toi, mon frère?...

— Moi-môme. — J’ai une occasion excellente.

— Tu vas donc chez lui?...

— Je n’y suis jamais allé, mais j’irai demain matin. — *

Je lui porte un magnifique exemplaire de notre édition infolio du Télémaque, avec gravures de Bernard Picard, —

• reliure en maroquin rouge, — tranches dorées, — armçi-

ries des Courtenny sur les cnuverlures ; — c'est une ftnlaïUeriede M. Pauckouke, — un cadeau princier-... — Vu vois que rien ne me serait plus facile que de remettre hs fleurs en même temps... sans compter que cela me fournirait l’occasion de dire au prince que je suis ton frère... ce qui me serait fort agréable... et je ne manquerais point de le remercier de la part en un petit compliment très-bien tourné...

— Mais, — demanda Nanelte, préoccupée en ce moment d'une idée fixe, puisque lu vas chez lui demain, tu dois savoir où il demeure...

— Si je le sais?... nui, sans doute. — Rue Culture- Sainle-Gatherine, — hôtel Carnavalet. — Le vieux prince de Conrtenay, le père de coltii-ci; avait un superbe hôtel rue Payenne ; mais il paraît qu’avant de mourir il a complètement ruiné ou déshérité sou fils... on ne sait ni comment ni pourquoi... — Toujours est-il que cet excellent jeune prince est pauvre, — et c'est bien dommage, car je lui souhaiterais, moi, une fortune de. roi!... — Je suis bien sûr qu’il en ferait bon usage... — Qu’en penses-tu, ma sœur?... — Mais que je Suis sot!... — lu ne peux rien en penser... Tune le connais poinf assez pour avoir une -opinion sur son compte... .Enfin, — poursuivit Marcel, — j’en reviens à mon idée... - — Décidément, l’approuves- tu ?...

— Quelle idée? i -

— Celle bouquet dont tu me chargerais pour le prince?... • ;

— Non, mon bon frère, j : crois qu’il vaut mieux n’en Tien faire... - . .

— Je t’assure, pourtant,./ . r - — Je t’en prie, — ■ rit-elle, n’insiste pas ; — lu. rue fc-

àis'de la peine... ' ■ ; • r> 5. ■

LA P£ntl?‘i)tJ PALAIS-ROYAL.

— n’èn parlons plus, petite sœur... n, fifii... — 'Prenons -que je n’ai rien dit...

Une matinée.

Nanétle avait lutte de rester seule. - Elle trouva moyen d’éloigner son frère, et, aussitôt que ld jeune homme se fut retiré, elle fertfia au verrou la porte de sou boudoir,' affn d’éire bien certaine que personne ne'viéndrait l’y Surprendre. Elle ouvrit un petit meuble en bois de rose, elle y prit du papier, de l’eticfé, des plumés, et elle se mit à écrire avec une vivacité fébrile. Quand elle eut. achevé', cité relût les lignes un peu irrégulières qui couvraient presque entièrement une grande feuille de p;ipi t.

Sads doute, elle n’en fut pas satisfaite, car elle déchira cette page et en recommença une' autre. Trois fois de suite elle sacrifia de ia même façon ses essais inlVnctueux. Enfin, la quatrième lettre lui parut de tout point convenable. — Ellç ne la déchira pas, et, pliant le papier enquatre, elle l’introduisit dans une large enveloppe. Elle traça l’adressé sur celte enveloppe, puis sans cacheter, 'elle remit le tout •dans le petit meuble de bois de rose qti’jlle referiba soigneusement.

i,' ni c’est

Le lendemain matin, vers dix heures, le i rince P re ue

Cofirtenay était seul dans le très-humble appartement qù’il

occupait, rue Culture-Sainte-Catherine, hôtel de Carnavalet. Son unique domestique, vieux valet de chambre qui était au service de la maison de Courtenay depuis plus de quarante ans, et qui restait attaché au jeune prince bien plus par dévouement que pour toucher les gages modiques ’ que Pierre pouvait lui donner, introduisit auprès de son maître le comte de la Châtre. Après avoir échangé les premiers compliments, les deux gentilshommes s’assirent, et M. de la Châtre, non sans un embarras visible, entama l’entretien en ces termes : ,

