VI
La petite maison de Fontenay-aux-Roses,
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— Ah! vous êtes le comte de Lauraguais? — répliqua Nanette avec un sang-froid fort extraordinaire dans sa position, — eh bien! monsieur le comte, votre conduite est abominable!...
— Hélas ! je le sais bien ! oh ! mon inhumaine ! — mais j’ai une excuse !...
— Laquelle?
— L’amour.
— L’amour?... allons donc!...
' — Il n’en est pas de plus vif, de plus impétueux, de plus
exalté!...
— Je n’en crois pas un mot.
— Par quoi voulez-vous que je vous jure?..,
— Ne jurez point! — L’amour, monsieur le comte ne procède point de cette façon...
— Et comment donc, farouche sœur des roses 9 ...
- Par de petits sbins... par des attentions délicates... par la constance... par la soumission... par la douceur... par la docilité... — C’est en agissant ainsi que l’on plaît, et point autrement...
— Aurais-je donc une chance de vous plaire, sœur cadette des trois Grâces et cousine germaine de Vénus, en faisant tout ce que vous venez de me dire?...
— Peut-être bien, monsieur le comte...
— Eh bien ! je profiterai de la leçon... et, à l’avenir...
— Commencez tout de suite, — interrompit Nanette.
— Je ne demande pas mieux !
— Montrez- vous soumis et docile, — faites arrêter votre carrosse, et laissez-moi libre...
— Tigresse de l’Hircanie !... vous me brisez le cœur?,..
— Vous refusez?
— Demandez-moi tout, tout au monde! excepté cela!,..
— Mais, enfin, où me conduisez-vous?
— A ma maison de campagne de Fontenay-aux-Hoses...
— un petit palais dont vous serez la reine...
— Et qu’y prétendez vous faire de moi?..
— Vous toucher par l'expression du plus parfait amour 1 vous décider à me rendre heureux...
— Je doute que vous y réussissiez...
— Ah ! laissez-moi du moins l’espoir... — pour vous obtenir aucun sacrifice ne me coûtera!-...
— Qu’entendez-vous par sacrifice , monsieur le comte?
— J’entends que je suis riche.*, immensément riche, et que je vous prie de considérer ma fortune comme étant la • vôtre...
— Qui dit trop ne dit rien, monsieur le comte. — St c’est une offre que vous prétendez me faire, précisez, je vous prie...
, — Ah! la petite gaillarde!.., — pensa le comte,
çouiiw? elle joue serré !... — Quand je pense que c’est pour une vertu de ce calibre que ce sot de Courtenay aurait pu se couper la gor^e avec moi!... — Puis,, tout haut, il reprit :
> — Je vous offre, divine Nanette, en échange de votre eoeur, d’abord cent cinquante mille livres comptant...
— Peuh ! — ût Manette, — vingt fois j’ai refusé mieux...
— Attendez donc!..* attendez donc!... — s’écria le comte, — je vous offre ensuite trois mille livres par mois pour vos dépenses courantes, — un petit hôtel à Paris, — Une maison de campagne dans la banlieue, — des diamants,
. un carrosse, — quatre chevaux, — un gros cocher, —
Un suisse, — un cuisinier, — un valet de chambre, — deux Valets de pied, — un petit laquais et trois filles dé chambre... le tout payé par moi, et entretenu à mes frais...
Ah ! c’est un peu mieux, — dit Nanette.
, — Voyons, sommes-nous d’accord?...
— Il faut voir... — Quoi ? — Je demande à réfléchir.
— Répondez-moi : oui, tout de suite...
Non pas ! la chose est importante et mérite bien qu’on
y pense...
Et, quand aurez-vous réfléchi, belle Nanettè?...
— Ce soir, après souper... car j’imagine que vous me
donnez à souper ?... J
— Certes!...
— Mais pas en tête à tète, surtout!... — Vous êtes un homme trop dangereux, monsieur lé comte, pour que je me
risque... ' *
— J’avais prévu ce scrupule...
— Et, qu’avez- vous Nrit ?
< — J’ai invité quelques ajnis... ,
— Ah ! ah !... — Alors uous serons en nombreuse cbm* pagaie? * ' . ' 1 *
ÎC3
— Quinze ou vingt gentilshommes, à peu près...
— - Fort bien !
— Daignerez-vous, ravissante Hébé, faire les honneurs
du souper ? • '
— Songez que j’ai bien peu d’habitude...
— Vous n’en aurez que plus de grâce...
— Décidément, côrate, on ne peut rien vous refuser...
