‹ La perle noire (volume 3)Chapitre 5 sur 98 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

A trois pieds au-dessus du secrétaire et à distance à peu près égale du sol et du plafond, une sorte de couteau était fiché dans la cloLson ; vérification faite, ce couteau appartenait à Balthazar. C'était une arme étrangère, le cadeau d'un ami, qui trouvait ordinairement sa place dans le secrétaire ; mais ce qui devait surprendre, c'est l'étrange emploi qui en avait été fait. "Dans quel but ce couteau planté dans le mur ? . . . " Au même instant Tricamp fit remarquer que le fil de fer de la sonnette qui longeait la corniche au-dessus du secrétaire avait été brisé, tordu, et que les deux fragments rompus pendaient dans la direction du couteau. Il sauta lestement sur une chaise, puis sur la tablette du secrétaire, et se mit en mesure d'examiner la chose de plus près. Mais il était à peine debout sur cette échelle improvisée, qu'il poussa un cri de triomphe. Il n'eut en effet qu'à étendre le bras entre le couteau et la corniche du plafond, pour soulever un fragment du papier de tenture décollé sur trois de ses côtés, et pour découvrir dessous une large ouverture circulaire percée dans la cloison, et que ce papier rabattu avait fermée jusque-là comme une soupape.

Cette découverte était tellement inattendue que les deux jeunes gens y assistèrent bouche béante. Pour-

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tant l'étonnement ne fut pas de longue durée ; Balthazar se rappela bien vite et expliqua que cette ouverture, condamnée et oubliée depuis longtemps, avait servi primitivement d'œil-de-bœuf pour l'éclairage de la pièce voisine, laquelle n'était alors qu'un cabinet de toilette. Plus tard, une reconstruction partielle de la maison avait permis à M. Van-der-Lys de transformer ce cabinet en une chambre à coucher, en l'éclairant par une fenêtre sur la rue ; et de supprimer l'œil-de-bœuf, désormais inutile, par l'application sur les deux faces d'une toile et d'un papier de tenture semblable à celui des deux pièces, — M. Tricamp leur fit remarquer que le morceau de papier carré rapporté anciennement de ce côté, avait été décollé avec une extrême habileté, qui supposait chez l'opérateur l'intention de le recoller plus tard. En se haussant un peu, il parvint à glisser son bras par l'ouverture, et s'assura que le môme travail avait été fait de l'autre côté, sur le papier de la chambre voisine, avec la même précaution, la même adresse et dans le même but évidemment ! . . .

Dès lors, il n'y avait plus à douter : — c'était assurément de ce côté qu'il fallait supposer l'introduction du voleur, l'œil-de-liœuf étant assez large pour lui livrer passage. M. Tricamp, descendu de son piédestal, se mit en devoir d'expliquer avec une extrême aisance toute la conduite du malfaiteur depuis son arrivée jusqu'à son départ. — "Le couteau, dit-il, placé à une égale distance du secrétaire et de l'œil-de-bœuf, est évidemment un échelon qu'il s'est préparé pour l'ascension du retour, plus difficile que la descente.

Le fil de fer de la sonnette, brisé dès le début, quand il était à portée de sa main, a pu lui servir de corde et de point d'appui, non pas du côté où il eût mis en branle la sonnette, mais de l'autre, où il ne pouvait agiter que le cordon ; et c'est en effet le fragment du fil, attenant au cordon, qui semble le seul tordu par cet emploi. Quant aux cartons effondrés sur le tapis et dont rien ne justifie le pillage, il est facile de comprendre que notre voleur, en grimpant pour sortir, a pu faire un faux mouvement et perdre l'équilibre ; auquel cas il s'est raccroché au premier objet à sa portée. Or, le cartonnier étant plus haut que le secrétaire, répondait justement à ce besoin. Tandis que le pied droit portait sur le couteau, le pied gauche, balancé dans le vide, allait s'appuyer un moment sur le cartonnier qui vacillait . . . , et deux cartons glissaient sur le parquet ... les deux cartons supérieurs, comme vous voyez, lesquels devaient naturellement tomber les premiers. Après quoi, raffermi par ce léger appui, il a pu regagner l'œil-de-bœuf sans encombre ; et le cartonnier, soustrait à l'impulsion, a repris naturellement l'équilibre ! — J'attribue au trouble causé par cette chute de cartons la négligence du voleur à recoller les fragments de tenture qu'il n'eût pas détachés avec tant de soin, s'il n'avait eu le projet de les rétablir dans leur état primitif. — Tout cela ne vous semble-t-il pas rationnel, évident, clair comme le jour ? "

Balthazar et Cornélius n'écoutèrent pas sans une certaine admiration ce réquisitoire ingénieux. Mais le premier n'était pas homme à s'extasier longtemps ;

il ne voyait plus qu'une chose, son médaillon ; et, certain maintenant de la façon dont le malfaiteur était entré, il ne demandait plus à connaître que le chemin par lequel il était sorti . . .

"Patience, lui répondit M, Tricamp en savourant une prise, avec tout l'org-ueil du triomphe; maintenant que nous connaissons les procédés du voleur, assurons-nous de son tempérament.

— De son tempérament ! s'écria Balthazar . . ., nous avons bien le temps ! . . .

— Oh ! pardonnez-moi, répliqua Tricamp, nous ne saurions mieux faire ; et monsieur, qui est un savant, me comprendra tout de suite. L'application des connaissances physiologiques aux enquêtes, informations et examens judiciaires, est un fait désormais accompli, monsieur, et qui ruine de fond en comble tout l'empirisme de la vieille routine . . .