— Je vais, mon cher prince, aborder avec vous un sujet d’une délicatesse infinie... — je vais marcher sur un terrain brûlant... — J’hésite... j'hésite beaucoup- avant de vous apprendre le véritable motif qui m’a conduit chez vous ce matin... — je voudrais être bien certain que vous ne regarderez point comme indiscrètes les paroles qui vont s’échapper de mon cœur pour s’adresser au vôtre...

— Mais, — répondit Pierre de Courtenay, un peu étonné de ce début mystérieux, — s’il ne faut que cette assurance pour vous rassurer entièrement, je vous la donne bien volontiers, mon cher comte...

— Alors, j’entre en matière nettement et sans préambule...

— C’est toujours, selon moi, la meilleure manière de procéder... '

— Vous vous rappelez notre rencontre d’hier matin dans le jardin du Palais-Royal?...

— Elle m’a été trop agréable pour en avoir si vite perdu le souvenir...

— Vous souvenez-vous aussi, cher prince, des quelques paroles échangées entre nous?...

— Sans doute, — le marquis dé Louvois et vous, vous m’engagiez à me présenter à la cour, et vous blâmiez forle-

ment ma résolution de n’y point paraître;.'. — Est-ce ce sujet-là que nous devons encore traiter aujourd’hui?...

— Précisément.

— Alors, cher comte, — dit M. deCourtenay en souriant, — il est bon de vous prévenir d’avance que nia décision est irrévocable... — Renoncez donc à l’ébranler, je vous le conseille...

M. de la Châtre secoua la tète.

— C’est ici que ce que j’ai à vous proposer devient épineux... — fit-il.

— Epineux?

— Oui, et beaucoup

— En quoi ?

— Allons, du courage! — Je me risque... — Eh bien ! cher prince, j’ai cru deviner sur quoi se basait cette irrévocable décision dont vous parlez..,

. Pierre de Courteuay rougit légèrement. Le comte de la Châtre poursuivit :

— N’est-il pas vrai que, si vous refusez de paraître à la cour où votre nom et votre rang yous appellent, c’est parce que votre fortune actuelle ne vous permettrait point de le faire d ? une façon digne de vous?...

— C’est vrai, — répondit Pierre après un instant de silence, — c’est Vrai, je suis pauvre, et les pauvres doivent se faire oublier... — J'espère que la pitié est un sentiment que je n’inspirerai jamais!...

— Moi, — continua M. de la Châtre, — je suis riche. — trop riche même, car, au dire de tous les gens de bon gens, je fais de mes revenus un usage déplorable... — Or, j’ai une très- humble requête à vous adresser...

Laquelle, cher comte?...

Permettez-moi de mettre à votre disposition, — oh! à titre de prêt bien entendu, — ■ telle somme qui vous sera

nécessaire pour faire une brillante figure et mener un état de prince... — Eu repoussant cette prière, vous me désobligeriez infiniment?...

Pier/e de Courtenay prit la main du comte de Ca Châtre et la serra fortement à plusieurs reprises.

V — Merci, — murmura-t-il avec émotion, — merci, cher comte... vous êtes un ami... un véritable ami...

— Et, vous acceptez?... — s’écria joyeusement le gentilhomme.’

— Non, — Je refuse.

— Vous refusez?.,.

— Formellement.

— Et, pourquoi? •

—• Parce -que mes principes m’interdisent d’emprunter Hue somme que, peut-être, je ne pourrais rendre jamais.

— Jamais !... — Mais vous n’y pensez pas !...

— J’y pense, au contraire, et c’est ce qui me décide à refuser.