— Adorable!... adorable!... — s’écria M. de Lauraguais, en saisissant et en portant à ses lèvres une main qu’on ne lui relira pas trop vite.
Le carrosse s’arrêta. Le comte descendit le premier et donna là main à Nanette, qui sauta lestement sur la première niarche du perron. Le souper était pour dix heures, aucun des invités n’avait encore paru. M. de Lauraguais profita de cette solitude pour faire visiter à la jeune fille toutes les merveilles de sa petite maison. Elle admira suffisamment, mais Sans enthousiasme, comme si elle avait passé sa vie entière au milieu des splendeurs et des raffinements du luxe le plus extravagant.
— Délicieuse Nanette, — dit le comte, — j’ai pensé qu’il vous conviendrait peut-être de rehausser ce soir vos charmes par des ajustements un peu moins simples que votre costume de tous les jours... et j’ai fait préparer cette robî;,,
— Comment la trouvez-vous ? ■
* FoFt belles. — répondit Nanette. i .
*- Aussitôt que ces pierreries, — dit-il, auront touché Votre cou charmant, elles seront à vous. — Vous ne refuserez point de vous en parer, q'est-ce pas ?.,i • v . \
— Non, sans doute, unousieur le eomte. , w < . i v
— L’hetfre se passe...,— nos conviés vont arriver d’un instant â l’autre. .. — je vais vous .envoyer yos femmes., .
? t— Mes femmes ?>— à quoi ben ?.* • ...•?* , ■<,
— Mais, à vous habiller, ce me semble** *,• /
— Monsieur le comte, je m’habille toujours seule...
— Vraiment?...
— C’est une habitude... une manie... tout ce que vous voudrez... mais j’y tiens...
— Dieu me garde de vous contrarier... — Je vous laisse seule... — si vous aviez besoin de quelque chose, vous agiterez cette petite clochette et on accourra aussitôt...
— Je u’y manquerai point.. .
— Je sors, mais auparavant, oh ! divine inhumaine, ne m’ocii oyez-vous pas un baiser sur vos lèvres de roses ?...
— Plus tard... monsieur le comte, plus tard...
— Allons, je me contente de cette promesse aui m’enivre J Surtout, ne perdez pas un instant !...
— Oh ! je serai prête avant l’heure...
— Du bout de ses doigts maigres et jaunâtres, M. de Lauraguais envoya à Nanette une demi-douzaine de baisers.
Puis il pirouetta sur ses taloos rouges, et il sortit, en se, donnant les airs évaporés d’un jeune homme. A peine avaitil refermé la porte, que Nanette se laissait tomber sur uu fauteuil, et donnait enfin carrière à un accès de rire homérique qu'elle comprimait depuis longtemps.
Cependant les invités du comte arrivaient. M. de Lauraguais les recevait dans un petit salon, attenant à la salle à manger. Parmi ces convives, il y avait plusieurs de nos connaissances, — le marquis de Louvois, — * le comte de La Châtre, — Diderot, — M. de Marraontel, — le duc de Nivernais, etc. .. Bientôt tous les invités se trouvèrent au rendez- vous excepté un seul. Mais, alors, M. de Lauraguais commença à donner des signes manifestes d’inquiétude.
— Qui donc attendez-vous encore, cher comte? — lui demanda quelqu’un.
— J’attends te prince de Courtenay, — répondit-il, — et, d’honneur! je ne voudrais pas, pour cinquante mille livres, que ce soir il me manquât de parole 1...
Un pigeon pour une tourterelle.
L’incertitude anxieuse de M. de Lauraguais ne fut pas de bien longue durée. A peine achevait-il de prononcer les paroles qui terminent le précédent chapitre, qu’on entendit le bruit d’un carosse, sillonnant rapidement le sable fin de l’avenue et s’arrêtant devant le perron. Une seconde après * un valet de chambre annonçait:
— Monseigneur le prince de Courtenay.
— A la bonne heure!... — murmura le comte. — Mou triomphe, en son absence, ne m’eut point semblé complet 1
— Cher prince, — s’écria-t-il, — enfin vous voilà ! si vous saviez comme nous vous désirions tous!...
— Suis-je en retard, monsieur le comte ? — demanda Pierre assez froidement.
— Non point, quant à l’heure du rendez-vous... mais au gré de notre impatience, oui, un peu.
— Ceci est en vérité trop gracieux!...
— Jamais trop avec vous, cher prince... jamais assez...
— et puis, vous le dirais-je... je craignais...
— Quoi donc?
— Que vous ne vinssiez pas ce soir.
— J’avais promis.