— Mais, dit Balthazar, pendant que vous parlez, mon voleur court !

— Laissez faire, répondit M. Tricamp, nous le rattraperons ! Je dis donc que vous ne sauriez remonter sûrement à la source du crime, si vous vous privez volontairement de l'étude des caractères par lesquels le criminel s'affirme et se dénonce en quelque sorte lui-même. Et quel caractère, quelle marque, quelle estampille plus infaillible, monsieur, que celle du tempérament, qui se révèle tout entier dans les nuances de l'acte'? Eien ne ressemble moins à un vol qu'un autre vol, à un assassinat qu'un autre assassinat. Dans la façon dont le crime est commis, dans le plus ou moins d'esprit, de talent, de brutalité

et de propreté qui préside à son accomplisseinent, soyez sûr que l'auteur signe son nom en toutes lettres. Il ne s'agit plus que de le déchiffrer. — Ainsi, hier matin, sur deux servantes également suspectes d'avoir volé un châle à leur maîtresse, j'ai pu désigner la coupable à première vue. La voleuse avait le choix de deux cachemires : l'un bleu, l'autre jaune ; elle avait pris le bleu ! L'une des servantes étant blonde et l'autre brune, j'étais sûr de ne pas me tromper en arrêtant la blonde : la brune eût évidemment choisi le châle jaune !

— C'est admirable ! dit Cornélius.

— Eh bien, ajouta Balthazar, dites-moi le nom de mon voleur ; ... et vite, car j'ai la fièvre . . .

— Je ne vous dirai pas tout de suite le nom, reprit M. Trieamp ; mais, ce que je puis affirmer d'abord, c'est que le coupable en est à ses premières armes . . . — L'adresse avec laquelle ce papier est détaché du mur pourrait nous abuser un moment sur ses facultés ; mais le papier qui a séché sur place cinq ou six ans se décolle de lui-même si facilement, qu'il n'y a pas là grand talent. — L'ouverture était pratiquée ; le mérite était donc de la découvrir ; et encore la vue du papier rapporté était-elle un indice plus que suffisant. Je ne parle pas de ce portefeuille si grossièrement éventré, ni de ce meuble forcé d'une façon brutale et sauvage! — Tout cela est à faire hausser les épaules: c'est travaillé sans grâce et sans goût. Voyez-moi cette serrure qui pend ! C'est lamentable ! ... Il n'a pas même su faire sortir le pêne de la gâche. — Il faut qu'il ait des outils de savatier ; et ce

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n'est pas pardonnable, aujourd'liui que rindustrie anglaise nous fabrique des instruments si légers, si délicats, si commodes ! ... Ah !.. . messieurs, je vous ferai connaître, quand vous voudrez, des artistes qui vous forceront vos secrétaires de manière à vous enthousiasmer !

—Donc, dit Cornélius, c'est un novice ?

— Évidemment . . . , et puis c'est un manant. Un voleur qui se respecte un peu, n'aurait garde de laisser un appartement dans ce désordre : il y mettrait plus de coquetterie . . . Saundersen, que nous avons exécuté l'autre jour serait plutôt revenu, monsieur, pour remettre toute chose à sa place. Voilà l'artiste !— J'ajouterai que ce personnage ne doit être ni très grand, ni très robuste. Je n'en veux pour preuve que l'emploi de ce couteau et du cordon de sonnette, là où un homme de vigueur et de taille raisonnables devait se hisser facilement, par la seule fco'ce du poignet. De plus, une main robuste eût enfoncé ce couteau d'un seul coup, tandis que notre ■voleur a dû frapper longtemps pour le faire pénétrer tians la cloison : voyez plutôt à l'extrémité du manche oet écrasement tout récent.

— C'est vrai ! dit Balthazar, ébloui par cette profondeur de vues.

— Mais pourtant, objecta Cornélius, ce secrétaire dont le bois est en charpie ?

— Eh ! monsieur, s'écria Tricamp, voilà justement où se révèle la faiblesse ! La véritable force est sereine et calme ; car elle est sûre d'elle-même. Elle donne un coup de poing, un seul, sur un secrétaire

arrondi, qui ne demande qu'à sauter, et il saute ! Tandis que ceci est l'œuvre d'un impuissant qui perd la tête. L'objet résistait, il a frappé, cogné à tort et à travers ; il l'a mis en fagots, en miettes, en lx)uillie . . . Pas de muscles, des nerfs ! . . . Travail d'enfant, ou de femme.

— De femme ? . . . s'écria Balthazar.

— Depuis que je suis ici, monsieur, répondit Tricamp, je n'en ai pas douté une minute."

Balthazar et Cornélius se regardaient . . .

" Et pour me résumer, ajouta Tricamp en prenant une dernière prise, . . . c'est une femme jeune, . . . car elle escalade . . . — petite, . . . car elle a besoin d'échelle . . . — brune . . .car elle est rageuse . . . — familière avec vos habitudes, car elle a profité du moment où vous étiez dehors pour agir à loisir ; car elle est allée droit au tiroir qui contient l'argent, en négligeant les autres. Et enfin, pour tout dii'e en un mot, si vous avez ici une jeune servante ... ne cherchez pas plus loin : c'est elle !

— Christiane !... s'écrièrent ensemble les deux jeunes gens.

— Ah ! il y a donc une Christiane, dit M. Tricamp. — Eh bien, c'est Christiane I . . . "

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