— Songez donc <j«e le roi vous connaît déjà, par tout le bien qui lui a élé dit à votre sujet... — songez qu’il a parlé de vous avec intérêt... — Qu’à peine auriez-vous paru à la cour que les grâces, les faveurs, les dignités, les emplbia fondraient sur vous, — que votre fortune serait faite et qu’un mariage digne de vbtre position vous permettrait de rendre au nom dé Courtenay son antique splendeur...

— Ce mirage est séduisant, je n’en disconviens point, — tépüqua Pierre, — mais, à l’avenir tel que vous venez dç le peindre, je préfère/ mon. ami, les tristes et froides réalités du présent... -

— C’est de la folié, cher prince!...

— Peut-être... — pensez que jé suis fou. s! voés voulez, mais dites-vous bien que cette fblie n’exclut point de mon cœur la recdnnàîs&tnce, et <Jüe je n’oublierai iamaib l’offre.

généreuse que voire affection pour moi vous a diefé«\.. — «litre nbos, coiiite, désormais, c'est à la vie et à la morl!;.'.-

— Mais, en attendant, vous reiV.s.z !...•

•— il te faut, et j’attends une nouvelle preuve -de votre amitié, — c’est, de rie plut revenir sur ce chapitre, bar il m'en coûte beaucoup de vous résister, si fermement résolu que je sois à Je faire jusqu’au bout...

- — Soit, cher prince... — mais j’espérais mieux...

En ce moment, et comme s’il arrivait pour fournir une transition facile à un autre entretien, le vieux valefde chambre entra.

— Monseigneur, — dit-il, — il y a dans l’ajiticbambré un jeune homme qui se présente de la part de M. Panckoucke...

— Faites entrer... — répondit le prince.

Le valet de chambre revint, conduisant Marcel, qui, rouge comme une pivoine, portait sous son bras, soigneusement enveloppé, le magnifique exemplaire du Télémaque dont nous avons entendu parler la. veille a Nanette.

— Mon ami, — lui dit le prince, — vous venez de la part de M. Panckoucke?...

— Oui, monseigneur... — balbutia Marcel, — M. Panckoucke, mon patron, prie monseigneur de vouloir bien agréer l’hommage de ce livre...

Et, tout en parlant, le jeune homme déraaillolait de ses quadruples langes de papier le splendide volume qu’il présenta à Pierre de Courlenay, éblouissant sous son maroquin rouge armorié et sous ses tranches dorées.

— Mais, — s'écria Pierre, — c’est là un présent royal!..

— A peine digne de vous, monseigneur... — articula Marcei fort peu distinctement.

— ■ Voyez donc, mon cher comte, — reprit Pierre en

s’adressant à M. de La Châtre, — voyez quelle admirable édition! — quel caractère! — quelles gravures!...

-, En effet, cela est fort beau... — répliqua froidement La Châtre, — qui n’était ni un érudit, ni un bibliophile, loin de là 1... •

Le prince de Courtenay admira avec enthousiasme pendant quelques instants encore. Puis il dit à Marcel :

— Je me réserve d’aller, aujourd’hui même, témoigner à M. Panckoucke combien son beau présent m’est agréable... Quant à vous, mon ami, prenez ceci, je vous prie...

Et il voulut mettre un double louis d’or dans la main de Marcel. Mais ce dernier, plus rouge que jamais, se recula vivement. ,

— N* acceptez- vous donc pas cette bagatelle? — demanda Pierre fort étonné.

— Oh ! monseigneur... s’écria Marcel, — si j’osais...

— Osez,, mon ami.

— Il est une chose qui me serait mille fois plus agréable que tout l’or du monde...

— Une chose qui dépend de moi?...

— Oui, monseigneur, — de vous seul..,

— Et c’est...

— C’est d’avoir l’insigne honneur de vous baiser la main.

— Me baiser la main !... — répéta le prince stupéfait, — > mais pourquoi ?

— Ah ! monseigneur, je vous aime tant!...

