‹ La perle noire (volume 2)Chapitre 14 sur 187 · JOANNETTI · texte numérisé non relu

JOANNETTI

J’ai dit que j’aimais singulièrement à méditer dans la douce chaleur de mon lit, et que sa couleur agréable contribue beaucoup au plaisir que j’y trouve.

Pour me procurer ce plaisir, mon domestique a ordre d’entrer dans ma chambre une demi-heure avant celle où j’ai résolu des me lever. Je l’entends marcher légèrement et tripoter dans ma chambre avec discrétion, et ce bruit me donne l’agrément de me sentir sommeiller : plaisir délicat et inconnu de bien des gens ! On est assez éveillé pour s’apercevoir qu’on ne l’est pas tout à fait, et pour calculer confusément que l’heure des affaires et des lo ennuis est encore dans le sablier du temps. Insensiblement mon homme devient plus bruyant: il est si difficile de se contraindre ! d’ailleurs il sait que l’heure fatale approche. — Il regarde à ma montre, et fait sonner les breloques pour m’avertir, mais je fais la sourde oreille; et pour allonger encore cette heure char-i5 mante, il n’est sorte de chicane que je ne fasse à ce pauvre malheureux.— J’ai cent ordres préliminaires à lui donner pour gagner du temps. Il sait fort bien que ces ordres que je lui donne d’assez mauvaise humeur ne sont que des prétextes pour rester au lit sans paraître le désirer. Il ne fait pas semblant de s’en 20 apercevoir, et je lui en suis vraiment reconnaissant.

Enfin, lorsque j’ai épuisé toutes mes ressources, il s’avance au milieu de ma chambre, et se plante là, les bras croisés, dans la plus parfaite immobilité. On m’avouera qu’il n’est pas possible de désapprouver ma paresse avec plus d’esprit et de discrétion : 25 aussi je ne résiste jamais à cette invitation tacite; j’étends les bras pour lui témoigner que j’ai compris, et me voilà assis.

Si le lecteur réfléchit sur la conduite de mon domestique, il pourra se convaincre que, dans certaines affaires délicates du genre de celle-ci, la simplicité et le bon sens valent infiniment 30 mieux que l’esprit le plus adroit. J’ose assurer que le discours

VOYAGE AUTOUR DE MA CHAMBRE

le plus étudié sur les inconvénients de la paresse ne me déciderait pas à sortir aussi promptement de mon lit que le reproche muet de monsieur Joannetti.

C’est un parfait honnête homme que monsieur Joannetti, et 5 en même temps celui de tous les hommes qui convenait le plus à un voyageur comme moi. Il est accoutumé aux fréquents voyages de mon âme, et ne rit jamais des inconséquences de Vautre : il la dirige même quelquefois lorsqu’elle est seule, en sorte qu’on pourrait dire alors qu’elle est conduite par deux 10 âmes. Lorsqu’elle s’habille, par exemple, il l’avertit par un signe qu’elle est sur le point de mettre ses bas à l’envers, ou son habit avant sa veste. — Mon âme s’est souvent amusée à voir le pauvre Joannetti courir après la folle sous les berceaux de la citadelle pour l’avertir qu’elle avait oublié son chapeau, — une 15 autre fois son mouchoir.

Un jour (l’avouerai-je !), sans ce fidèle domestique, qui la rattrapa au bas de l’escalier, l’étourdie s’acheminait vers la cour sans épée, aussi hardiment que le grand maître des cérémonies portant l’auguste baguette.

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