— Sans doute, mais je me rappelais certaine discussion.,.
— Une discussion ? répéta le prince, de l’air d’un homme qui ne comprend pas, ,
— Fl)! oui... — chez Diderot... — vous souvenezvous?...
— Non, en vérité.
— Au sujet d’une chose sans importance d’ailleurs... de Nanette la belle bouquetière... de la Perle du Palais-Royal.
— En effet, — dit-il, — mais comme, dans cette discussion, l’avantage ne m’avait pas paru rester de votre côté, franchement, je n’y pensais plus...
— 11 est certain que, ce jour-là vous m’avez battu, cher
orince, mais, depuis... .'»*•
M. de Lauraguais s’interrompit.
— Eh bien ! depuis ? — demanda Pierre.
— Je pense que votre opinion s’est modifiée quelque peu^
— Et qui vous fait supposer cela, monsieur le comté?
— Est-ce que je me trompe?...
— Entièrement.
— Quoi ! aujourd’hui comme alors, vous vous feriez U défenseur de la vertu de Nanette Lollierï...
— Plus que jamais ! - , .
— Cependant, si quelqu’un venait vous dire que cette fleur immaculée, que ce modèle de sagesse -est au moment de laisser là son éventaire et ses bouquets pour devenir une de nos impures à la mode, la maîtresse en titre d’un grand seigneur?... v ; - . ,<
— Je répondrais que ce quelqu’un-là en a menti...
— Mais, si ce , quelqu’un offrait de prouver ce *qu’il avance?... > :
— Je le mettrais au défi de le faire. , •/,
— Et. s’il le faisait ! , . ,
— S’il le faisait?... — s’écria le prince avec une sorte -de-fureur. — Mais, non, c’est impossible !..*
P- Messieurs, — dit le comte de Lauraguais, le souper nous attend, — à table, je vous prie,, -t .
— Tl me reste à vous présenter quelqu’un, — reprit-il
— 1 1 reine de la fête, — celle qui veut bien, ce soir, vous fiire i tous les honneurs de ma petite maison...
— Qui donc est cette reine ? demanda une voix.
— Mademoiselle Nanette Lollier, — répondit le comte avec nu sourire.
— Ceci, monsieur le comte, est un nouveau mensonge !..
— Mademoiselle Lollier n'est point ici!... elle n’y peut pas être!... et je la défendrai jusqu’au bout, l’épée h la main, s’il le faut, contre vos calomnies...
— A votre aise, cher prince, — répondit Lauraguais en riant et en se dirigeant' vers la porte de la chambre aux costumes, — à votre aise... — Dégainez!... — Mettez ffamberge au vent! — la Perle du Palais-Royal va vous remercii r, comme il convient, de vous montrer pour elle un si chaud défenseur!;..
Et le comte, ouvrant la porte, ajouta :
— Venez, divine Nanétte, venez, et montrez-vous h nos yeux éblouis...
Il n’avait point achevé ces mots qu’il recula, stupéfait, abasourdi, furieux, confondu, grotesque. Par cette porte ouverte, un jeune homme verrait de sortir et-salnnit les couvives avec une bonne grâce parfaite. C’était, sous un cos- * tnme du temps de Louis XIII, le plus joli page du monde.
Un sourire, d’une incroyable ironie, plissait ses lèvres roses et charmantes.
— Si j’ai bien entendu, cher comte, — dit-il ai s-’adres-
saut h M. de Làuraguais, — vous attaquiez tout à l'heure la Vertu do Nanette la bouquetière... la Perle du Palais- Royal... -» Bh bien ! à votre aise!.-. — dégainez!... — r C’est lâ ce que yous disiez, je crois?... — Vous le voyez, je Strrsen garde, et uni ne me contestera sans dbute le droit de défendre n » 1 sœ«r..< " ’ v ' ’ '
268 LA PEULE DP PALAIS-ROYAL.
— Sa sœur!... répétèrent tous les convives.
— Marcel ! — s’écria Pierre de Courtenay en s’élançant
auprès de lui et en lui saisissant la uiain, qu’il serra chaudement. ", ;
— Oui, monseigneur, — répondit le jeune homme, — Marcel qui vous remercie une fois de plus...
Puis, se tournant vers Lauraguais, que la stupeur et le ", désappointement rendaient muet et immobile, Marcel ajouta :
— Mais quelle triste figure vous nous faites-là, mon cher comte!... — Pour Dieu! déridez-vous un peul... — Vos filets étaient bien tendus !... — Si vous avez pris le pigeon au lieu de la tourterelle, ce n’est pas un bien grand mal,
— les meilleurs oiseleurs s’y trompent quelquefois !...