— Vous m’aimez? — Mais, mon ami, vous ne me connaissez p is !...

))h ' si. monseigneur, je vous connais bipn !... et, ainsi q.'. ;• I ; disais hier a ma sœur, je donnerais ma vie pour

Vi.lt, ÿ '...

One parente inconnue.

Pierre de Courtenay, en entendant ces paroles prononcées avec l’exaltation la plus chaleureuse, se demanda très-sérieu- ' sement s’il avait affaire à un fou. Pour la première fois, il • regarda son interlocuteur bien en face, aftn de chercher à saisir sur sa figure quelques symptômes de démence.

— Vous avez parlé de votre sœur, ce me semble, mon ami?. ..'demanda-t-il.

— Oui, monseigneur. .

— Est-ce que je la connais?

— Oh! oui, monseigneur, vous la connaissez... et, quoiqu’elle m’ait défendu de vous le dire, elle vous est joliment reconnaissante aussi, allez, monseigneur!...

— Reconnaissante? — répéta Pierre, — et de quoi?...

— De ce que vous avez fait pour elle liier...

— Hier!!...

— Monseigneur, je vois que vous ne me comprenez pas../ mais un mot vous expliquera tout... — J’étais hier chez.

M. Diderot, en même temps que vous, monseigneur, et jp suis le frère de Nanette Lollier, que vous avez si généreusement défendue....

— Mon ami, — répondit le prince de Courtenay très- •^mu , — je n’ai fait que ce que méritait votre charmante sœur... > ’ .

— C’est vrai, monseigneur, car Nanette est un ange, <d digne de tous les respects... — Mais, combien d’autres, à

votre place, n’auraient pas daigné prendre le parti d’une pauvre tille... d’une bouquetière!... ainsi que ie disait ce comte de Lauraguais, avant que vous l'ayez réduit au’' silence ?... — Ah ! c’est bien beau et bien grand, ce que vous avez fait là, monseigneur!... et c’est depuis ce moment-là que je vous aime!... — A cdté de mon dévouement pour vous, la tendresse d’Oreste pour Pylade, de Pythias pour Damon, et de tous les héros de l’antiquité les uns pour les adirés, est fort peu de chose U.. — Je sais bien que vous n’avez que faire de mon dévouement , je sais bien que vous êtes un grand seigneur, et que je ne suis, moi, qu’un pauvre * diable d’apprenti... — Mais s’il fallait mourir pour vous,, je serais là, monseigneur!...

4 **- Votre affection, votre dévouement, noble enfant, — je es accepte et j’en suis fier!... — Ce n’est pas ma main que je vous donne à baiser, — ce sont ipes liras que je vous ouvre, et je veux, vous presser sur mon cœur..,

Marcel poussa un cri de joie, li s’élança an cou du prince et il l’embrassa avec effusion et avec larmes. Pierre se tourna v.ers le comte de La Châtre, 1

— Voilà ce qu’ils sont, — fit-il en lui montrant Marcel, — voilà ce qu'ils* sont ces fils du peuple, que des gentilshommes comme Lauraguais dédaignent et méprisent I...

. Ensuite il reprit, en s’adressant au jeune homme :

; - Ainsi, mon ami, vous avez raconté à votre sœur la

ssène dont vous avez été témoin hier chez Diderot?..,

■i— Oui, monseigneur.

— Lui avez-vous tout dit?

’ — Tout absolument.

, — Et qu’a-t-elle répondu? ^

— Elle a pleuré, monseigneur...

• — De chagrin dé se yoir ainsi attaquée, sans doute?...

— INoiij monseigneur, de joie de se voir ainsi défeudue. ..

2ol

— Vous m’avez nommé à elle?

— Pouvais-je faire autrement, monseigneur?..»

— Mais, elle ne me connaît pas, sans doute?

— Pardon, monseigneur, elle vous connaît.

— Vous en êtes sûr?

> — Elle me l’a dit.

— Ali î — murmura le prince en devenant rêveur.,

Pour la troisième fois, depuis que nous avons introduit

dos lecteurs dans le logis de la rue Culture-Sainte-Gatlierine^ le vieux valet dé chambre entra dans la pièce où sq trouvaient nos personnages. Sur un plat d’étain, très-brilr lant et qui jouait l’argent à s'y méprendre, il portait une large enveloppe, fort épaisse, qu’il présenta respectueusement au prince, en disant : :

— Une lettre très-pressée, qu’on vient d’apporter à l’iqstîmt même pour monseigneur...

Pierre de Courtenay prit l’enveloppe.

— r Vous permettez? — demanda-t-il en s’adressant au comte de La Châtre. • ■ . . ■ i

— Comment donc ! — s’écria ce dernier, — mais, -je yous en prie!...

Pierre, fort intrigué, déchira- l’enveloppe. Un pallier plié en quatre s’ei^ échappa, en même temps qu’ut» grand nombre de billets au porteur signés par messieurs les fermiersgénéraux et qui étaient les hillels de banque de i 'époque. Lé prinèe déploya le papier et il «Vf parcourut vivement le contenu. A mesure qu’il lisait, -un élànuenwmt de plus en plus profond se peignait sur sou visage. Quand il eut achevé.,.*! Compta les diillcifi de caisse. v

-s Etrange! — murmura <•(*#, —, incompréhensible!.., - Qu’esl-ce donc? — demanda le. comte du La Qhàtra,

— un héritage, cirer prince? '> . . ; * . •«, •

. > — Ecoutez, — répo«(tit Pierre. •-* ... •/ . *

Et reprenant la lettre, qu’il avait posée sur une table a

coté de lui, il lut tout haut les lignes suivantes :

« Mon cher cousin,

«Je suis vieille, sans enfants, et, quoique vous ne me connaissiez pas, votre proche parente. Je m'afflige, plus que je ne saurais vous le dire , de vous voir si loin de la place que vous devriez occuper et à laquelle vous donnent tant de droits votre naissance, votre figure et votre mérite... Faut-il que vous viviez à Paris, dans l’obscurité, lorsque tant de gens, de moindre qualité, font les délices de Versailles et de la cour... Je ne puis souffrir, sans m’irriter, une injus.ticfe aussi révoltante et j’y veux absolument remédier. Vous êtes pauvre, mon cher cousin, et moi je suis riche. — Vous êtes jeune et je suis vieille. — Mon âge m’interdit tous les plaisirs qu’on recherche au vôtre... Permettez-inoi donc, en considération des rapports de sang qui nous unissent, de vous offrir une partie de ce qui est le superflu pour moi, et de ce qui est pour vous de nécessité absolue. — Ce n’e3t d’ailleurs, à proprement parler, qu’un avancement d’hoirie,

' car ma résolution bien arrêtée est de vous laisser toute ma, fortune par un testament en bonne forme. Au premier jour de chaque mois, il vous sera remis, de ma part, une sommé de quatre mille livres, et, cette fois, qui est la première, jevous envoie vingt-quatre mille livres , qui suffiront peut-être aux frais indispensables d’un établissement convenable. J’ai,, quant ii présent, mon cher cousin, des raisons majeures de ne point me faire connaître de vous.., — Ges raisons peuveni*snbsister longtemps, côinme aussi, d’un jour à l’aiUre* elles peuvent cesser d’exister. Je vous prie donc de vouloir bien ne faire, ni faire faire aucune démarche pour péoétret - le mystère doul je juge indispensable' de m’entourer. — Cec.

est mon désir et ma volonté. Sur ce , mon cher cousin , je vous adjure de ne point douter de mes sentiments à votre égard, et je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte et bonne garde. »

Il n’y avait ni signature, ni lettres initiales. — Rien.

— Eh bien ? — demanda Pierre de Courtenay au comte de La Châtre, — vous avez entendu. Qu’en pensez-vous?...