Un immense éclat de rire s’éleva tout autour de la table pour accueillir celle saillie. Marcel reprit :
— Messieurs, il serait mal à moi de tromper l’espoir du cher comte.. — Il m’a fait promettre de vous faire les honneurs de son souper... — Il y compte... Je tiendrai parole...
Et, en effet, le jeune garçon s’assit sans façon à la place d’honneur.
— Allons, cher comte, — dit-il ensuite, — asseyez-vous bien vile... là-bas, en face de moi... — Vous voyez que nous n’attendons plus que vous... — Prouvejî-nous que vous buvez sec et nous porterons, tant qu’il vous plaira, la santé de ma sœur... — Ça ne pourra pas manquer, ce me semble, de vous faire un certain plaisir...
J __ Savez-vous bien, messieurs, — poursuivit-il, — que j( pourrai bientôt, moi aussi, vous prier d’honorer de votre gracieuse présence les soupers de ma petite maison... car je vais avoir une petite maison... — Il est si riche et 3i généreux, cecher comte!... — Ecoutezet jugez-en !... — Il me donne tout d’abord, et dès demain matin, — (juste rémuné-
ration du plaisir qu’il éprouve en ce moment) — cent cinquante mille livres comptant. — Ceci est peu de chose, mais vous allez voir mieux : — Il ajoute à l’argent mignon trois mille livres par mois pour mes menues dépenses, — un petit hôtel à Paris, — une maisonnette dans la banlieue, à Passy, à Auteuil, à Vaugirard, où je voudrai enfin ; — il y joint des diamants, — un carrosse, — quatre chevaux, — un gros cocher, — (s’il n’est pas gros, je n’en veux point !)
— un suisse, — un cuisinier, deux valets de pied, — un petit laquais et trois filles de chambre, — bêtes et gens, bien entendu, payés et entretenus aux frais du cher comte.. Et, en échange de tout cela, savez-vous ce qu’il me demande, ce nouveau et illustrissime Jupiter?... — Eh! mon Dieu, tout bonnement de lui servir de Ganyraède !...
— Eh ! cher comte, dites donc !... — Est-ce à votre hôtel ou chez votre banquier que je dois envoyer toucher, demain . matin, mes cent-cinquante mille livres et le premier quartier de la pension que Jupiter fait à Ganymède?...
« Ce fut le coun de grâce. Le comte passa du jaune au vert et du vert au violet foncé, fl sentit qu'une attaque d’apoplexie était imminente, s’il ne donnait sur-le-champ à sa colère un puissant dérivatif. En conséquence, il s’approcha de M. de Courtenay et lui dit :
— Il me semble, prince, qu’un peu avant de nous mettre à table, vous avez prononcé, en parlant à moi, quelques mots bien vifs...
— Monsieur le comte, — répondit Pierre avec hauteur, j’ai simplement dit que vous mentiez... et vous voyez bien que j’avais raison...
— C’est possible ! — Mais, si je mens, je n’aime pas qu’on me le dise... *
— Et moi, — voyez la différence ! — j’aime le dire a ceux qui mentent!...
— Prince, retirez-vous vos paroles ?...
— Au contraire, je les maintiens. ' --
— Alors, je vous en demande raison.
— Gomme vous voudrez et quand vous voudrez. — Je suis absolument à vos ordres.
— Eh bien ! tout de suite, je vous prie.
— Je serais désespéré de vous refuser.
Le comte et le prince descendirent au jardin, accompagnéfî de quatre témoins et suivis de domestiques portant des flambeaux pour éclairer les deux adversaires. Ils mirent habit bas sur la pelouse qui faisait face à l’habitation, et le combat s’engagea. Pierre de Courlenay et le comte de Lauraguais étaient, comme tireurs, à peu près d’égale force. Seulement, le prince avait sur son adversaire l’immense avantage de conserver tout son sang-froid, tandis que la colère trop longtemps contenue de M. de Lauraguais l’aveuglait et faisait trembler ses muscles et ses nerfs. Après quelques passes, l’épée de M. de Courtenav traversa de part en part l’avant-bras du comte, qui laissa tomber son arme et perdit* connaissance. *
— Ce pauvre comte! — fit Marcel, qui de l’une des fenêtres de la salle à manger avait assisté au duel en compagnie des autres convives, et qui faisait les vœux les plus ardents pour le prince de Gourtenay, — ce pauvre comte !... — Ah ! bah! il ne faut pas trop le plaindre... ça lui tiendra lieu d’une saignée!...