— Par ma foi ! — répliqua le comte, — je dis que vous avez là une bien admirable et bien précieuse parente inconnue, et que, quand bien même elle ne tiendrait aux Courtenay que de fort loin et quelque peu de la main gauche, je vous conseillerais de la reconnaître comme vôtre, sans hésiter! — Recevez mes compliments, mon cher prince, — il était écrit là-haut que la fortune vous sourierait aujourd’hui!... ’ ' J '

— Mais, cette fortune, - répondit Pierre, — je n’ai pas dit que je l’acceptais...

' — Comment!... comment! — s’écria le comte, — que voolez-vous dire...

— Songez que j’ignore quelle est , au vrai , la source de cet argent...

• — Mais, pas le moins du monde !... Vous le savez à mer-

veille, au contraire!,.. — Cette source, digne d’éloge, est une vieille et respectable parente. — Son épître en fait foi !

— Puisse croire à une parenté dont je n’ai jamais entendu parler?...

— Eh ! qu’importe?... — La parenté n’est Das douteuse, puisque l’honorable dame vous appelle : mon cousm , et vous institue son héritier universel...

— Vous avez beau dire, cher comte... — tout ceci n’est pas clair, et je ne sais si je dois...

— Ah! vous m’impatientez à la tin interrompit

LA PERLE DD PALAÏS-HOYAL.

brusquement La Châtre ,, — vous perdez la tête, cher prince avec vos scrupules!... — je pense me connaître en délicatesse, et je déclare, sur mon honneur, que la vôtre n’a pas le sens commun... — si vous refusez de me croire, je ne vous reverrai de ma vie... * ■ \

— Quel feu ! — répliqua Pierre en souriant, — allons, peut-être avez-vous raison, mais, dans une conjoncture aussi grave, deux avis valent mieux qu’un... — je verrai, je consulterai..*

— Voyez donc et consultez... seulement je déclare d’avance plats bélitres et sots personnages, ceux qui ne seront pas de mon avis!..., , .

Ainsi qu’il l’avait dit à M. de La Châtre, Pierre de Courteuay consulta en effet. Il s’adressa à deux très-graves et très-illustrissimes personnages, juges compétents en ces matières, le comte de Brosses et le président de Montesquieu. Désormais son existence changea du tout au tout, — il était riche. On le vit paraître dans l’équipage le plus brillant, — il se présenta à la cour et le roi l’accueillit avec une faveur marquée. Une seule chose étonnait outre mesure . ses amis : — Pierre de CourLenay, jeune, beau et recherché comme il l’était, ne se montrait empressé auprès d’aucune femme, — on ne lui connaissait pas de maîtresse, et toutes les tentatives faites pour le souder à cet égard restaient infructueuses. Ajoutons que chaque matin, — à l'heure accoutumée, — Pierre de Courtenay venait au jardin du Palais-Royal, — s’approchait de Manette, .sans prononcer r.r.s oarole, lui prenait un bouquet qu’il- payait six - livres, — une simple fleur le pius.souvent, — et que, pendant tout le veste de la journée, il portait ce bouquet a sa mum, et» cuite. Pour à sa boutonnière. kV s .*•«., ‘

* ' Un avis anonyme. . 1

Un matin, au moment ou Nanette s’apprêtait à comme de coutume, on frappa doucement à sa porte

— Qui est là? — demanda-t-elle.

— Moi, petite sœur, — répondit la voix de Marcel.

— Tu peux entrer, mon bon frère.

— Je t’apporte quelque chose... — dit le jeune homme après avoir embrassé sa sœur et en cachant sa main derrière son dos. >• . .

— Quelque chose?... quoi donc? ,

— Devine.

— Oh ! dis-moi plutôt tout de suite.

— Eli bien! je ne te ferai pas languir... c’est Une lettre. .. et qui m’a tout l’air d’un billet doux... cela sent le musc et l’ambre,.. < . . •

En parlant ainsi, il présentait à Nanette une petite enveloppe carrée , satinée et parfumée. L’écriture de la suscription semblait déguisée à dessein. Au lieu d’armoiries, le cachet portait ce mot \ défiance!...

— Qui t’a remis cela? — demanda Nanette.

— Un valet sans livrée, une sorte de grison que j’ai rencontré dans l’escalier, au moment où j’allais descendre... — regarde donc un peu ce que ce poulet chante...

Nanette brisa le cachet et elle lut tout haut :

« Mademoiselle,

«Un ami inconnu, qui désire garder l’incognito, croit devoir vous prévenir d’un complot tramé contre vous. Ce

j$6 LA PERLE DO PALAIS-ROYAL.

soir, à l’heure où vous quittez habituellement le Palais- Royal, vous devez être enlevée par les gens du comte de ’ ,•••->, ' Lauraguais qui a parié avec ses amis qu’il vous donnerait ce » soir h, souper dans sa maison de campagne de Fon^nay-aux- ' Rose». N’allez donc point au Palais-Royal aujourd’hui, ou, *>'-f 9 i vous y allez, soyez sur vos gardes et bien accompagnée. Aj , Ne dédaignez pas cet avis, mademoiselle, il est dicté par un intérêt bien sincère.

« Prudence et défiance. »

/ . -i __ Quelle infamie !... — s’écria Marcel.

Et quel ennui!,.. — ajouta Nanette.

v Que vas-tu faire, petite sœur?

Je ne sortirai pas aujourd’hui.

— Ainsi, tu veux rester ici prisonnière à cause de cet odieux comte de Lauraguais!...

— il le faut bien...

Ah ! si j'étais seulement un peu gentilhomme !...

— Qu’arriverait-il?

— Il arriverait que je provoquerais le comte, et que je me battrais avec lui, jusqu’à ce que je l’aie tué! !...

— Merci, cher frère... — répondit Nanette en souriant. Puis elle ajouta ’î

— Qui peut m’avoir écrit ce billet?

— - Sans doute quelqu’un des amis du comte... un gentilhomme un peu meilleur que lui.

— C’est probable, en effet.

— Dis donc, petite soeur, je pençe à une chose.

— Voyons. «,

— Si j’allais prévenir mon bon ami , le prince de Courtenay, — c’est lui qui saurait bien te protéger!... quen dis-tu?

Nanette avait extrêmement rougi.

— Garde t’en bien ! — s’écria-t-elle.

— Et pourquoi?

— Le prince provoquerait peut-être M. de Lauraguais.

— Justement.

Et il risquerait de recevoir quelque raéchaut coup

l'épée...

— Au fait , je n’y pensais pas , il vaut mieux ne rien dire...

— Oui, cent fois mieux... — mais, malheureusement, le

projet avorté aujourd’hui peut recevoir son exécution un autre jour... je ne vais plus avoir un instant de tranquillité... •' -

Marcel se frappa le front.

— J’ai une autre idée ! — s’écria-t-il.

— Aussi bonne que la première? — demanda Nanette en souriant.

■ — Meilleure.

: * — Et cette idée ? *

— Tu la sauras demain.

— Mieux vaudrait aujourd’hui, ce me semble...

— Non, non, demain, pas avant...

— Comme tu voudras, mais point de folies!...-

— Sois tranquille. — Promets-moi seulement que tu ne mettras pas les pieds au Palais-Royal de toute la journée.

— Oh ! je l’en réponds.

— Alors, tu resteras ici?

— Je ferai mieux.

— Quoi donc?

— Je vais envoyer chercher un fiacre, et j’irai, avpc notre mère , voir mon frère Ëustache et ma bonne petite cœur Rosette et mes petits neveux... — nous y resterons j.^q i’au soir, et Ëustache , qui est un soldat, nous .ramènera ici en voiture.

— Bravo!... bravo!... je vais chercher le fiacre moi* même...

— Est-ce qu’on ne t’attend pas chez M.-Panck.iucke?

— Bail ! on m’attendra ! — une fois n’est pas coutume! — j’aurai l’esprit en repos quand je t’aurai vu partir...

— Va donc, puisque tu le veux!

Marcel s’élança dehors. Au bout d’un quart d’heure il revint.

— Le char numéroté, corame dit M. Boileau Despréaux, surnommé le législateur du Parnasse, est en bas, — s’é-> cria-t-il.

Nanette et Marie-Jeanne Lollier étaient prêtes,

Chose bizarre!.,. Deux heures après ce moment. Nanette la bouquetière, que nous avons vue se diriger en compagnie de sa mère vers la rue des Ménétriers, faisait son entrée, un peu tardive, dans le jardin du Palais- Royal. Chose plus bizarre encore!... La jeune fille,. comme si elle eût pris à tâche de prouver qu’elle dédaignait l’avis du billet anonyme arrivé le matin, n’était point accompagnée des deux grands valets de pied, qui d’habitude ne la quittaient jamais. Dans la journée, lè comte de Lauraguais traversa le Palais-Royal, mais sans s’approcher de Nanette. Il remarqua le détail dont nous venons de prendre note, et, se frottant les mains, il murmura :

— Décidément, le diable est pour moi !...

Nanette se mit en devoir de regagner la rue Saint-Honoré, avec une lenteur qui, véritablement, aurait pu paraître calculée. Au coin de la rue qui contournait le Palais-Royal, elle tomba tout au beau milieu d’un fort notable embarras. Deux crocheleurs ivres se battaient dans le ruisseau, à côté d’un

grand carrosse. Un cercle de curieux les encourait. Bref, il n’y avait, pour passer, que la place d’une seule personne, entre la muraille et la voiture. Nanette s'engagea dans cette sorte de couloir. A peine avait-elle accompli la moitié de ce trajet périlleux que la portière s’ouvrit. Deux grands et forts gaillards qui se trouvaient derrière la jeune fille' fa saisirent, la soulevèrent et, sans lui faire le moindre mal, la placèrent dans l’intérieur de la voiture, où l’attendait un personnage dont on ne pouvait distinguer les traits dans la demi-obscurité. La portière fut refermée et l’attelage partit au galop. Nanette poussa quelques petits cris, et fit mine de se jeter bel et bien par la portière. Mais, somme toute, hormis ces manifestations ano fines, son désespoir se maintint en des bornes fort raisonnables. Peu à peu ses cris s’éteignirent et l’on n’entendit plus que quelques sanglots modérés et qui n’étaient point exempts d’une certaine coquetterie... Alors, le personnage qui occupait avec Nanette le fond du carrosse et qui n’avait point ep trop de peine à contenir la jeune fille, jugea que le moment était venu de la rassurer complètement.

— Que craignez-vous, charmante Nanette? — dit -il d’un ton passionné et pathétique , — aucun danger ne vous menace!... — n’êtes-vous donc pas en sûreté auprès de votrq esclave?...

— Mon esclave? vous? — répliqua la jeune fille,

— Sans doute, et le plus passionné de tous!...

— Vous vous dites mon esclave, et je suis votre prison^nière !...

— Les seules chaînes que je prétende vous faire porter sont celles d’un amour tendre et soumis...

— Si votre amour est soumis, pourquoi m’enlevez-vous

malgré moi? . , . -

— Parce que c'est ma seule ressource pour vous pouvoir

260 la perle nr palais-royal.

peindre une flamme dont jusqu’ici vous avez repoussé l'aveu...

— J’ai repoussé l’aveu de votre flamme!.., moi?...

— Vous-même, cruelle!... — trop charmante, trop séduisante et trop inhumaine tigresse!...

— Qui donc êtes-vous, monsieur, s’il vous plaît?...

— Je suis la victime de vos dédains, belle Nanefte !... — le martyr de vos beaux yeux ! — Je suis le comte de Luuraguais!.,.

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